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Pyepimanla
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La mutinerie des «forçats de
l’info»
Internet. Les journalistes web
jugent
caricatural un article du «Monde» sur leurs conditions de travail.
Par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
L’info sur le Web est-elle le
bagne du XXIe siècle
? Un article, «Les forçats de l’info», paru le 25 mai dans le
Monde
et signé de Xavier Ternisien, décrit la précarité des conditions de
travail des
journalistes sur les sites d’information. Sa description a parfois des
relents
d’Eugène Sue : cette «nouvelle race de journalistes»,
trentenaire, a
le «teint blafard», de la couleur des écrans
derrière lesquels elle
passe sa vie, en général en sous-sol, «méprisée» du
reste de la
rédaction (avec tout juste de quoi se payer un sandwich à midi).
A peine
l’encre avait-elle séché sur le papier qu’une onde de réactions
épidermiques se
propageait en ligne.
«Grouillots». Le bât a d’abord blessé sur
de pures questions de
vocabulaire. On a sa fierté tout de même. «Forçats»,«Pakistanais
du Web»,
ou «poulets en batterie», la rhétorique ne
risquait pas de brosser
l’armée numérique dans le sens du poil. Les images renvoient à une
entité
collective, laborieuse, dominée. Tout l’inverse de l’habituel statut
social du
journaliste (individualiste, libre, valorisé). «Pour faire
mieux que
"forçats de l’info" : métallos du Net ? Grouillots digitaux ? Péones
du virtuel ? Soutiers du réseau ?», lance Samuel Laurent du
Figaro.fr sur
Twitter, dans les premières heures de l’échauffourée. Ce fut alors à
qui
trouverait les expressions les plus imagées pour décrire cette
population
«accouchée» par Internet. Le bon vieil accessoire de la division de
classes,
attisé par l’article, pouvait aussi expliquer cette hargne. On cria au
complot.
«Jusqu’où iront les journaleux papier pour
défendre leur territoire ?»
se demanda-t-on… Rien de bien nouveau sous les néons : l’opposition
entre rédaction
papier et web est congénitale de l’utilisation d’Internet par les
médias. Rien
d’inédit non plus dans cette autre division, le gap générationnel,
souligne-t-on sur Barbablog : «Ce qui est intéressant dans
ce papier, c’est
qu’il est la marque du fossé qui existe entre les vieux de la vieille
qui n’ont
pas vu leur métier évoluer et les journalistesd’aujourd’hui, ceux du
web.»
Et pan…
Côté blogs encore, des posts
n’ont pas
tardé à être publiés… par les personnes interviewées elles-mêmes dans
l’article. Dans le rôle principal de l’arroseur arrosé, Eric Mettout,
rédacteur
en chef de L’Express.fr, furieux d’être assimilé à un négrier, écrit un
billet
ulcéré. Il soulève deux questions pertinentes : «Pourquoi
l’article
n’évoque-t-il pas en regard les conditions de travail ou les salaires
dégradés
des journalistes tout court ?»
Nababs. La précarité n’est-elle pas
en effet en train de
grandir dans une profession en crise, même si certains pensent qu’à
l’inverse
des «forçats de l’info», aurait pu être réalisée une enquête sur «Les
nababs du
papier» ? Autre interrogation d’Eric Mettout : «Pourquoi ne
dit-il pas que,
par essence», le travail de journaliste ne s’arrête jamais,
sur le Web
comme ailleurs ? S’en est suivie une rafale de commentaires.
Puis un pôle de débat s’est
formé sur
Rue89, fort à propos dans le merchandising direct (un tee-shirt
«Forçats de
l’info» est déjà en vente), avec un juste rétablissement opéré par
Arnaud
Aubron, rédacteur en chef adjoint du site : la description «semble
en fait
moins concerner les journalistes du Net que la manière dont la presse
écrite
[mal]traite, ou non, sa rédaction web». Il pointe ainsi
encore une
distinction, celle entre pure players et sites
web de journaux, qui
labourent des terres différentes. Le microcosme a également âprement
débattu
d’une certaine «mécanisation» en vogue sur les sites web, avec des
articles
bâclés au profit de la rapidité, du bâtonnage de dépêches AFP à la
volée et de
la course à l’échalote de l’audience. Une caricature ? «De
manière
générale, ce modèle de journalisme de dépêches disparaît, car il
déplaît aux
lecteurs, lassés de lire la même chose partout», soutient
Samuel Laurent,
du Figaro.fr.
Considération. Finalement, beaucoup
s’accordent à reconnaître que
les journalistes web travaillent souvent dans des conditions difficiles
(mais
qu’il y a pire) et souffrent d’un «manque de considération
[stages,
CDD, etc.]», dixit Mélissa Bounoua, étudiante, qui
a planifié un
débat sur le sujet le 23 juin à 19 h 30 à l’école de
journalisme de
Sciences-Po de Paris. Il y songeait déjà, mais Sylvain Lapoix, de
Marianne
2.fr, va lancer le Djiin (Association pour le développement du
journalisme, de
l’information et de l’innovation numérique). Et depuis hier, les
forçats
peuvent se prêter en ligne à un questionnaire sur leurs conditions de
travail.
La température est donc
largement montée
d’un cran en dix jours. Le sujet a touché du doigt un malaise
: celui des
tensions autour de la question du modèle économique de l’info sur le
Web, de la
rivalité et des disparités sociales, voire catégorielles, avec les
rédactions
établies. Et sur le sens et les moyens d’une vocation. Pas esclaves
consentants, les forçats, mais épris de l’ubiquité infinie de l’outil.
Ce qui
n’a rien à voir avec un bon ou un mauvais journalisme.
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