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Février
1974
Il y a 30
ans, deux ouvriers agricoles grévistes étaient assassinés à Chalvet au
Lorrain
En
Martinique, le 14 et le 16 février 1974, étaient des journées noires.
Renord Ilmany, ouvrier agricole gréviste de 55 ans était assassiné par
les gendarmes au lieu-dit Chalvet sur la commune de Basse-Pointe. Une
embuscade avait été tendue contre les grévistes regroupés sur
l’habitation Fonds Brulé au Lorrain. Une dizaine de camions de
gendarmes poursuivaient les grévistes qui regagnaient en groupe la
commune de Basse-Pointe. Un hélicoptère crachait sur eux des grenades
lacrymogènes. C’est à ce moment que les ouvriers, accompagnés de jeunes
militants, ont été pris en chasse par les gendarmes qui ont tiré.
Plusieurs ont été blessés, Omer Cyrille, Guy Crétinoir, Rasroc,
François Rosaz. Renord Ilmany est tué. Dans cette tuerie, un autre
ouvrier trouvera la mort. Un jeune ouvrier maçon, gréviste, Georges
Marie-Louise, sera retrouvé deux jours plus tard, gisant mort à
l’embouchure de la rivière Capot également dans la commune du Lorrain,
probablement après avoir été frappé à mort par les mebres des forces de
répression, gendarmes ou autres. La soldatesque s’était une fois encore
déchaînée contre des travailleurs en grève pour défendre leur pain et
leurs droits.
La
situation sociale en 1974
La situation des classes laborieuses s’était dégradée. Dans les années
70, les dernières usines à sucre avaient cessé de fumer. Pour les
possédants, les békés, la canne ne permettait plus de faire
suffisamment de profits. Après avoir touché des millions de subventions
de l’Etat, ils avaient fermé les usines à sucre et investi dans
l’import-export. De grands super-marchés apparaissaient. Des masses
d’ouvriers agricoles perdaient toutes ressources, surtout les plus
âgés. Les plus jeunes avaient pu trouver un emploi dans le bâtiment ou
sur les plantations de bananes qui avaient pris la place des champs de
cannes.
Les années 70 sont aussi marquées par des hausses de prix importantes.
Les capitalistes ont décidé de faire payer la crise du pétrole aux
masses laborieuses. Le gouvernement français à leur service, fait
marcher la planche à billet. Le passage au nouveau franc complique
encore les choses pour les travailleurs et rend le coût de la vie de
plus en plus élevé. Tout est cher: l’essence, les transports, les
marchandises de première nécessité, huile, pain, farine, poisson. La
misère s’installe dans les foyers des travailleurs.
Parallèlement, on assiste à une recrudescence de l’arrogance des
patrons, et de l’administration coloniale qui voudraient imposer à la
population ce recul social. Alors, les escarmouches de type raciste se
multiplient entre patrons békés et travailleurs et chômeurs. En
Martinique, le Conseil Général dirigé par Emile Maurice et sa majorité
de droite suit fidèlement cette politique.
Les
travailleurs ne se laissent pas faire
Dès la fin de l’année 1973, on assiste à une multiplication des
conflits. Les travailleurs revendiquent des augmentations de salaire
importantes pour compenser les hausses des prix. Ils refusent le
saupoudrage et les miettes acceptées trop souvent par les directions
syndicales.
Les salariés du journal France-Antilles dressés contre leur patron
Hersant font grève depuis deux mois. Les ouvriers du Bâtiment sont à
leur troisième semaine de grève illimitée. Ils exigent 25%
d’augmentation sur leur salaire. Après le 28 décembre 1973, les
salariés de l’ex-SPEDEM, aujourd’hui EDF Martinique, se préparaient eux
aussi à rentrer en grève, suite à une entourloupette du préfet de
l’époque, le dénommé Orsetti, qui renvoyait une négociation prévue sur
leurs revendications à la fin du mois de janvier. Ils rentrent en grève
non-limitée le 7 février.
Lorsque l’administration décide début janvier d’augmenter le tarif des
cantines, les collégiens des CET, fils et filles de travailleurs, vont
eux aussi descendre dans les rues pour refuser les augmentations. Ils
auront le soutien de leurs parents et de l’ensemble de la population et
se trouveront bien souvent au coude à coude avec les grévistes,
notamment ceux du bâtiment, dans les manifestations.
Les ouvriers agricoles eux aussi sont en grève depuis le 17 janvier
1974, pour des augmentations de salaire . Ils réclament notamment la
suppression du SMAG qui est le salaire minimum garanti dans
l’agriculture, plus bas que le SMIG et veulent un salaire de 35.46F
pour huit heures de travail. Sur certaines plantations, ils sont aidés
par de jeunes militants issus du mouvement nationaliste.
