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Haïti, la faim a un nouveau nom créole : Chlorox

Pour désigner la faim, ou tout simplement pour parler de la vie chère, un mot est sur toutes les lèvres en Haïti : Chlorox. Le « mot de la faim », pour répéter la jolie formule de notre confrère du Matin, Roody Edmé.

Par Jonel Juste Chlorox est désormais l’appellation – officielle ou officieuse, on ne sait – de la faim pour une large partie de la population haïtienne. Le terme, un néologisme tiré de la célèbre marque d’eau de Javel, désigne malicieusement la cherté de la vie qui fait des ravages parmi les couches les plus pauvres de la population. Le terme est très populaire, il est servi à toutes les sauces, utilisé à toutes les lessives.

D’abord slogan d’un groupe carnavalesque, ce puissant produit chimique est devenu une affaire nationale, qui menace la stabilité déjà fragile du pays. Les dernières manifestations à Port-au-Prince et aux Gonaïves ainsi que le pillage d’entrepôts aux Cayes en témoignent aussi clairement que dans une brassée de lavage passée au Chlorox. La situation est de plus en plus préoccupante, pas étonnant que les médias la suivent d’aussi près. Le baromètre social indique que la température de la rue est en hausse constante. La colère gronde. Des milliers de personnes protestent dans la rue, mais le gouvernement garde le silence. Première réaction publique, le ministre des Affaires sociales, Gérald Germain, promet l’ouverture de restaurants communautaires. Pour certains analystes, si cette situation perdure et débouche sur une nouvelle crise, ce sera purement pour des raisons économiques et sociales, cette fois. Disons-le carrément : à cause de la faim. La dernière fois que celle-ci a poussé des gens dans les rues, se rappelle un observateur, c’était en pleine mouvance démocratique, deux ans après le départ de Jean-Claude Duvalier.

Sous l’influence des puissants mouvements syndicaux et politiques de l’époque, la population avait envahi les grandes avenues de Port-au-Prince, munie de cuillères, d’assiettes et de chaudières réclamant la baisse du coût de la vie. Aujourd’hui, sans grandes structures – les syndicats étant quasiment inexistants –, le mouvement de protestation se fait dans la pagaille et le désordre. Et tout ça à cause du Chlorox ! Mais le Chlorox, qu’est-ce ? Selon le dictionnaire en ligne Wikipédia, c’est d’abord le nom commercial de l'hypochlorite de sodium, une solution chimique de formule NaClO.

Il s'agit d'un puissant oxydant, fréquemment utilisé comme désinfectant et décolorant, mieux connu sous le nom d’eau de Javel. Chez nous, ce produit est utilisé pour blanchir et enlever les tâches récalcitrantes. Cette précision est importante pour les élèves de terminale. On ne sait jamais, question d’examen. Mais pourquoi utiliser ce terme pour désigner la vie chère ? La douleur de la faim dans le ventre est comparée à celle que provoquerait l’absorption du Chlorox dans les intestins, explique-t-on. Cette comparaison est le fruit de l’imagination populaire. Plus précisément, avance-t-on, de la formation musicale Raram qui serait à l’origine du slogan. Dans sa dernière méringue carnavalesque, le groupe, auteur du fameux « Gaye pay », aurait chanté « Gad’on grangou klowòks » bien avant que le phénomène atteigne l’ampleur qu’il a aujourd’hui.

Le Chlorox est aujourd’hui le mot à la mode. Il blanchit toutes les dettes. Si quelqu’un vous doit de l’argent ces jours-ci, n’allez surtout lui demander de vous rembourser, il vous dira qu’il s’est fait lessiver… Dans la conjoncture actuelle, le désinfectant, qui oblige certains à revoir leurs notes de chimie, prend tout son sens. Il suffit de jeter un coup œil aux journaux ou d’aller au marché pour constater que les prix des produits de première nécessité ont plus que doublé, réduisant ainsi de moitié le pouvoir d’achat de la « moyenne des ours », pour reprendre une expression bien québécoise. En plus de désigner la vie chère, le Chlorox est aussi utilisé à d’autres fins. L’une d’entre elles, très dangereuse, consiste à se décolorer la peau, pour celles qui veulent devenir « grimelles ». N’oublions pas que l'hypochlorite de sodium est un décolorant. L’autre, plus funeste, est son emploi pour se suicider par dépit amoureux. Sans parler de tous ceux, de plus en plus nombreux, qui décident de mettre ainsi fin à leurs jours parce qu’ils n’en peuvent plus d’avoir constamment faim.

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