|
Pyepimanla
le Magazine Antillais
|
REFLEXIONS
SUR LA DEMOCRATIE ET L’AFRIQUE : ET SI LES
LUMIERES AVAIENT UNE ORIGINE
AFRICAINE ? 
Dans
un article que j’avais publié dans les Cahiers de Présence Africaine,
de
Décembre 1996, j’écrivais : « Concept polysémique,
dont se sont
emparés, aussi bien les régimes libéraux d’Europe Occidentale et
d’Amérique du
Nord, les dictatures communistes mises en place par le Prolétariat, les
monocraties péjorativement qualifiées de bananières, des régimes
autoritaires
du Marxisme tropical, que les Gouvernements militaires ou civils
autocratiques,
la démocratie a servi toutes les causes, inspiré des systèmes
politiques aussi
nombreux que dissemblables, que ce soit au plan de la philosophie
politique, de
la gestion économique, de la gouvernance citoyenne ou à celui des
normes
d’exercice du pouvoir ». J’ajoutais :
« Au
demeurant, l’histoire passée et récente, les réalités sociologiques,
les
variations de la conjoncture mondiale ont, par leur mouvance, modifié,
tant et
si bien, la signification et le contenu de ce terme, qu’il en a découlé
un
glissement de sens, si accentué, qu’il a pu faire croire à une
permanence
atemporelle ».
S’il
en est ainsi, c’est parce que la démocratie ne se définit pas,
uniquement, par
rapport aux institutions qui en sont le support et aux manières d’être
qui les
animent et les éclairent.
Elle
est, à la fois, une expérience humaine, une praxis sociale, une
organisation
économique et une exigence morale, dont la nature et la portée varient
avec le
contexte historique et les justifications idéologiques qui lui ont
donné
naissance.
Il
découle de ce qui vient d’être dit, qu’il n’existe, pour le moment,
nulle part,
dans le monde, de démocratie que l’on puisse, légitimement, qualifier
de
valable, encore moins, de parfaite. On trouve, en effet, partout, pour
peu
qu’on se donne la peine d’aller au fond des choses, un décalage
considérable
entre la démocratie officielle proclamée et sa pratique dans la
quotidienneté
de l’existence.
Il
est, donc, temps que les intellectuels, les hommes politiques, les
parlementaires, les gouvernants, la société civile des pays du Sud
notamment,
qu’ils aient ou non, une part de responsabilité dans l’exercice du
pouvoir,
alliés aux autres démocrates du monde, ouvrent leurs yeux, élèvent la
voix et
se dressent, tous, comme un seul homme, pour dire :
« Il est temps de
se dire la vérité ».
Le
combat pour les droits humains et la démocratie mérite plus que de
simples
pétitions de principe, vite oubliées, sitôt proclamées. Il exige de
fortes
convictions, un engagement total, permanent, une détermination à toute
épreuve
et, surtout, une bonne connaissance de l’autre. Il va au-delà de la
démocratie
à l’intérieur de nos Etats pour poser le problème fondamental et bien
plus
urgent de la démocratisation des relations internationales sources de
tant
d’injustice et d’inégalité.
Il
n’existe pas d’aire culturelle, que ce combat ne concerne, au premier
chef. La
problématique de la démocratie renvoie à des biens communs à toute
l’humanité
et à des valeurs universelles, dont les traces existent dans toutes les
cultures, pour peu qu’on se donne la peine de les chercher.
Ici,
un bref historique s’impose.
Le
monde occidental a, pendant longtemps, considéré la démocratie comme
son
invention personnelle, pour ne pas dire sa propriété exclusive. S’il en
est
ainsi, c’est parce que l’Histoire européenne en situe l’origine à
Athènes, sous
le règne de Périclès, au Ve siècle avant Jésus-Christ. Je rappelle ce
que tout
un chacun connaît, à savoir qu’elle traduisait, à l’origine, une triple
ambition :
1)
La primauté du peuple s’incarnant sous la forme d’un exercice du
pouvoir fondé
sur sa volonté ;
2)
Le droit du citoyen grec à la liberté
3)
Son droit à l’égalité devant la loi et à celle dans l’accès aux
fonctions.
Je
sais que nul parmi vous n’ignore que de Thucydide à Platon, en passant
par
Euripide, Hérodote, Isocrate, Démosthène, Aristophane et le Pseudo
Xénophon, le
contenu du concept a alimenté des visions nombreuses et d’interminables
divergences d’appréciation.
