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Quatre siècles
d'incompréhensions
Photo
Leis LITAMPHA
Colons",
"esclavage", "économie de comptoir"... Ces expressions, qui
semblent surgies d'un passé lointain, reviennent sans cesse dans les
discours
des différents acteurs du conflit qui paralyse depuis plusieurs
semaines la
Guadeloupe, et a progressivement gagné la Martinique. Vu de métropole,
leur
emploi ne peut que surprendre. Car enfin, les DOM sont des départements
-
presque - comme les autres, leurs habitants sont des Français à part
entière et
la solidarité nationale joue à plein...
Les Antilles
s'embrasent, et semblent une fois de plus hantées par leur passé. Ce
fait
surprend d'autant plus que leur histoire est très mal connue en
métropole. Or,
pour bien comprendre ce qui se joue actuellement en Guadeloupe, il
importe de
remonter longtemps en arrière. Car les anciennes colonies des Antilles
françaises ont un héritage particulier, qui pèse lourdement sur leur
physionomie actuelle. Et leurs relations avec la France
"continentale" n'ont jamais été simples.
C'est en 1635
que les premiers colons français s'installent en Guadeloupe et en
Martinique.
La culture de la canne à sucre, très lucrative, s'y développe
rapidement. Comme
celle-ci nécessite une main d'oeuvre abondante, les planteurs ont
bientôt
recours à l'achat d'esclaves venus d'Afrique noire. Les sociétés
esclavagistes
se mettent en place : on estime que quatre millions de personnes ont
connu
l'esclavage dans les colonies françaises (Martinique, Guadeloupe,
Guyane,
Réunion, Saint-Domingue...). Deux millions d'esclaves naîtront dans les
colonies. Les autres seront victimes de la traite atlantique.
Les relations
commerciales avec la métropole sont alors régies par le système dit de
"l'exclusif" : théoriquement, les navires français ont le monopole du
commerce avec les colonies. Ce système sans cesse contourné, qui
scandalise les
colons, n'empêche pas la constitution sur place d'importantes fortunes,
bâties
sur l'exploitation des plantations. Mais il constitue aussi une
inestimable
rente de situation pour les marins et les ports français, qui en tirent
de
copieux bénéfices. Et contribue à installer les colonies dans une
dépendance
vis-à-vis de la métropole, dont elles ne sont jamais réellement sorties.
Les sociétés
esclavagistes sont des organisations particulièrement instables. Les
planteurs
européens, en grande infériorité numérique (à la fin du XVIIIe
siècle, on compte en moyenne 112 esclaves par plantation en Guadeloupe
et en
Martinique), vivent dans la hantise permanente d'un soulèvement, et
font donc
régner une discipline de fer. Un Code Noir, censé réglementer
l'oppression, est
édicté en 1685 sous l'égide de Colbert. Il ne sera jamais appliqué.
Dans les
plantations, les esclaves sont soumis à l'arbitraire.
La peur est
permanente, du côté des esclaves comme de celui des maîtres. Ceux-ci
craignent
plus que tout la classe émergente des "libres de couleur", ces métis
ou affranchis, souvent propriétaires d'esclaves, qui réclament
l'égalité des
droits et sont soupçonnés de visées abolitionnistes. Au XVIIIe
siècle, les colonies verront l'affirmation du "préjugé de couleur",
justification idéologique d'une hiérarchie sociale fondée sur la
couleur de peau
appelée à une sombre postérité.
La Révolution
française arrive en plein apogée des colonies esclavagistes. Elle aura
une
influence décisive sur leur destin : malgré les efforts d'un puissant
lobby, le
Club de Massiac, la cause abolitionniste, défendue entre autres par la
Société
des amis des Noirs, progresse. Dans l'élan de 1789, la révolution de
Saint-Domingue, menée par Toussaint Louverture, éclate en 1791. Le 16
pluviôse
an II (4 février 1794), la Convention décrète l'abolition de
l'esclavage.
Cette décision
ne sera effective qu'en Guadeloupe et à Saint-Domingue. En effet, les
colons de
Martinique ont choisi de se rallier à la Couronne britannique plutôt
que
d'abolir l'esclavage. Ils restent ainsi à l'abri des convulsions
révolutionnaires, alors qu'en Guadeloupe, Victor Hugues, commissaire de
la
République, fait exécuter nombre de contre-révolutionnaires, décimant
la classe
des propriétaires.
Napoléon
Bonaparte décide de rétablir l'esclavage, en 1802. Ce choix
catastrophique
mènera à la perte de Saint-Domingue (devenue république d'Haïti, le 1er
janvier 1804) et à une répression sanglante en Guadeloupe. A l'aube du
XIXe
siècle, la Martinique reste relativement
prospère, tandis que la
Guadeloupe est exsangue. Une bonne partie des structures de production
guadeloupéennes passeront aux mains de "békés" Martiniquais. Sans
doute ce bouleversement régional explique-t-il pour beaucoup les
tensions et
les différences sociales qu'on peut observer aujourd'hui encore entre
les deux
îles.
La première
moitié du XIXe siècle sera principalement
marquée par le combat pour
l'abolition. Malgré les protestations des planteurs, celle-ci est
devenue
inéluctable. Le 27 avril 1848, la IIe République
met fin,
définitivement cette fois-ci, à l'esclavage. Mais, par peur des
troubles (le
souvenir de l'insurrection de Saint-Domingue est encore vif), Paris
fait le
choix - économiquement désastreux - d'en perpétuer les fondations :
maintien
d'un régime proche de l'exclusif, choix réaffirmé de la monoculture
sucrière.
