Archéologie
: A la recherche des
cités swahilies

Stéphane
Pradines, archéologue
français actuellement établi en Egypte, a fouillé de 1999 à 2006 deux
importantes cités swahilies : Gedi au Kenya et Kilwa en Tanzanie.
Invité par
l'association des Naturalistes, il donne une conférence ce samedi 6
juin sur le
thème "Culture swahilie : bilan des fouilles archéologiques en Afrique
de
l'Est". Entretien avec ce spécialiste du monde swahili.
Mayotte
Hebdo : Comment s'est constitué le
peuple swahili ?
Stéphane
Pradines : Le peuple swahili
s'étend du sud de la Somalie, Mogadiscio, au Mozambique, en incluant
l'archipel
des Comores et jusqu'à la côte nord-ouest de Madagascar. La
constitution du
peuple swahili est liée à deux choses : la fuite vers les rivages de
l'Afrique
de l'Est des minorités religieuses chiites persécutées, et le commerce
des
esclaves, de l'or et de l'ivoire qui y amenait marchands arabes et
persans. Les
Swahilis sont issu d'un métissage d'Africains, Perses, Arabes, Bantous
et
Indiens, il n'y a pas un Swahili mais des Swahilis.
La langue
swahilie est de base bantoue, à laquelle s'ajoutent de l'arabe et du
perse,
ainsi que des mots indiens baloutches. On assiste à une réarabisation
de la
langue à partir du 18e-19e siècle par les Omanais, avec un ajout de
mots
arabes.
Le terme
"swahili" vient de l'arabe "sahel" : le rivage. Ce terme
n'apparait qu'au 17e siècle, au moment où les Blancs ont cherché à
cataloguer
les différentes cultures africaines.
Mayotte
Hebdo
: Qu'est ce qui
caractérise le peuple swahili ?
Stéphane
Pradines : La constitution de
la culture swahilie a lieu entre le 10e et le 12e siècle. Le peuplement
mythique des Shiraziens se fait à ce moment là. La culture s'étoffe
entre le
13e et le 15e siècle.
Les Swahilis
ont une religion commune qui est l'Islam. Leur architecture apparait au
10e-12e
siècle avec partout les mêmes méthodes de construction : des maisons en
pierres
de calcaire corallien, très élaborées. Les Swahilis ont déjà des
notions
d'urbanisme, on retrouve également des toilettes dans toutes les
maisons, ce
qui est très moderne. Chaque cité frappe sa propre monnaie, ce qui ne
se
faisait pas dans les autres cités d'Afrique noire à l'époque et montre
une
grande richesse.
C'est une
population complètement tournée vers l'océan Indien. A l'intérieur des
terres
elle prend des éléphants, des esclaves et de l'or, pour le commerce
avec le
monde arabo-persan. Les cités swahilies ont des moyens technologiques
très
avancés, elles dominent les autres populations, cependant les traces
écrites et
fouilles archéologiques montrent qu'il n'y avait presque pas de
conflits avec
les peuples voisins. Au contraire, plusieurs tribus travaillaient pour
les
cités swahilies, véritables cités-états qui faisaient appel à des
tribus
extérieures pour leurs ressources, la chasse, etc.
Mayotte
Hebdo
: Comment s'organisait
une cité swahilie ?
Stéphane
Pradines : Pour
l'organisation géographique, on trouvait au centre des bâtiments en
pierres
pour les waungwana : l'élite de la cité, les vieilles familles de
marchands qui
détiennent le pouvoir politique. Autour, ce sont les wazalia, qui
vivent dans
des maisons en torchis - dans certaines cités dans des maisons en
pierres – ce
sont des bantous islamisés, qui font de la céramique, des perles, de
l'élevage…
Ce ne sont pas des esclaves, ils sont intégrés à la cité mais
pratiquent des
activités moins "nobles". A partir d'un moment on trouve des
enceintes pour protéger les cités. En dehors, ce sont ceux considérés
comme des
barbares. Toutes les cités sont situées au bord de la mer, sauf Gédi
qui est à
7km du rivage.
Il y a deux
systèmes politiques : dans le premier ce sont des clans qui dirigent la
ville
sous la forme d'une sorte de conseil des anciens auquel participent les
familles les plus riches. Le système shirazi, au 13e-15e siècle,
fonctionne
avec un sultan, une famille dirigeante. Dans certaines cités on trouve
les deux
systèmes combinés : un sultan entouré d'un conseil.
Mayotte
Hebdo : Mayotte et les
Comores sont-elles intégrées au monde swahili ?
Stéphane
Pradines : Absolument. Je ne
suis pas spécialiste de l'archipel, mais les Comores apparaissent dans
le mythe
de fondation des villes shiraziennes : un sultan et ses six fils
quittent
Shiraz (Perse, ancien Iran), chacun des fils fonde une ville :
Mogadiscio, Gédi
au Kenya, Mombasa, Kilwa en Tanzanie, Zanzibar et une ville aux
Comores,
certainement à Ngazidja. On retrouve également les Comores dans les
voyages de
Simbad le marin au 9e siècle. L'histoire de l'archipel des Comores est
totalement liée à la côte swahilie.
Les tombes
shiraziennes de Tsingoni sont les mêmes que celles que l'on trouve à
Lamu. La
mosquée de Tsingoni est faite sur le même modèle que les mosquées
swahilies :
le pilier face au mihrâb se retrouve dans les constructions du Yémen et
d'Oman.
On décèle des influences variées dans l'architecture de la mosquée de
Tsingoni.
Mayotte
Hebdo
: Qu'est-il advenu de
la civilisation swahilie ?
Stéphane
Pradines : Du 13e au 15e siècle, c'est l'explosion des cités swahilies.
Ensuite, c'est l'arrivée des Portugais en 1498 avec Vasco de Gama, qui
cassent
l'économie swahilie et s'installent jusqu'en Inde à Goa, où ils cassent
le lien
de commerce entre l'Inde et l'Afrique orientale. Les cités ont survécu
aux
Portugais, elles existent toujours au 19e siècle. Kilwa y est un centre
d'exportation d'esclaves important, c'est la grande époque de la traite
des
noirs avec le sultanat de Zanzibar.
Par la suite,
avec la colonisation britannique qui interdit le commerce des esclaves
et
l'ouverture du canal de Suez, l'économie swahilie est démantelée. Au
Kenya et
en Tanzanie, la colonisation donne le pouvoir aux tribus de l'intérieur
des
terres, les Swahilis perdent leur richesse et leur influence. Il y a eu
une
diffusion de la langue swahilie avec les caravanes négrières, elle est
parlée
au Burundi, au Rwanda… mais il n'y a pas eu de diaspora, les Swahilis
restent
installés sur la côte.
Propos
recueillis par Hélène Ferkatadji
Conférence
ce samedi 6 juin à 18h à la MJC de M'gombani sur le thème "Culture
swahilie : bilan des fouilles archéologiques en Afrique de l'Est"
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