Préparation
de la grève générale du 12 Février
Devant l’ampleur des mouvements sociaux, les directions syndicales de
l’époque, la CGTM, la CGTT-FO, et CFTC ont lancé un mot d’ordre de
grève générale illimitée à partir du 11 février. Elles ont mis sur pied
une plate-forme de revendications en 12 points dont l’alignement du
SMIC et les allocations familiales sur ceux de la France. Mais ces
directions, apparaissaient plutôt timorée à beaucoup de travailleurs.
Elles ne semblent pas prêtes à faire réellement du 12 février un succès
pour arracher les revendications ouvrières, elles ne se montrent pas
présentes aux côtés des grévistes.
Pourtant dans les secteurs en lutte, la détermination des travailleurs
est grande et les grèves se sont radicalisées face à l’arrogance
patronale (coupures d’électricité, débauchages sur les chantiers,
riposte à coups de pierre aux interventions policières dans les
manifestations).
Alors, des jeunes travailleurs, certains d’entre eux politisés,
appelleront leurs camarades à prendre leur mouvement en main et à
mettre en place des «comités de grève» pour garder le contrôle du
mouvement jusqu’à la satisfaction des revendications. Et les
travailleurs des secteurs en lutte se rejoignent à la Maison des
Syndicats, ou encore dans les manifestations, lors des débauchages.
Succès
de la grève du 12 Février et du 13 février
Le 12 février, environ 5000 travailleurs de tous les secteurs, se
retrouvent dans les rues de Fort de France pour réclamer des
augmentations de salaires, fustiger les patrons et le gouvernement. Les
jeunes des collèges et des lycées sont également dans les rues. Fort de
France est ville morte. En fin de journée, la grève est reconduite
après une assemblée générale des travailleurs à Fort de France. Le
lendemain, la situation est tendue.
Après plus de deux mois de grève pour certains secteurs, l’heure n’est
pas aux défilés-promenade. Des grévistes se répandent par petits
groupes dans les rues de Fort de France. Ils obligent les magasins qui
ont ouvert leurs portes à baisser les rideaux pour respecter la grève.
Au soir du deuxième jour, la grève générale n’est pas arrêtée.
Mais les directions syndicales tirent en arrière. Elles craignent
d’être débordées par la base, trop déterminée. Les partis politiques
tels le PCM ou le PPM, iront jusqu’à faire chorus avec l’administration
en dénonçant dans leur presse ou dans des communiqués, les «agitateurs
gauchistes» .
La
tuerie de Chalvet
C’est dans ce contexte, que la préfecture avec à sa tête le préfet
Orsetti et à la demande du patronat de la SICABAM (organisation des
planteurs békés de l’époque), décidera de mettre un coup d’arrêt
sanglant à cette grande mobilisation ouvrière. C’est dans les champs de
banane au Lorrain qu’ils frapperont.
Fin
de la grève générale
Choqués
par l’assassinat d’un gréviste de l’agriculture, des masses de
travailleurs, des grévistes, des politiciens, et aussi des gens «de
tous les horizons sociaux», se regrouperont pour célébrer ses obsèques.
Ils se retrouveront dans la même émotion au moment des obsèques du
jeune Marie-Louise. La grève générale n’était plus à l’ordre du jour.
La
répression policière scélérate avait été orchestrée par les possédants
et leur pouvoir pour casser le mouvement ouvrier.
Les
mobilisations ouvrières continuèrent néanmoins plusieurs jours encore
même si elle n’étaient plus aussi massives. C’était le cas des employés
de l’entreprise Figuères chargée du ramassage des ordures ménagères à
Fort de France, de ceux des boulangeries, ou des banques et des
hôpitaux.
Et le 19
février 1974, le quotidien France-Antilles qu’on ne pouvait soupçonner
de quelconque sympathie pour les grévistes titrait encore «situation
confuse sur le front social».
Le 21
février 1974, un accord fut signé dans la banane. Les patrons bananiers
acceptaient de payer la journée de travail de huit heures à 39.50F.
Avec leurs
frères les plus exploités, les travailleurs de Martinique avaient fait
reculer le patronat béké de l’agriculture. Dans d’autres secteurs, tels
le bâtiment ou à la SPEDEM, des revendications importantes furent
arrachées. Les patrons et tous ceux qui sont à leur service, leur
avaient fait lourdement payer ces avancées. Cette page écrite du sang
des ouvriers fait aujourd’hui partie de leur histoire et de leur quête
de respect et de dignité pour une vie meilleure.
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