Il ne faut surtout pas que les Antilles soient autosuffisantes.
Sur place, il
s'agit d'encadrer strictement la liberté nouvelle des anciens esclaves,
souvent
remplacés par des travailleurs "contractuels", venus d'Inde ou
d'Afrique, travaillant pour des salaires de misère dans des conditions
proches
de la servitude.
Certes, les
anciens esclaves obtiennent le droit de vote, en même temps que la
liberté.
Mais les taux de participation aux élections s'effondrent rapidement,
passant
de 70 % à 11 % entre 1848 et 1871, et l'instruction publique reste
longtemps
indigente. A la fin du XIXe siècle, le taux de
scolarisation des
enfants de 6 à 10 ans est de 14 %. "Une main-d'oeuvre peu
coûteuse,
disciplinée, très encadrée, aux droits civiques limités, peu
scolarisée,
économe et consommatrice : tel fut le modèle idéal du nouveau citoyen
colonial", résume l'historienne Nelly Schmidt, auteur d'un
récent
essai sur la politique coloniale de la France aux Antilles, La
France
a-t-elle aboli l'esclavage ? (Perrin, 364
p., 22 euros).
Tandis que les
Antilles, jadis florissantes, s'enfoncent dans le sous-développement,
les
populations locales sont incitées à oublier les horreurs du passé, à
travers
les appels à la réconciliation et le culte de Victor Schoelcher
(1804-1893),
artisan de l'abolition. Privée d'expression publique, la mémoire de
l'esclavage
se perpétue souterrainement. Sans doute est-ce pour cela qu'elle
resurgit
violemment à partir du milieu du XXe siècle. Et
plus précisément
après 1946, date capitale dans l'histoire des Antilles françaises, qui
accèdent
cette année-là au rang de départements.
Vieille
revendication d'une gauche fidèle à l'idéal "assimilationniste", la
départementalisation apparaît alors comme le geste généreux d'une
France
émancipatrice désireuse de transformer les petits-fils d'esclaves en
citoyens
français. Mais l'"assimilation" politique ne s'accompagne pas d'une
véritable émancipation économique et sociale. Economiquement, les
Antilles
françaises sont maintenues dans une dépendance totale vis-à-vis de la
métropole.
Quant aux structures sociales, elles ne sont pas fondamentalement
remises en
cause.
Au fil des
années, l'idée que la départementalisation est un "échec" gagne du
terrain aux Antilles. Significative est, de ce point de vue,
l'évolution d'un
Aimé Césaire (1913-2008). Invité par Le Monde, en
mai 1971, à dresser
le bilan de la loi de 1946, dont il avait été le rapporteur devant
l'Assemblée
nationale, le député et maire de Fort-de-France ne cache pas son
amertume : "En
1946, nous avons rêvé d'une France généreuse (...). La
départementalisation, pour nous, devait être l'égalité des droits. Elle
ne le
fut pas. Le nouveau système est devenu encore plus colonialiste que
l'ancien.
Peu à peu, il a secrété ses privilégiés : ceux qui vivent de lui, les
fonctionnaires, les grosses sociétés, le "lobby" antillais qui pèse
sur le pouvoir."
Si le poète
martiniquais, ancien partisan de l'"intégration", en vient à se faire
le chantre de l'"autonomie", d'autres iront jusqu'à réclamer
l'indépendance. Apparue dans l'entre-deux-guerres, la nébuleuse
indépendantiste
ne se constitue toutefois en force structurée que dans les années 1960.
A
l'instar du GONG (Groupement des organisations nationalistes
guadeloupéennes),
dont la fondation en 1963 s'inscrit dans un contexte régional porteur :
arrivée
au pouvoir de Fidel Castro à Cuba en 1959, publication par le
psychiatre
martiniquais Frantz Fanon des Damnés de la terre,
devenu dès sa sortie
en 1961 l'un des principaux bréviaires de la pensée anticolonialiste ;
émancipation des Antilles britanniques, dès 1962 pour la Jamaïque et
Trinité-et-Tobago.
Politiquement
instables, économiquement fragilisées par l'inexorable déclin de la
canne à
sucre, touchées par un chômage endémique, les Antilles françaises
semblent
incapables de digérer quatre siècles de malentendus avec la métropole.
Quitte à
rejouer, à intervalles réguliers, le même scénario tragique : 14
février 1952,
trois mois de grève dans le secteur sucrier, répression par les CRS, 4
morts et
14 blessés au Moule ; 26 mai 1967, grève dans le bâtiment, émeutes à
Pointe-à-Pitre, intervention de la police, officiellement 7 morts (on
parle
aujourd'hui de 87 victimes) ; 24 mars 1971, violentes échauffourées à
Basse-Terre, après trois mois de grève générale... "La
France
généreuse n'a fait que panser les blessures causées par un système
qu'elle a
laissé survivre", notait à l'époque l'envoyé spécial du
Monde,
Noël-Jean Bergeroux. Trente-huit ans plus tard, l'analyse semble encore
étrangement pertinente.
Jérôme
Gautheret et Thomas Wieder
source
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