Mais,
comme pour l’époque, il s’agissait, incontestablement, d’une avancée
considérable dans l’histoire de la pensée humaine et dans celle des
idées
politiques, on l’a, avec le temps, tellement célébrée et exaltée, que
cette
débauche de louanges a fini par masquer le fait, à mon avis, important,
que la
démocratie grecque, pour audacieuse qu’elle ait été, en son temps,
était,
pourtant, une démocratie esclavagiste, discriminatoire et sexiste,
puisqu’elle
excluait de son champ juridique, les esclaves, les étrangers et les
femmes.
Ces
tares originelles, le concept démocratique a mis des siècles pour
tenter de
s’en libérer. Y est-il parvenu ? Je reste, pour ma part,
dubitatif.
A
l’époque romaine, la situation évolue peu, pour autant qu’il est permis
d’en
juger, à travers le statut conféré aux non-citoyens, c’est-à-dire, à
ceux qui,
parce qu’esclaves ou affranchis, sont privés du droit de cité (jus
civitatis).
Ils
sont au bas de l’échelle sociale.
Quant
aux femmes, leur condition ne connaît pas de changement, de manière
significative, par rapport à ce qu’elle fut dans le passé. Nous savons,
tous,
par ailleurs, que la République Romaine a été, souvent, malmenée par
des
dictateurs bellicistes, au cours de guerres civiles mettant en scelle,
par
exemple, MARIUS et SCYLLA, POMPEI et CESAR ou OCTAVE et ANTOINE,
pendant une
longue période, qui a duré un siècle. Elles finiront par occasionner la
mise en
place de l’Empire, quand le Sénat décide d’accorder à OCTAVE, le 16
Janvier 27,
le titre d’AUGUSTUS. Quand Rome s’écroule en 410, sous l’assaut des
barbares, ni
la période d’empirisme radical, ni celle de l’augustinisme politique ou
celle
de l’absolutisme monarchique, qui suivirent cet événement capital ne
marquèrent
une mutation décisive, capable de débarrasser la démocratie européenne
de ses
tares originelles.
Il
faudra attendre SPINOZA, LIEBNITZ, LOCKE, pour ne citer que quelques
exemples,
parmi bien d’autres, pour que soient définies des perspectives
audacieuses de
renouveau, plus ou moins démocratique, annonçant la fin de
l’absolutisme et
l’avènement d’aspirations de rupture nette avec le passé. Fait
aggravant,
depuis 1231, le Pape Grégoire IX a instauré le Tribunal de
l’Inquisition, pour
lutter contre l’hérésie qui s’est manifestée dans le Languedoc.
En
1482, cette institution religieuse s’installe en Espagne et débouche,
en 1492,
sur l’expulsion impitoyable, par les Rois catholiques Isabelle et
Ferdinand, de
tous les juifs et musulmans du pays, où certains s’étaient, pourtant,
établis
depuis huit siècles, au moins.
A
l’heure où nous sommes, on peut affirmer, sans courir le risque d’un
désaveu, à
la lumière des événements qui ont émaillé l’Histoire Générale de
l’Humanité, du
Ve siècle à nos jours, que si des progrès incontestables ont été
réalisés, le
combat est loin d’être, entièrement, gagné.
J’énumère
certains faits saillants, pour mémoire. Ce sont :
la Magna Carta, imposée par les Barons au Roi Jean SANS TERRE
(1199-1216), le
15 Juin 1215.
Mais,
la Magna Carta n’a profité qu’à une classe sociale déjà largement
privilégiée.
Elle n’avait, donc, pas un caractère authentiquement révolutionnaire,
en raison
de son impact limité sur la société globale. Elle n’en incarnait pas
moins, une
certaine rupture avec le passé.
l’affirmation du Parlement Britannique, sous le règne du Roi Edouard
1er
(1272-1307) ou encore, les règles adoptées par cette Institution, en
1297,
règles au terme desquelles, le Roi ne pouvait lever de nouvelles taxes,
sans
l’accord des hommes libres du royaume.
