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Interview
de Romain Bolzinger, réalisateur des Derniers
maîtres de la Martinique
Qu'avez-vous
présenté aux Békés comme projet pour qu'ils
vous ouvrent ainsi
leurs portes
?
Ça
ne s'est pas passé comme ça. On voulait faire un reportage sur la Martinique d'aujourd'hui :
son économie, sa
société, ses grandes figures.
Évidemment pour bien comprendre ce qui se passe sur l'île en 2008, il est nécessaire d'
appréhender ses
spécificités historiques très
fortes !
Je me suis donc d'abord intéressé aux grands
patriarches de la communauté béké. Je
suis allé voir Eric de Lucy, grand
patron de la banane et directeur
général du groupe Bernard- Hayot, et j'ai également rencontré Alain
Huyghues-Despointes et bien d'autres
personnalités non béké. J'ai bien-sûr dit que j'étais
journaliste, je leur ai dit que je
faisais un reportage sur l'économie
de la Martinique et ses grands
acteurs. Et que je voulais faire
le
portrait de ces personnalités qui jouent un rôle dans l' économie de
l'île. Ils
jouent un grand rôle et ne s'en cachent pas.
Ils voulaient me montrer qu'ils étaient
puissants, ils m'ont emmené
à l'Elysée, à
Bruxelles au ministère de
l'agriculture et de l'outremer, partout
où ils défendent leurs intérêts économiques... Je ne suis pas venu les voir en leur
disant que je faisais
un reportage sur la communauté
Béké.
J'ai essayé de comprendre d'abord qui ils étaient,
comment ils fonctionnaient. Et pour
cela, il me fallait du temps.
On a établi une
relation de confiance,
ils m'ont longuement exposé les
spécificités de leur communauté, ils
savaient donc pertinemment que j'allais
en parler.
Le
travail a-t-il été facile ?
Cela
n'a pas été évident. Ils n'acceptent pas facilement que des journalistes s'intéressent
à leur histoire.
Mais finalement, les questions
tabou
que je pose sur les Békés et leur histoire, je ne les
ai posées qu'à la fin du tournage.
C'était à ce moment-là
qu'eux-mêmes étaient prêts à en parler. Je dirai même que j'ai senti
chez une
grande partie des blancs créoles que je rencontrais,
notamment dans la
famille Huyghes
Despointes, le besoin d'en parler. Une envie
de s'expliquer, de raconter leur
histoire... Ils m'en parlaient tout le
temps en off, dès que la caméra était
éteinte... Et j'ai l'impression que
les
Békés sont un peu prisonniers de cette histoire...
Et le film débute
avec Bernard Hayot, Eric de Lucy et
Charles Rimbaud aux
funérailles d'Aimé
Césaire. Qu'avez-vous voulu nous montrer ? Une volonté
de rapprochement des Békés ?
Je
ne sais pas si c'est une volonté de rapprochement parce que quand je leur pose des
questions, ils n'ont pas
trop envie d'en parler. Ils sont
présents aux obsèques, ils veulent que ça se voit. A mon avis, la communauté béké envoie
des signaux de
réconciliation dès qu'ils en ont
l'occasion à la communauté afro-antillaise. C'est très positif, mais
seules les
grandes personnalités le font. Derrière, les autres
se tiennent à l'écart, reclus, et force
est de constater qu'aux
funérailles de Césaire, on les comptait sur les doigts de la main.
Vous nous
présentez une communauté qui truste les
richesses. Vous vous
en étonnez ?
Ma
démarche est de
comprendre cette situation et de faire
connaître au plus
grand nombre de
Français une exception historique qu'on ne
retrouve nulle part ailleurs dans le
monde. C'est simplement surprenant
qu'une petite communauté qui a
colonisé, qui a réduit en esclavage,
qui a résisté à la Révolution et qui, après l'abolition, a continué à prospérer,
continue aujourd'hui
de vivre entre eux, même si
les békés
sont intégrés à la société martiniquaise dont ils sont
une émanation directe. Alors tout ça est
surprenant et quand on l'apprend,
on a
envie de comprendre. On s'est mis dans une logique
journalistique où l'on ne s'appuie que
sur des faits avérés. La
vie chère... On
n'invente pas !
