Avec
les records de l'or, les négociants spécialisés voient revenir les
épargnants
dans leurs boutiques
Le record
de 958,40 dollars pour une once d'or, atteint à New York jeudi 21
février, n'étonne
guère Patrick Merson, propriétaire à Paris de la plus grande boutique
de la rue
Vivienne, spécialisée dans le négoce d'or, les devises et la
numismatique.
"Jusqu'à
l'année dernière, il n'y avait plus d'acheteurs d'or, raconte-t-il.
En janvier 2007, l'ambiance a changé, car l'Etat a réformé la fiscalité
de
l'or. Si vous pouvez justifier de l'origine de votre napoléon ou de
votre
lingot, vous payez 27 % sur la plus-value à la vente, mais si vous le
conservez, vous bénéficiez d'un abattement de 10 % tous les trois ans,
ce qui
veut dire qu'au bout de douze ans, vous ne paierez plus rien."
La demande née de
cette aubaine fiscale a été dopée par l'air du
temps. "Les craintes sont là, constate Patrick
Merson. Les
épargnants ont l'impression qu'on ne leur dit pas la vérité. Ils
trouvent que
l'argent placé à la Caisse d'épargne ne rapporte pas grand-chose,
surtout quand
le lingot d'un kilo passe en quatre ans de 12 000 à 20 000 euros. Je
vois donc
entrer dans ma boutique des 35-45 ans qui m'achètent, tous les mois,
quatre ou
cinq napoléons (117 euros pièce le 22 février) avec leur carte de
crédit."
Patrick
Merson ne les pousse pas à la consommation : "Je ne leur dis
pas
"achetez, achetez", car ce ne serait pas honnête : les arbres ne
montent pas jusqu'au ciel. Mon pronostic est que le cours de l'or leur
assurera
au moins la stabilité."
La
bijouterie a peu profité de cet engouement. En 2007, les ventes de
bijoux en or
n'ont progressé que de 2 %, selon une étude publiée le 19 février par
le Comité
professionnel de développement de l'horlogerie, de la bijouterie, de la
joaillerie et de l'orfèvrerie. "L'or reste la référence, mais
la
demande demeure très stable", commente Hubert Lapipe,
directeur de
Panel 5, qui a réalisé l'étude.
En
revanche, les gestionnaires de patrimoine notent chez leurs clients un
nouvel
appétit pour le métal précieux. "Nous ne sommes pas submergés
par les
demandes, précise Cédric Goguel, responsable de la gestion
de patrimoines
au Crédit agricole d'Ile-de-France, mais l'envolée des cours
suscite un
regain d'intérêt pour l'or, relayé par les médias. Nous le considérons
désormais comme un élément de diversification des portefeuilles, où il
peut
peser entre 5 % et 10 %."
La
clientèle expérimentée a compris que l'or "papier" était un actif
tout à fait convenable. "Notre produit Lyxor GBS est du
papier indexé
sur de l'or physique, mais sans les inconvénients, notamment en matière
de
conservation, explique Olivier Gentier, responsable produits
de Bourse à la
Société générale. Chaque fois que quelqu'un en achète, il y a
une mise en
coffre à Londres du poids d'or correspondant. Les volumes d'achats sont
irréguliers, car ils fluctuent avec les poussées d'incertitude dues à
la chute
du dollar ou à la reprise de l'inflation."
Depuis
deux mois, Guy Cottin, directeur de l'activité or chez CPR Or, voit
apparaître
des lignes d'acheteurs de 10 kg de métal jaune. Au cours de la crise
boursière
de la dernière semaine de janvier, la demande a même excédé l'offre
pour la
première fois depuis longtemps. "Après la dernière guerre
mondiale, raconte-t-il,
les catastrophes économiques s'étaient raréfiées,
l'inflation avait ralenti
et les jeunes n'étaient plus du tout intéressés par l'or."
JEUNES
CADRES EN MAL DE SÉCURITÉ
Qu'est
devenu le légendaire bas de laine français composé d'un stock d'or
estimé entre
3 000 et 5 000 tonnes ? "Nous assistions à une
dé-thésaurisation
régulière qui se traduisait par un excès d'offre,
poursuit-il. Pendant
des années, nous envoyions à la fonte l'or qui ne trouvait pas preneur
et qui
prenait le chemin de la bijouterie au prix international."
Est
revenu le temps des incertitudes. "Avec la chute du dollar et
les coups
de pied au cul reçus par les boursicoteurs de la nouvelle économie et
maintenant avec la crise des subprimes et l'affaire de la Société
générale, la
nouvelle génération perd confiance, analyse Guy Cottin. Même
les
détenteurs de contrats d'assurance-vie se posent des questions et
regardent du
côté de l'or en se disant : "Au moins, cela vaudra toujours quelque
chose"."
A
cette perte de confiance, s'ajoutent des considérations plus physiques.
Car la
production d'or a reculé à 2 500 tonnes en 2007 et promet de se
contracter
encore en 2008 sous l'effet de la crise énergétique en Afrique du Sud.
La
société d'électricité Eskom a demandé aux industriels sud-africains, le
14
février, de réduire "volontairement" leur
consommation de 10 %
jusqu'en 2012, en raison de l'incapacité de ses centrales électriques à
répondre à l'augmentation de la demande.
Les
mines du deuxième producteur d'or du monde après la Chine ne tournent
plus à
plein régime et au pire moment, car les coûts d'extraction du minerai -
jusqu'à
3 300 mètres de profondeur et par une température de 50 degrés - ont
été
multipliés par trois en cinq ans, tant il est onéreux de tirer une once
d'or d'une
tonne de minerai.
Inflation
en hausse, dollar en baisse et doutes tous azimuts devraient pousser
les jeunes
cadres en mal de sécurité à fréquenter plus que jamais les négociants
en or de
la rue Vivienne.
Alain Faujas
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