C’était,
assurément, un grand pas en avant dans la limitation de l’absolutisme
royal. Pourtant,
ce mode de gouvernance, la Charte de Kurukan Fuga l’avait implicitement
intégré
dans sa problématique, 61 ans plus tôt.
la Déclaration anglaise des droits de 1628 ;
la Révolution de CROMWELL, de 1653 ;
l’entrée en scène de l’Habeas Corpus, en 1679 ;
la Déclaration Anglaise des Droits de 1689, relative essentiellement
aux
questions concernant la régularité des procédures, consacrant le
triomphe des
idées du philosophe LOCKE ;
la Révolution Américaine, de 1776 ;
l’apport global du Siècle des Philosophes, de la Raison et des
Lumières, avec
Pierre BAYLE, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, DIDEROT avait été
fortement
investi dans ces idées nouvelles ;
la Révolution Française proclamant la Déclaration des Droits de l’Homme
et du
Citoyen, le 27 Août 1789.
la Déclaration américaine des droits de 1790, qui traitait des
garanties de
procédure, du jugement de jury, du montant du cautionnement, de la
protection
contre les châtiments cruels, celle de la vie, des biens et des
personnes, y
compris le droit de réunion et la liberté de conscience, ainsi que
celle de
parole et de la presse ;
la Constitution Française de 1791, fondée sur la séparation des
pouvoirs,
marquant l’avènement d’une monarchie constitutionnelle dans ce
pays ;
Le Décret du 27 Avril 1848 instituant le suffrage dit universel dans un
Etat
comme la France, par exemple. Cette énumération n’a qu’une valeur
illustrative
et non exhaustive.
Malgré
tout ce qui vient d’être dit, force est de constater qu’aucun de ces
évènements, encore moins, leur totalité, n’a guéri la démocratie
grecque et
toutes celles qu’elle a inspirées, de l’ensemble des insuffisances dont
elle
était originellement porteuse.
Je
m’explique :
Vous
savez tous que, si la Grande Bretagne a, incontestablement, inscrit à
son actif,
des avancées indéniables dans le champ démocratique, elle n’en a pas
moins
pratiqué la traite négrière, avant de la combattre ; elle n’en
a pas moins
développé et exploité un vaste empire colonial, négation, par
excellence, du
respect des droits inhérents à la personne humaine.
Si
la Révolution Américaine constitue une date incontestable dans
l’histoire de la
démocratie et une référence significative dans la promotion de la
liberté et de
l’Etat de droit, dans la trajectoire évolutive des droits humains, il
lui a
fallu engager une guerre meurtrière (1861-1865) pour mettre à la raison
un Sud
demeuré farouchement attaché à l’esclavage. Le phénomène de l’inégalité
n’avait, cependant, pas, pour autant, disparu.
Il a
fallu un long combat pour les droits civiques, le recours dans les
années 1960,
à la pratique de « l’affirmative action », si
vigoureusement
combattue par le Doyen des sociologues américains, NATHAN GLAZER, pour
améliorer la situation des minorités et pour essayer de mettre en
adéquation,
les principes contenus dans la constitution avec les réalités concrètes.
Ce
qui s’est passé, à l’échelle mondiale, depuis la chute du mur de Berlin
et
puis, récemment, depuis les évènements du 11 Septembre 2001, avec les
graves
dérives que l’on sait, en matière de droits humains, illustrées,
notamment, par
l’ouverture du Camp de Guantanamo, constitue, s’il en était besoin, la
preuve,
que le combat pour le respect des droits humains est loin d’avoir
complètement
triomphé, même dans la démocratie considérée comme la plus avancée de
la
planète.
Si
la France a, quant à elle, proclamé la Déclaration des Droits de
l’Homme, cela
ne l’a pas empêchée d’écraser, dans le sang, la volonté d’indépendance
du
peuple d’Haïti, encore moins d’arrêter et d’exiler jusqu’à sa mort, ce
digne
fils du monde noir, qu’a été Toussaint LOUVERTURE. La Déclaration des
Droits de
l’Homme ne concernerait-elle que l’homme blanc uniquement et non point
l’homme
noir ?
En
s’arrêtant sur le premier cas considéré, on observe qu’il a fallu près
de 100
ans, pour que la devise :
« Liberté-Egalité-Fraternité » soit
inscrite au fronton des édifices publics. La proposition faite par
Robespierre,
dès 1790 est rejetée.
Ni
l’Empire, ni la Restauration, ni le 2nd Empire n’ont corrigé cette
anomalie. Il
a fallu la IIIe République (14 Juillet 1880), pour que ces notions
soient,
enfin, adoptées, malgré le combat d’arrière-garde de ceux qui voulaient
remplacer le mot « Fraternité » par celui de
« Solidarité ».
Quant
à la colonisation, elle n’en a pas moins poursuivi son bonhomme de
chemin.