En
montrant une fille avec son chariot dans un supermarché et qui se prive de tout, n'avez-vous
pas l'impression
d'entretenir l'idée que les
békés
continuent d'exploiter les descendants d'esclaves ?
C'est
un peu vite dit. Les békés n'exploitent personne. D'ailleurs le problème de la vie chère
n'est pas un
problème béké, il concerne tout
l'outremer. C'est une question
macro-conomique qui concerne tous
les entrepreneurs
mulâtres, noirs,
chaben, béké et métro, ou même chinois
! Maintenant, notre sujet, c'est les grands acteurs de l'île. On raconte l'économie de
la Martinique à
travers cette communauté qui pèse
très
lourd dans un certain nombre de secteurs comme l'agro- alimentaire, la
grande
distribution ou l'agriculture.
Vous
revenez sur le chlordécone pour leur faire porter le
chapeau aussi ?
Les
faits existent. On sait qu'il y avait des relations très ténues entre les bananiers et
certains politiques.
Malgré une interdiction européenne,
3 ministres
successifs autorisent l'utilisation
du chlordécone par
dérogation pendant
trois alors qu'il existe d'autres
produits : on ne peut pas faire comme si
on ne le savait pas. Mais les
Békés ne sont pas responsables à eux
tout seul du problème de la
contamination au chlordécone dans les
Antilles. Il y a des politiques,
et l'administration elle-même.
Il n'y a pas de commission d'enquête
parlementaire, il n'y a eu qu'un rapport d'information...
Le
film fait scandale à cause des propos tenus par Alain Huyghues-
Despointes. Que lui a-t-il pris de déclencher cet « Hiroshima » ?
Il
a d'abord voulu me montrer quelque chose de peu connu, le fameux arbre
généalogique. Et là, il a commencé à me raconter l'histoire. Puis, dans un second
temps, au cours d'une
interview sur l 'économie et
la société
martiniquaise, je lui demande pourquoi les Békés ne se
sont jamais métissés. Vous connaissez la
réponse qu'il m'a faite... On me
montre
un arbre où on voit que tous les Békés ont un lien de
parenté et où aucun Noir n'est rentré,
on demande pourquoi... Je
suis journaliste,
je pose des
questions, il n'y a pas de piège. Et je
rappelle qu'il n'y a aucune caméra
cachée dans mon film.
Avez-vous
conscience que ce film va soulever des passions ?
Ca soulève une autre chose :
est-ce que cette question avait déjà
été journalistiquement
traitée ? Si ça
soulève des passions, c'est probablement
parce qu'on appuie là où ça fait mal, parce
qu'on s'intéresse à
une question un peu
tabou. Oui, on s'est intéressé en
Martinique aux rapports entre les anciens
colons et les
anciens esclaves.
Hors
champ
Avant
l'interview dans les
locaux de TAC Presse, Romain Bolzinger est
pendu au téléphone avec José
Huyghues-Despointes. Après
l'interview, c'est
Alain Huyghues-Despointes
qui l'appelle... « C'est pire que la
bombe d'Hiroshima ! », lance au
journaliste l'octogénaire. « Vous
vous êtes mis dans la m... tout seul...
» M.
Despointes semble considérer que
ce
n'est pas du racisme de dire cela... Le journaliste lui rappelle qu'il a parlé dans les
rushes du film «
d'hypocrisie ». Mais, Romain Bolzinger,
surprenant notre intérêt, ferme la porte et achève sa
discussion (longue) dans l'intimité.
Eric de Lucy aussi l'a
appelé. Il a lu la
critique dans
Télérama, et lui aurait déclaré : « Je ne
vous remercie pas. »
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