|
|
Pointe-à-Pitre,
ville western

Depuis douze
jours, la grève générale paralyse la Guadeloupe.
Vie chère, pénurie de logements, chômage massif... Les habitants de
l'île sont
fatigués. Et puis il y a cette vieille douleur qui vient du passé. Yves
Jégo,
secrétaire d'Etat chargé de l'Outre-Mer, arrive dimanche pour tenter de
dénouer
la crise.
Ce sont des
ribambelles de non-dits qui fondent au soleil,
des tabous retors emportés par les alizés. Odile, une manifestante
rencontrée
vendredi dans les rues de Pointe-à-Pitre, entame la trentaine. Pour
vivre en
Guadeloupe avec 1000 euros par mois, cette célibataire a dû développer
des
talents de magicienne qu'elle cache à ses proches. Elle a renoncé à la
viande
et au cinéma, "passe au large des boutiques" pour
éviter
d'être tentée et avoue rouler sans assurance. "On se
débrouille grâce
au système D. Mais tout augmente sans cesse. Ça ne peut plus durer !"
Pour la première fois cette année, Odile ne peut même pas s'offrir un
costume
neuf pour le carnaval, son "seul petit luxe".
Comme cette jeune femme, quelque 30 000 Guadeloupéens ont manifesté
vendredi
dans la capitale économique de l'île. Lycéens ou retraités, salariés ou
chômeurs, fonctionnaires ou précaires et même petits chefs d'entreprise
et
professions libérales sont venus soutenir le collectif syndical et
associatif
"Lyannaj Kont Pwofitasyon" (Collectif contre
l'exploitation
outrancière, LKP) dans sa lutte contre la vie chère, au dixième jour de
la
grève générale entamée le 20 janvier. Un rassemblement géant comme la
Guadeloupe, île rebelle à forte tradition syndicale où les conflits
sectoriels
fleurissent comme les ibiscus, n'en avait jamais connu. Un succès
surprenant
compte tenu de la pénurie d'essence causée par une autre grève qui
touche les
stations-service. "Rapporté à l'échelle nationale, c'est deux
fois Mai
1968!", commente le socialiste Victorin Lurel, député et
président de
la région Guadeloupe.
Révolution sociale?
Air songeur et poing levé, Elie Domota, porte-parole du collectif LKP,
contemple depuis un balcon la foule massée à l'extérieur du palais de
la
Mutualité, le QG des grévistes situé à Pointe-à-Pitre. Il y a deux
semaines, le
nouveau patron du très puissant syndicat indépendantiste UGTG, par
ailleurs
directeur adjoint de l'ANPE locale, était encore un inconnu pour les
Guadeloupéens. Mais sa moustache et ses chemisettes bariolées sont
désormais
célèbres dans toute l'île. La population l'a vu tenir tête au préfet de
région
et aux élus de tous bords lors de longues et infructueuses négociations
retransmises en direct sur la chaîne privée Canal 10 et sur RFO.
Guadeloupéens
d'en bas et intellos de l'université des Antilles ont apprécié ses
questions
simples ("Pourquoi est-il impossible de trouver 200 euros
d'augmentation pour les Guadeloupéens quand on trouve des milliards
pour les
banques ?") et ses démonstrations pleines de bon sens sur le
coût
exorbitant de la vie. "C'est maintenant un demi-dieu. On a
trouvé notre
Obama", jubile Claude, un électricien à la retraite qui
vivote avec
600 euros par mois.
Au palais de la Mutualité, ils sont nombreux à rêver que la grève soit
le
prélude à une révolution sociale. "La population est
confrontée à la
cherté de la vie, à une pénurie de logements, à un chômage massif. Nos
revendications constituent le cahier de doléances des Guadeloupéens",
assène Elie Domota. Le patron de l'UGTG sourit malicieusement : "Si
ça
marche, c'est peut-être grâce à notre slogan." "La
Gwadloup sé
tan nou, la Gwadloup a pa ta yo, yo péké fè sa yo vlé an péyi an nou"
("La Guadeloupe nous appartient, elle ne leur appartient pas,
ils ne
feront pas ce qu'ils veulent dans notre pays"). Le refrain en
créole
est sur toutes les bouches, scandé dans tous les cortèges. Il se
décline même
sur les tee-shirts.