L’Algérie est conquise en 1830, l’AOF, à partir de 1854 et le processus
de mise
en place de l’AEF, amorcé à partir de 1891. Un Décret du 30 Novembre
1887,
portant institution de l’indigénat et du travail forcé a bien été
proclamé.
Une justice
dite indigène a été instituée et applicable aux sujets dits français,
par les
Décrets des 10 Novembre 1903, 16 Août 1912, 26 Mars 1914 et 3 Décembre
1931.
Le
même colonisateur, qui se définit, pourtant, comme « la patrie
des droits
de l’homme », a été responsable des massacres de Thiaroye, en
Décembre
1944, des 100 000 morts de Madagascar en 1947, des répressions féroces
déclenchées en Indochine, à Dimbokro, Séguéla, au Cameroun, en Algérie
et
ailleurs, contre des combattants de la liberté. Nous savons, même,
aujourd’hui,
que bien avant ces évènements, Montesquieu, figure, pourtant
emblématique du
siècle des Lumières, a bel et bien a déclaré que « l’esclavage
était
déplorable, mais nécessaire » et que Voltaire, Apôtre de la
tolérance a, lui
aussi, investi une partie de ses revenus dans la traite négrière.
Dans
un travail récent intitulé : « Du racisme
français »,
Mme Odile TOBNER a écrit des pages surprenantes sur la vision,
que
beaucoup de figures emblématiques de la classe intellectuelle et
politique d’un
pays comme la France, portent sur les Noirs.
Elle
cite Hélène Carrère D’ENCAUSSE, Alain FINKIELKRAUT, Saint-Simon,
BOSSUET,
RENAN, Jules FERRY, Teilhard de CHARDIN, Albert SCHWEITZER, le Général
De
GAULLE et Nicolas SARKOZY.
On
pourrait en dire de même, en ce qui concerne l’histoire du Portugal,
celle de
la Grande-Bretagne, de l’Espagne, des Pays-Bas, de l’Allemagne, de
l’Italie, ou
de la Turquie.
C’est,
sans doute, pour cela qu’après la proclamation du Manifeste Ouvrier de
1848, à
l’initiative de Karl Marx et de Friedrich Engels, leurs héritiers
eurent, entre
autres raisons, beau jeu d’opposer une démocratie dite prolétarienne à
une
démocratie dite bourgeoise, une démocratie politique, économique et
sociale à
une démocratie purement politique et formelle. Depuis, le concept s’est
enrichi, par sédimentations successives, au cours de son itinéraire
historique,
avec l’introduction :
de la presse, des partis politiques et des syndicats ;
du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, grâce au combat des
opprimés, à
l’action de la Société des Nations et à celle du Président
Wilson ;
des revendications du Mouvement Féministe qui vit le jour, de manière
significative, au début du 20e siècle :
de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, de 1948, après les
épreuves que le monde a vécues, avec le fascisme, le nazisme et le
militarisme ;
de la décision des pays d’Europe Occidentale, sous la houlette de
Georges
BIDAULT et de Paul Henri SPAAK, de proposer le statut du Conseil de
l’Europe,
signé le 5 Mai 1949, visant à créer une Assemblée composée de
Parlements
nationaux, disposant d’un pouvoir consultatif, parlements attachés
nécessairement à la démocratie libérale et au pluralisme
politique ;
des objectifs du Traité de Rome de 1957, affirmant que l’Europe sera
pacifique
et démocratique, principes au nom desquels, la participation de la
Turquie à ce
traité avait, d’ailleurs, été écartée ;
de la signature de la Convention Européenne des Droits de l’Homme,
adoptée le
04 Novembre 1950 par le Conseil de l’Europe, Convention qui ne sera, en
définitive, signée qu’en 1975, soit 25 années plus tard, sous le titre
d’Acte
Final d’Helsinki, de la conférence sur la sécurité et la coopération,
qui
aborde dans sa troisième Section, des normes concernant le respect des
Droits
Humains et celles relatives aux questions humanitaires ;
de la fin des empires coloniaux entre la fin des années 1940 et 1975,
en
gros ;
du pacte international relatif aux Droits Economiques, Sociaux et
Culturels,
entré en vigueur, le 3 Janvier 1976.
de celui relatif aux Droits Civils et Politiques et le protocole
facultatif s’y
rapportant, entré en vigueur le 23 Mars 1976. Ces deux instruments
juridiques
internationaux d’une importance aussi capitale, n’ont, pourtant, à ce
jour, été
signés par certaines grandes puissances non africaines, de surcroît,
membres
permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, contrairement aux Etats du
continent.
La Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples adoptée en
Juin 1981.
de la décision du Commonwealth de suspendre de ses rangs, tout régime
coupable
de coup d’Etat ou d’atteintes graves ou massives aux droits humains.
L’Union
Africaine, l’Organisation Internationale de la Francophonie, les
Etats-Unis,
l’Union Européenne et l’Organisation des Nations-Unies adoptent la même
position.
de la création, par l’Organisation des Nations-Unies, d’une Commission
transformée, ensuite, en Conseil des Droits de l’Homme chargé de
veiller, au
niveau des Etats, sur les prérogatives attachées à la personne, dans le
cadre
de l’exercice de la démocratie et de l’Etat de droit et celle d’un
Comité
contre la torture et les traitements dégradants.
Dans
le mouvement ainsi déclenché, les revendications des handicapés, des
personnes
âgées, des jeunes, des pauvres, des catégories vulnérables, des
immigrés, le
combat pour la promotion d’un nouvel ordre économique mondial
revendiqué dans
les années 70 et celui d’un nouvel ordre mondial de l’Information et de
la
Communication, brandi au sein de l’UNESCO dans les années 80, la
revendication
de démocratisation des relations internationales, celle d’une bonne
gouvernance, l’entrée en scène de l’idéologie des droits humains, ont
eu pour
conséquence, l’élargissement du champ conceptuel de la démocratie.
Sont
venus s’y ajouter, l’écologie militante, aspirant à faire de la qualité
de la
vie, un droit humain, la notion de Société Civile, celle de genre, les
revendications des homosexuels, l’affaire dite du foulard islamique, la
notion
de communautarisme, les combats pour l’identité et la diversité
culturelles, le
vote des étrangers, etc., etc. La liste est loin d’être complète.
Récemment,
la dénonciation de la notion de fracture numérique, à l’heure de la
société du
savoir et de la communication, celle de fracture agricole, liée à la
question
des subventions agricoles versées aux fermiers occidentaux, les règles
imposées
par l’OMC, la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et les
autres
bailleurs de fonds, en usant de la loi
du
plus fort et en exploitant la détresse économique des pays pauvres, ont
complexifié le phénomène.
Il y
a, à peine, quelques années, le Premier Ministre français, Lionel
JOSPIN, avait
fixé la place des femmes dans les instances de décision, à 30%, parce
que le
nombre de élus du sexe féminin n’était que de 12% à l’Assemblée
Nationale et
moins de 6% dans les Mairies, dans son pays. Tout récemment, il a été
constaté
que dans la Présidence des Conseils d’Administration des sociétés
européennes,
on ne comptait, en 2007, que 24% de femmes en Norvège, 22% en Suède, 7%
en
France et 0% au Portugal.
Dans
nombre de pays européens, comme la France et la Suisse, le vote des
femmes ne
date que bien après la seconde guerre mondiale. Le texte de 1848
instituant le
suffrage universel ne concernait, dans le premier Etat cité, ni les
femmes, ni
les sujets français. Dans ce pays, le Sénat a rejeté l’idée du droit de
vote
des femmes, en 1919, après une guerre, où elles avaient, pourtant, joué
un rôle
économique majeur, en occupant dans les usines, les postes de travail
laissés
vacants par les hommes, partis au front. Ce droit est, pourtant,
effectif dans
un pays musulman comme la Turquie, depuis 1934.
La
preuve est, donc, faite :
que
le mouvement est loin d’être terminé et qu’il n’existe pas une
démocratie
modèle, vierge de toute critique, mais bien, des démocraties, dont
chacune, a
sa grandeur et ses faiblesses, ses limites et ses insuffisances et,
quelquefois
même, ses contradictions insoutenables. On serait même tenté de dire
que la
démocratie apparaît, hélas, à tort, comme un supermarché dans lequel,
chaque
pays, chaque peuple ne vient chercher que ce qui l’intéresse, parce que
nul
n’est obligé de tout acheter. L’Afrique moderne n’a, donc, aucun
complexe à
nourrir sur cette thématique dans laquelle, on veut nous faire croire,
qu’elle
ne s’est impliquée en toute souveraineté, qu’après la domination
coloniale et
néo-coloniale. Cela est faux.
