Pouvoir d'achat : les prix s'envolent, pas les salaires ?!
Avec
l’explosion du prix du pétrole et des produits alimentaires, l’inflation a
atteint des sommets inégalés depuis seize ans selon les indices des prix
(+2,8%).
Cette
hausse se répercute directement sur la consommation des ménages avec une baisse
de 1,2% en janvier, sans compter que les chiffres de la croissance économique
s’annoncent catastrophiques pour l’année 2008 (seulement 1,5% selon le FMI
contrairement aux prévisions gouvernementales qui tablaient sur 2%). Selon un
sondage BVA pour BFM/Les Echos, les Français jugent trés majoritairement que la
politique économique de la France est mauvaise.
Entretien
accordé à Humanite.fr par Philippe Moati, directeur de recherche CREDOC et
co-auteur du rapport "Mesurer le pouvoir d’achat".
Le
professeur d’économie Philippe Moati, directeur au Centre de Recherche pour
l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC), co-auteur du rapport
« Mesurer le pouvoir d’achat » pour le conseil d’analyse économique commente
les derniers chiffres conjoncturels.
L’inflation est en hausse et la consommation en baisse en janvier,
cette situation était-elle prévisible ?
Cela
fait un moment que l’on assiste à ce frémissement. C’est surtout la violence
avec laquelle surviennent ces données d’autant que, selon de nombreux
observateurs, le processus de hausse des prix n’est pas terminé concernant les
produits alimentaires. En effet, les négociations annuelles qui vont déterminer
les « produits transformés » sont en cours…
Faut-il s’attendre à des hausses supplémentaires ?
Cela
n’est pas exclu dans les prochains mois. Cette hausse serait toutefois tempérée
par l’application de la loi Chatel qui permet aux distributeurs de répercuter
intégralement la marge arrière dans les prix de vente au consommateur. Mais la
plupart des observateurs s’accordent à penser que cet effet va être masqué par
les hausses sur les matières premières.
Cela concerne également le prix du pétrole ?
Vous
avez raison pour les ménages cela forme un tout. On assiste à la fois à une
poussée des prix des produits alimentaires qui représentent tout de même 15%
des budgets des ménages et du prix du pétrole qui conditionne le prix de
l’essence et les dépenses de chauffage. Ce sont deux postes importants dans la
consommation qui continuent de croitre. Jusqu’à présent, j’ai tenu un discours
assez ferme sur les chiffres du pouvoir d’achat entre le ressenti et les
indices publics. Selon moi, dans les années récentes, ces données traduisaient
bien une croissance continue du pouvoir d’achat même si elle était légère. La
question du pouvoir d’achat était essentiellement basée sur la perception par
certaines catégories. Aujourd’hui, force est de constater une dégradation. En
effet, je vois difficilement comment le pouvoir d’achat va pouvoir continuer à
progresser à l’échelle macro-économique avec une telle inflation sur les
produits de base. Dans ce cas là, il faudrait que les revenus progressent
également et cela n’est pas à l’ordre du jour. Le niveau d’augmentation du
point d’indice pour les salaires des fonctionnaires illustre cette tendance. Il
va donc se produire un petit décalage.
Vu ce contexte de hausse des prix de base et pétroliers, comment
percevez-vous la politique économique engagée par le gouvernement actuel ?
La
porte est extrêmement étroite quel que soit le gouvernement. La flambée des
prix est en grande partie exogène. Elle est conditionnée par les grands marchés
mondiaux. On peut condamner un certain nombre de mécanismes, notamment
spéculatifs. Mais réduire le prix du pétrole et des matières premières ce n’est
pas à la portée du gouvernement. Il est légitime de la part des salariés de
demander une augmentation des salaires mais cela nous ferait revenir aux
politiques d’indexation que l’on a connues par le passé légitimement
revendiquées par certains mais dans l’orthodoxie économie actuelle : cela
est considéré comme un épouvantail. Cela n’est pas totalement faux. Pour
l’instant, nous avons une inflation qui peut être maîtrisée. Nous n’en sommes
pas à une tendance inflationniste. Les prix ont poussé à un haut niveau, il
vont continuer un peu. Il faut tenir compte des questions géopolitiques de croissance
mondiale, d’épuisement des ressources naturelles.
Cette politique s’établit sur une prévision de 2% de la croissance.
Pensez-vous que c’est envisageable ?
On
fera sans doute moins. C’est donc difficile dans une économie qui croît peu
d’envisager des hausses de revenus. Dans ce cas là, on risque vraiment
d’entraîner une spirale inflationniste.
Quelle est la solution alors ?
La
solution, je n’en ai pas. Celui qui l’a, serait élu président de la République.
D’ailleurs, celui qui a fait croire qu’il l’avait a été élu et maintenant on
voit ce qui se passe… Je pense que nous allons vivre en 2008 une hausse réelle
du pouvoir d’achat. Cela va probablement se retrouver au niveau
macro-économique et toucher une partie plus grande des ménages. Je ne vois pas
les marges financières suffisantes pour compenser.
Les marges financières n’existent pas. Pourtant dans le même temps ce
gouvernement a su débloquer les marges – plus de 14 milliards d’euros - en
début de mandature ?…
Tout
à fait mais maintenant il ne peut plus rien faire… On peut critiquer le passé
mais si vous me demandez : qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? Entre
la crainte de rentrer dans une spirale inflationniste et l’absence de moyens
financiers pour venir soutenir ceux qui vont le plus souffrir de cette situation,
je ne vois pas. On pourrait imaginer donner un petit coup de pouce – l’État –
aux catégories les plus vulnérables comme le rapport Quinet l’indiquait en
reprenant ce que nous avancions nous-mêmes dans notre rapport mais encore
faut-il des moyens pour le faire.
N’y a t-il pas lieu de corriger et de revoir un système dans lequel
les personnes vivent plus mal ?
Si
vous portez une critique systémique, je suis prêt à en discuter… A ce propos,
la réponse apportée par le gouvernement réside dans ce qui a été présenté dans
le rapport Attali. Il est juste de se poser la question : comment gagner
un point de croissance ? Soit on se dit le système est pourri et alors il
faut savoir ce que l’on met à la place, soit on continue avec l’actuel et on essaie
de voir comment faire pour gagner la croissance qui nous manque.
Propos recueillis par Pierre Chaillan pour Humanite.fr
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