Discrimination raciales
Le collectif LKP affirme vouloir redonner de la "fierté"
aux
Guadeloupéens "On est toujours dans une société esclavagiste",
dénonce Elie Domota. Pour lui, les descendants des colons, ces "békés
féroces" qui contrôlent tout le commerce et se font des
marges
astronomiques, sont les grands responsables de la hausse des prix.
Quand la
lutte des classes se confond avec la lutte des races... Et le
syndicaliste
indépendantiste de fustiger les "discriminations raciales"
qui
cantonnent les "Noirs" à des emplois subalternes. "On
fait venir des cadres de métropole dans les supermarchés et on réserve
les
emplois de vigiles à nos jeunes diplômés! Dans l'administration, c'est
pareil.
La standardiste est noire mais les dirigeants des services sont tous
blancs !"
Alors que les
écoles, les entreprises et les commerces (à
l'exception des épiceries de proximité) sont fermés depuis plusieurs
jours, une
bonne partie de la population semble épouser la colère - si ce n'est
les
revendications - des grévistes. Même si quelques-uns glissent, comme ce
fonctionnaire: "Les gens aimeraient travailler, mais la
pénurie
d'essence les en empêche. Le collectif a même eu recours à
l'intimidation pour
forcer les gens à se mettre en grève."
Maryline Abenaqui, une femme de 50 ans qui travaille auprès de
personnes âgées,
vient de faire ses courses dans la supérette de son quartier, où les
approvisionnements se font au compte-gouttes. Sur les étagères, les
petits pots
pour bébé et les conserves de légumes commencent à manquer. "C'est
plus
cher qu'au supermarché mais je m'en fiche. C'est pour la bonne cause.
Je
soutiens la grève. Je n'ai pas peur que la nourriture vienne à manquer,
les
grévistes ne peuvent pas se le permettre." Un enthousiasme
partagé par
Samantha, jeune célibataire de 23 ans qui se déplace désormais à pied
dans
Pointe-à-Pitre, ville western silencieuse et déserte : "Il
était temps
de dire haut et fort qu'il n'y a pas d'égalité entre les races ici."
"Les prix sont fous ici"
Sous couvert d'anonymat, quelques chefs d'entreprise békés, pourtant
inquiets
pour leur trésorerie et révoltés contre ces "agitateurs
marxistes-léninistes ou anarcho-libertaires", disent
comprendre la
révolte des manifestants. "Les prix sont fous ici. Il y a une
grande
opacité dans le système des importations", soupire un
quinquagénaire.
La patronne d'une boutique de vêtements du centre-ville constate
tristement
qu'un "esclavage moderne" perdure et que ses
employées,
noires, "portent en elles une douleur qui vient du passé".
Reste que, pour le patron du Medef local, Willy Angèle, si le constat
de la
faillite du modèle économique et social guadeloupéen se justifie, le
recours à
la grève générale s'avère "dangereux". "C'est
comme si
on prenait plaisir à se suicider", souffle-t-il, épuisé après
des
jours de vaines négociations. Ce métis craint que les grévistes
cherchent à
"dresser les Noirs contre les Blancs" : "Il
y a des
gens qui développent le concept d'une identité fermée. C'est très
inquiétant."
Après avoir semblé débordés par la société civile, les élus locaux se
sont
remis en selle, alors que le préfet s'est retiré des négociations
mercredi. Les
présidents socialistes du conseil général et du conseil régional de
Guadeloupe
ont accepté vendredi de puiser dans leurs budgets pour donner des gages
aux
grévistes et prônent l'élaboration d'un nouveau projet de développement
pour
l'île. Le président de la région Victorin Lurel en appelle au président
de la
République pour mettre fin à la crise. Même la députée (UMP) Gabrielle
Louis-Carabin semble décontenancée par le silence de l'Elysée et de
Matignon :
"C'est vrai que les Français de métropole ont des difficultés,
mais on
fait partie de la France. On explose et on dirait que ça n'intéresse
personne."
Paris semble finalement avoir entendu le message. Hier soir, Yves Jégo
annonçait son arrivée ce dimanche sur l'île. "Je n'ai pas de
date de
retour et resterai sur place aussi longtemps que nécessaire",
nous
précisait le secrétaire d'Etat chargé de l'Outre-Mer. "Il y a
une
Guadeloupe à deux vitesses, un problème d'inégalité dans la répartition
des
richesses. Mais il faut absolument éviter un effondrement économique.
Il y aura
donc une dépense publique supplémentaire, que je ne peux pas chiffrer
pour
l'instant."
Par
Anne-Laure BARRET
|
|