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Antilles
: enquête sur le GBH, symbole de la « profitation »
Le
chiffre d’affaire du groupe
dominant la grande distribution dans les départements d’outre-mer, a
doublé en
6 ans. La famille Hayot est classée au 119ème rang des fortunes de
France.
« Hayot toujou
sakrifyé salaryé’ay pou fè ankô plis lajan » (« Hayot
sacrifie
toujours les salariés pour faire encore plus d’argent »). En
exergue d’un
document mis en ligne par le syndicat guadeloupéen UGTG, l’accusation
résume la
colère qui s’est cristallisée contre le Groupe Bernard Hayot (GBH),
devenu au
fil des semaines l’un des symboles de la
« pwofitasyon » dénoncée par
les grévistes antillais.
Descendant
d’une famille de colons arrivés à la Martinique en 1680, héritier d’une
fortune
opulente bâtie sur l’exploitation de « l’or blanc »
(le sucre) par
l’esclavage, le béké Bernard Hayot a fait du groupe qu’il a fondé en
1960 une
multinationale florissante. Implanté en Martinique, en Guadeloupe, en
Guyane
française, à Trinidad et Tobago, en République Dominicaine, à Cuba, à
la
Réunion, en Nouvelle-Calédonie, en France métropolitaine, au Maroc et
en
Algérie, le groupe Bernard Hayot a doublé son chiffre d’affaires en 6
ans.
Celui-ci est passé de 1 à 2 milliards d’euros entre 2002 et 2008.
Le secret de
cette réussite insolente ? Le groupe, qui doit son
développement initial
aux activités industrielles et à l’importation, s’est imposé, à partir
des
années 80, dans la grande distribution et la distribution automobile,
jusqu’à
occuper dans ces secteurs une position dominante à la Martinique et à
la
Guadeloupe.
GBH domine la
grande distribution outre-mer
Dans le domaine
de la grande distribution, GBH construit et exploite des hypermarchés,
5 sous
l’enseigne Carrefour et un Euromarché, dont 2 en Martinique, 1 à la
Guadeloupe,
2 à la Réunion et un en République Dominicaine. Des grands magasins
dont il
gère aussi les galeries commerciales attenantes.
A la
Guadeloupe, le centre commercial Destreland, à Baie-Mahault, véritable
temple
de la consommation, avec ses 34 000 mètres carrés, est devenu une cible
privilégié des actions du Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP). Le 5 février
dernier, plusieurs centaines de grévistes ont envahi le site, contraint
de
baisser les rideaux. « Ne venez pas à Carrefour, Arrêtez
d’enrichir Hayot ! »,
scandaient les manifestants, avant de bloquer les entrées par des
montagnes de
caddies entassés. Plus récemment, un hypermarché et une concession
automobile
du groupe ont été saccagé lors des émeutes qui ont secoué, la semaine
dernière,
la Guadeloupe.
Un réseau de
filiales tentaculaire
Accusé de faire
flamber les prix dans ses hypermarchés et de « sucer le
porte-monnaie » des Antillais, selon l’expression du
porte-parole du LKP,
Élie Domota, le Groupe Bernard Hayot est également pointé du doigt pour
sa
position de quasi-monopole dans d’autres secteurs de l’économie.
Dans celui de
l’automobile, par exemple. Unique importateur de Renault dans les
quatre
départements d’Outre-mer, il est aussi à la tête d’un réseau de
concessions
multimarques, important et distribuant chaque année dans ces
départements plus
de 25 000 véhicules Audi, Mercedes, Mitsubishi, Nissan, Renault, Séat,
Skoda,
Toyota, Vokswagen, Jeep, mais aussi Caterpillar et Renault Trucks. La
location
automobile et la distribution de pneumatiques ne lui échappent pas non
plus.
Mais les
activités de GBH ne s’arrêtent pas là. Leur liste dans les départements
d’outre-mer ressemble à un inventaire à la Prévert. GBH exploite des
magasins
sous les enseignes M. Bricolage, Décathlon, Gamm Vert, Yves
Rocher, dispose
d’une centrale d’achat couvrant la zone asiatique, fabrique des
produits
laitiers sous la marque Danone, produit et commercialise les Rhums JB
et
Clément. Il assure, aussi, la représentation, le stockage et la
distribution,
dans ces territoires, des produits Mars, Pepsico, Lu, BN, Duracell,
Sony,
Nivéa, etc. Impossible de dresser, en quelques lignes, une liste
exhaustive des
filiales de ce groupe tentaculaire.
