Cinq raisons qui
expliquent la flambée des prix en France
La campagne des élections municipales s'est
largement focalisée sur le pouvoir d'achat. Dans les sondages, ce sujet est
devenu la préoccupation majeure des Français, devant l'emploi.
Depuis plus d'un an, les
matières premières agricoles flambent, blé et lait en tête. Contenues jusqu'en
octobre 2007, ces hausses se répercutent désormais sur le consommateur. Selon
des chiffres récents du cabinet Nielsen Panel, les prix alimentaires en grande
surface ont augmenté de plus de 2,39 % en janvier et devraient connaître un pic
d'inflation en avril de 4 %. Le mensuel 60 millions de consommateurs a,
lui, fait état de hausses de prix fulgurantes sur le beurre, le camembert, les
pâtes, les yaourts et le jambon... allant de 5 % à 48 %. La direction générale
de la concurrence et de la répression des fraudes (DGCCRF) a, de son côté, mené
l'enquête, concluant à des hausses des prix en rayon allant de 0 à 27 %.
La flambée des matières premières n'est cependant pas seule
responsable de la forte volatilité à la hausse des prix des produits
alimentaires et de leur rigidité à la baisse. Nombre de facteurs autres
participent de ce phénomène.
La législation en vigueur
en France est indéniablement l'un d'eux. Les lois Royer et Raffarin, instaurées
en leur temps pour protéger le petit commerce, ont freiné en réalité
l'implantation de magasins maxidiscompteurs et favorisé les concentrations des
grandes enseignes dans certaines régions. Par ailleurs, héritage de la loi
Galland de 1996, les distributeurs ne peuvent négocier librement les tarifs en
France. Au nom du principe de non-discrimination, lorsque Danone veut vendre
ses yaourts ou Coca-Cola ses sodas, ils doivent proposer le même prix, à
quantité égale, que ce soit à Leclerc, Auchan, Carrefour ou System U.
Aujourd'hui, l'ensemble de
ces lois est en cours de réforme, mais il faudra un certain temps avant que ces
aménagements donnent toute leur mesure. Et ils ne vont pas aussi loin que ce
que préconisait Jacques Attali dans son rapport pour "la libération de la
croissance française".
Par ailleurs,
indépendamment du corpus législatif, les distributeurs se sont installés sur le
territoire français de telle sorte que bien souvent, à l'échelle locale, la
concurrence n'est plus une réalité. Enfin, Internet, qui dans l'habillement ou
les produits électroniques permet de faire baisser les prix, ne joue pas ce
rôle d'amortisseur dans l'alimentaire. Les prix y sont même fréquemment supérieurs
à ceux inscrits en magasin.
LES FREINS À LA BAISSE
DES PRIX DANS L'ALIMENTAIRE
Un partage du
territoire. Leclerc dans l'Ouest,
Carrefour sur la côte d'azur, Auchan dans le Nord... Une étude du cabinet
Asterop, spécialisé dans le géomarketing, publiée mercredi 5 mars, a mesuré le
manque de concurrence entre les enseignes au niveau local. Des résultats
édifiants : dans 60 % des 630 "zones de vie" (des bassins de
consommation) définies par Asterop - un seul distributeur domine avec une part
de marché supérieure à 25 % et 15 points le séparent du second. L'étude
démontre qu'il y a affrontement entre deux enseignes dans 27 % des zones. La
concurrence entre trois ou quatre acteurs n'existe que dans 13 % d'entre elles.
Dans ce contexte, les prix
ne sont que rarement tirés à la baisse. Ainsi, selon le conseil de la
concurrence, dans l'agglomération lyonnaise où dominent les enseignes de deux
grands groupes, les prix sont plus élevés qu'à Nantes où quatre grands
distributeurs sont implantés et se livrent à une concurrence acharnée. Qui plus
est, aucun grand distributeur étranger, comme le britannique Tesco ou
l'américain Wal Mart, n'est présent. Enfin, Asterop n'a pas identifié une seule
enseigne de maxidiscompte avec une position de leadership en France. Or, selon
le panel Nielsen publié par le magazine LSA, plus il y a de discompteurs dans
une région, plus les prix y sont bas. Nancy, Metz ou Calais, qui en
accueillent, font ainsi partie des villes les moins chères.
"Cette étude
démontre plus que jamais la nécessité de remettre davantage de concurrence dans
la distribution française",
affirme Luc Chatel, secrétaire d'état à la consommation.
