Pourquoi la
crise antillaise est
si profonde
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Leis LITAMPHA
Dimanche 15
février, la situation était toujours
aussi tendue aux Antilles en dépit d’un appel des responsables
politiques en
faveur de la reprise des négociations
Où en est la situation aux
Antilles aujourd’hui ?
Elle
est incertaine en ce début de semaine.
Si elle était toujours bloquée en Guadeloupe à cause d’un désaccord
jeudi sur
l’augmentation des salaires, une accalmie semblait en effet s’être
amorcée en
Martinique au début du week-end avec la réouverture des
stations-service et des
commerces de proximité. Mais le climat s’est brusquement dégradé aussi
dans ce
département, samedi après-midi, lorsque le collectif intersyndical à
l’origine
de la grève générale a rompu les négociations menées avec les
partenaires
économiques. Motif : un désaccord avec les représentants de la grande
distribution sur le nombre de produits de première nécessité devant
bénéficier
d’une baisse de prix de 20 %.
Les Antillais attendent-ils
que la réunion de la table
ronde sociale du 18 février à Paris leur apporte des solutions, et
lesquelles ?
Oui,
même si cela n’est pas explicitement
formulé par les collectifs intersyndicaux. Tout le monde, ici, est bien
sûr au
courant du rendez-vous de Nicolas Sarkozy avec les partenaires sociaux
le 18
février et espère que les problèmes des ultramarins y seront traités.
L’attente
est d’autant plus forte que le président de la République a, vendredi,
en
conseil des ministres, promis que « la répartition des richesses »,
notamment
entre les territoires sera abordée lors de ce rendez-vous et qu’un
conseil
interministériel consacré à l’outre-mer se tiendra « sans délai ».
Comment sont composés les
collectifs intersyndicaux à
l’origine de la grève générale ?
Le
Collectif contre l’exploitation
outrancière (LKP) de Guadeloupe est le fruit d’un travail de plusieurs
mois,
sous la houlette de l’UGTG (Union générale des travailleurs
guadeloupéens) et
de son secrétaire général Elie Domota, pour rassembler syndicats,
partis
politiques nationalistes et associations de toutes sortes, notamment
culturelles. En Martinique, le Collectif du 5 février, qui ne compte
qu’une
quinzaine de groupes, la plupart syndicaux, semble plutôt avoir été
constitué
dans la foulée du LKP et est dirigé par deux syndicats dont les
dirigeants sont
des trotskistes : Philippe Pierre-Charles (Groupe révolution
socialiste) et Ghislaine
Joachim-Arnaud (Combat ouvrier).
La population antillaise
est-elle derrière les
revendications ?
La
mobilisation a été jusque-là
impressionnante en Guadeloupe (avec des manifestations rassemblant
jusqu’à 60
000 personnes) et significative en Martinique (avec des défilés de 20
000
manifestants). Il faut savoir que chacune de ces îles compte environ
400 000
habitants (lire les repères).
Qui est à l’origine de l’appel
à l’assouplissement du
mouvement ?
Les
principaux élus des deux départements
ont, toutes étiquettes confondues, lancé ce week-end des appels à la
modération
tout en prônant la poursuite de négociations. En Guadeloupe, Victorin
Lurel,
président PS du conseil régional, et Jacques Gillot, président PS du
conseil
général, ont demandé un « assouplissement de la grève générale pour que
le pays
vive plus normalement » et proposé de payer durant trois mois, sur les
fonds de
leurs collectivités, une prime mensuelle de 100 € aux salaires les plus
bas. En
Martinique, Alfred Marie-Jeanne, président indépendantiste du conseil
régional,
ainsi que les deux députés Alfred Almont (UMP) et Joseph Mansour (PS)
ont
invité à desserrer l’étau de la grève.
Une volonté indépendantiste
est-elle en arrière-fond du
mouvement ?
Nombre
des leaders du LKP sont des
indépendantistes, mais le leader de ce collectif, Elie Domota, a dit et
répété
que le seul objectif de la grève était l’acceptation de leurs 152
revendications par l’état et le patronat local. En Martinique, certains
leaders
trotskistes sont indépendantistes, mais personne n’exige de référendum
sur la
question de l’indépendance.