Comment
s’étonner, dès lors, que le Groupe Bernard Hayot soit désigné par les
grévistes
comme l’un des responsables du maintien des départements d’outre-mer
sous
dépendance d’une économie des containers interdisant tout développement
authentique ? « GBH contrôle l’économie de la
Guadeloupe et de la
Martinique, de main de maître, comme dans les habitations pendant
l’esclavage », accuse l’UGTG.
Une fortune
bâtie sur l’austérité salariale
Classée au
119ème rang des plus grandes fortunes de France par le magazine Challenges,
la famille Hayot a vu la sienne passer de 300 millions d’euros en 2007
à 350
millions d’euros en 2008. Un enrichissement qui alimente, évidemment,
la colère
de grévistes confrontés à l’intransigeance de patrons rechignant à
céder toute
augmentation salariale substantielle.
« Ceux qui
profitent de leur monopole pour faire flamber les prix sont les mêmes
qui
refusent catégoriquement d’augmenter les salaires au delà de
2 %,
s’emporte Roger Lanoix, secrétaire général du syndicat Martiniquais
CDTM. Les capitalistes martiniquais, au premier rang desquels
Bernard
Hayot, qui ne donne rien à ses salariés et engrange des profits
faramineux,
portent une lourde responsabilité dans la crise actuelle ».
Une pratique
qui plonge ses racines loin dans l’histoire. En février 1900, à l’issue
de la
première grande grève des ouvriers de la canne, marquée par le massacre
de
nombreux grévistes, la Famille Hayot préféra licencier un tiers des
effectifs
de ses usines pour se débarrasser des « meneurs »
plutôt que
d’appliquer l’accord entérinant une hausse des salaires et
l’interdiction des
brimades. « L’épisode, raconte l’historien Armand Nicolas, est
resté gravé
dans le folklore par la fameuse chanson « oué, oué, missié
Michel pa lé
baye 2 francs » (« M. Michel ne veut pas
donner les 2
francs » : un des Hayot s’appelait
Michel) » [1].
Accusation de
discrimination
Mis en cause
sur sa politique salariale, le groupe GBH est également soupçonné par
les
syndicats de pratiquer la discrimination, en privilégiant les
métropolitains
dans la promotion, voire le recrutement de ses collaborateurs.
« Les
métros sont embauchés en CDI avec tous les avantages (..), tandis que
GBH
développe la précarité des jeunes guadeloupéens, assure l’UGTG. Les
travailleurs guadeloupéens cadres, ouvriers, subissent le mépris,
l’arrogance,
(…) la pression et la discrimination des différents directeurs du GBH.
Le mot
est passé : pa de pitié pou lè neg ». Interrogé par l’Humanité
sur la politique de sa direction des ressources humaines, le groupe
n’avait
pas, hier soir, donné suite. Le mutisme du groupe sur l’actuel
mouvement
social ? « Un choix culturel de GBH »,
répond son service de
presse.
Illustration
parfaite des profondes inégalités qui déchirent les sociétés
guadeloupéenne et
martiniquaise, la prospérité des groupes békés comme celui de Bernard
Hayot ne
résume pourtant pas le système économique ultra-marin dont l’injustice
a nourri
la révolte. « Cette crise sociétale vient de l’impasse dans
laquelle nous
a enfermé le système colonial départemental. Un système qui a certes
maintenu
une part importante de la domination économique des capitalistes békés
mais qui
y a ajouté une forte pénétration du capital français, écrit
l’économiste et
dirigeant communiste Michel Branchi, dans une tribune publiée le 21
février par
France Antilles. Il y a certes le groupe
Bernard Hayot (GBH) ou le
groupe Alain Huyghes-Despointes, mais il y a aussi la CMA- CGM, Air
France
Cargo, Vinci, Veolia, Bouygues, But, Connexion, BNP-Paribas, la Bred,
Total,
etc. N’ayons garde de l’oublier… »
Rosa
Moussaoui
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