Multitude d'enseignes
n'est pas synonyme de concurrence.
Ce partage du
territoire entre grandes
enseignes est encore renforcé par leur présence sur les différents formats de
la distribution. Ainsi Carrefour possède, outre sa marque historique, les
enseignes Champion, Ed, 8 à huit et Shopi. A lui seul, le numéro deux mondial
de la distribution détient 41 % de la consommation française, selon Asterop.
En matière de concurrence,
cet état de fait peut s'avérer désastreux, comme c'est le cas par exemple à
Antibes. Le nord est "contrôlé" par Carrefour propriétaire aussi des
supermarchés Champion et du discompteur Ed, tandis que la partie sud de la
ville est aux mains du groupe Casino avec ses Géants Casino et ses Leaderprice.
Là où la densité de mètres
carrés est satisfaisante, UFC Que-Choisir propose que les distributeurs en
situation de quasi-monopole local échangent des surfaces avec leurs
concurrents. Selon l'association de consommateurs, le conseil de la concurrence
pourrait "orchestrer partout sur le territoire des échanges de magasins
afin de restaurer la concurrence".
La loi Raffarin a
freiné l'essor du maxidiscompte. Instaurée
pour sauver le petit commerce, la loi Raffarin oblige à demander une
autorisation pour tout commerce de plus de 300 mètres carrés à des commissions
départementales d'équipement commercial. Ce seuil a aussi eu comme conséquence
de freiner le développement des magasins de maxidiscompte. Du coup, les
maxidiscompteurs multiplient l'ouverture de petites surfaces. Mais ils ne
représentent que 13 % du marché.
"Trop souvent, le
dynamisme concurrentiel n'est pas retenu comme un critère déterminant pour
autoriser une nouvelle implantation dans une ville", relève un distributeur. Il existe 14 000 magasins,
de la supérette à l'hypermarché, mais les mètres carrés supplémentaires qui
s'ouvrent chaque année sont plutôt des extensions de magasins. "Pour
s'installer dans une nouvelle zone, c'est un véritable parcours du combattant.
Tout est très verouillé", explique Michel Carles, directeur du
développement d'Auchan France. Il faut dix ans entre la demande d'autorisation
et l'ouverture d'un magasin.
Selon l'OCDE, la France
présente (avec la Grèce) la réglementation des grandes surfaces la plus
restrictive et la plus protectrice des enseignes en place. L'OCDE vise
également la loi Galland.
Une loi Galland trop
rigide. Si la loi Chatel, votée en
décembre 2007, autorise désormais les distributeurs à remettre dans les prix la
totalité des marges arrière - ces sommes versées par les industriels aux
distributeurs en rémunération de services rendus (catalogues, têtes de
gondoles) -, elle fait néanmoins perdurer ce système que Jacques Attali voulait
supprimer. Car la loi Chatel ne permet pas la négociabilité des prix. Depuis
des mois maintenant, distributeurs et fournisseurs s'opposent sur la question. "Je
veux pouvoir dire à Antoine (Riboud) tes yaourts sont trop chers", répète
inlassablement Michel-Edouard Leclerc. La loi de modernisation de l'économie,
présentée en avril, devrait l'introduire.
Internet ne fait pas
baisser les prix. Dans
l'alimentaire, Internet n'a pas été un facteur déflationniste contrairement à
d'autres secteurs comme l'habillement ou les produits technologiques.
Ils n'ont pourtant pas de
magasins, pas de caissières, pas de parking... Mais il faut bien des entrepôts,
des manutentionnaires pour remplir les chariots, et des livreurs. Il faut
compter environ une demi-heure - soit 12 euros de main d'oeuvre - pour préparer
un chariot en moyenne de 150 euros (plus de 60 articles) et 16 euros pour la
livraison.
"Nous sommes sur
une activité à valeur ajoutée destinée à des personnes plutôt urbaines,
pressées qui n'ont pas envie de passer leur samedi à faire leurs courses. Or
elles ne peuvent pas tout avoir, le service et le prix", explique Jean Monnier, directeur général d'Auchan
direct. Ses prix sont de 3 % à 5 % plus cher que les hypermarchés de province
mais de 3 à 5 % moins cher que les magasins de proximité comme Monoprix ou
encore Franprix.
Nathalie Brafman
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