L’esprit colonial est-il
toujours aussi présent ?
Il
a pris des formes plus subtiles
qu’autrefois. Les « békés » (descendants de colons), qui représentent 1
% de la
population, maîtrisent ainsi en Martinique 40 % de l’économie et 52 %
des
terres agricoles. Au plan culturel, si l’État français a lâché du lest
(avec
notamment la création d’un Capes de langue créole), il n’en demeure pas
moins
que la politique d’assimilation à la mère patrie n’a jamais été remise
en
cause.
Les Antillais sont-ils
défavorisés par rapport aux
métropolitains ?
L’histoire
des Antilles est complètement
différente de celle de la France. Les Antilles sont le fruit de la
conquête des
Amériques, de l’esclavage et du racisme. Longtemps, les richesses de
ces
colonies (en particulier la canne à sucre) ont été drainées vers la
métropole,
sans aucune contrepartie. La transformation de ces îles en départements
d’outre-mer en 1946 n’a pas réussi à changer radicalement les choses,
même s’il
y a eu des améliorations.
Les prix sont-ils
historiquement aussi élevés ?
Oui.
Cela est dû à la dépendance, héritée de
la colonisation, des produits de la métropole, y compris lorsqu’il s
’agit de
produits à l’origine antillais mais nécessitant une transformation (le
sucre
blanc). Le coût du transport est donc pour quelque chose dans la vie
chère,
mais pas uniquement. Un audit a été lancé par Yves Jégo afin d’évaluer
d’éventuelles marges abusives. Un récent rapport d’experts vient, par
ailleurs,
d’épingler la politique des prix des pétroliers (Total et sa filiale
Sara) qui
s’achalanderaient par ailleurs en mer du Nord alors qu’il y a du
pétrole pas
loin, au Venezuela.
Les salaires sont-ils
historiquement bas ?
Au
départ, l’esclave noir n’était pas payé.
Il était simplement nourri-logé-soigné. Et ce système a duré trois
siècles.
Après l’abolition de 1848, les anciens esclaves sont devenus
travailleurs
agricoles recevant des salaires de misère, cela jusqu’à la fin des
années 1950.
Une fois que les Antilles sont devenues départements d’outre-mer, les
lois
sociales hexagonales ont commencé à y être appliquées au fil du temps,
mais un
élément est venu perturber la donne : l’octroi d’un sursalaire de 40 %
aux
fonctionnaires métropolitains exerçant aux Antilles. Leurs collègues
antillais
ont obtenu le même avantage après une grève en 1946. Le tout provoquant
une
véritable fracture sociale.
Le Medef local est-il influent
?
En
Guadeloupe, le patronat est
majoritairement composé de métropolitains et de pieds-noirs, tandis
qu’en
Martinique il existe une sorte de bourgeoisie locale composée de békés,
de
mulâtres, de Chinois, etc. Ces deux patronats sont réputés défendre bec
et
ongles leurs intérêts.
Qu’ont obtenu dans un premier
temps les Antillais avec la
venue d’Yves Jégo ?
La
baisse des prix – revendication
prioritaire avec la hausse des bas salaires (qui, elle, n’a pas abouti)
– a été
modulée comme suit : baisse des prix, d’une part sur 100 produits de
première
nécessité et d’autre part, sur le carburant (6 centimes en Guadeloupe,
8
centimes en Martinique). Parmi les autres acquis : le logement
(création de 3
000 logement sociaux de plus en Guadeloupe en 2009 et de 1 000 de plus
en
Martinique) ; la santé (l’État s’engage à la reconstruction d’un CHU en
Guadeloupe et à l’actualisation du plan de prévention de la toxicomanie
en
Martinique) ; le tourisme (rénovation du parc hôtelier) ; l’agriculture
et la
pêche (priorité à la défiscalisation pour la production agricole
locale,
équipement des pêcheurs) ; la formation professionnelle (renforcement
de l’aide
pour la Guadeloupe).
Le risque de contagion est-il
réel ?
Oui.
En Guyane et à La Réunion des collectifs contre la vie chère se sont
également
formés, avec de premières manifestations de groupes distribuant des
tracts.
Antoine
FOUCHET et Jean-Marc
PULVAR, à Fort de France
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