S’agissant
des civilisations noires, il faut, dès l’entame, rappeler que, le monde
négro-africain est, dans l’état actuel des connaissances, celui qui
peut se
réclamer de la plus ancienne histoire dans la trajectoire
plurimillénaire de la
très longue aventure humaine.
C’est
en Afrique qu’on situe le berceau de l’humanité. C’est, aussi, sur son
sol, que
se sont développées toutes les différentes phases du processus
d’hominisation.
Les
mouvements Pan-noirs du 19ème et du début du 20ème siècles, avec,
notamment,
FIRMIN et MORTILLET et, avant eux, Volney et Blyden ont attiré, très
tôt,
l’attention
sur
les fastes de l’Egypte pharaonique, de l’Ethiopie Antique et de bien
d’autres,
sur l’éclat que l’humanisme du Soudan Nigérien a développé du 8ème au
16ème
siècles, notamment.
Sans
revenir sur les débats inutiles relatifs à ce patrimoine, je voudrais,
simplement, rappeler qu’il n’existe pas, dans le monde, de civilisation
parfaite.
Toutes
les civilisations, qu’elles soient d’Europe, d’Amérique, d’Asie,
d’Océanie ou
d’Afrique, ont leur part de grandeur et de faiblesse.
Il
ne s’agit pas, non plus, de glorifier notre passé, en occultant ses
insuffisances. Une telle attitude serait une forme de narcissisme et un
outrage
inqualifiable aux exigences de la vérité historique. Il n’est pas
question,
enfin, d’ériger quelques cas isolés en règle générale. Les sociétés
négro-africaines, comme toutes les autres sociétés, n’ont, jamais, été
totalement homogènes, encore moins exemplaires, à tous les points de
vue.
Mais,
elles ont, incontestablement, malgré certaines faiblesses, apporté une
contribution majeure à l’histoire de la démocratie et des droits
humains, qu’il
est temps d’évoquer sur la base d’un débat exhaustif et serein.
Procéder
à un tel exercice est d’autant plus nécessaire, que Cheikh Anta DIOP
nous a
appris l’importance fondamentale que « les dimensions
philosophique,
historique et culturelle » occupent, à côté de la dimension
économique,
dans le processus de développement d’un pays, et dans ses rapports avec
les
autres nations.
Le
combat pour la Renaissance africaine élève une telle démarche au rang
d’un
impératif capital et d’une exigence vitale, si nous voulons être
présents dans
les sphères élevées « où se scelle le destin du
monde ». Je rappelle
que la civilisation égyptienne a donné à la civilisation de l’humanité,
5000
années d’éclat, marquées par des réalisations incomparables dans tous
les
domaines de l’activité humaine.
C’est
en Afrique, qu’on a trouvé, sur un sarcophage royal, cette inscription
pleine
d’humanisme : « Je n’ai pas fait pleurer. Je n’ai
fait de souffrance
à personne ».
C’est,
encore, en Afrique qu’on a découvert, dans le Livre des Morts, cette
déclaration, expression d’une philosophie morale et politique
admirable :
« Il a donné du pain aux affamés et de l’eau à ceux qui
avaient soif. Il a
vêtu celui qui était nu ». Cela se passait 1 500 ans avant
Jésus Christ.
En 617, lorsque le Prophète Mohammad (PSL) décide d’envoyer en
Abyssinie, une
communauté arabe de la Mecque, pour la soustraire à l’ostracisme et aux
persécutions Koraïchites, illustration parfaite d’une absence de
préjugés,
d’une volonté de dialogue islamo-chrétien et exemple admirable
d’ouverture et
de tolérance, il fonde son choix sur le fait qu’il existe là-bas, un
roi appelé
Nadjachi, qu’il décrit, lui même, comme : « un roi
juste, qui ne fait
de mal à personne ».
Pourtant,
malgré cet héritage humaniste plurimillénaire, le monde occidental
disait, au
début des années 80, qu’il n’y avait que trois démocraties validées par
l’Occident en Afrique, contre trente régimes militaires ou à parti
unique.
Entre
1989 et 1997, on a décompté trente élections dans les 46 Etats de la
seule Afrique
au Sud du Sahara, par exemple. Depuis, ce nombre n’a cessé de croître.
Après
la Déclaration de Windoek en 1991, le continent a connu une explosion
médiatique, dont on ne trouve l’équivalent dans aucun autre continent,
si on
juge en termes de journaux créés, de liberté de ton, de radios et de
télévisions privées autorisées.
Cela
veut dire quoi ? Qu’autant nous sommes convaincus que la
démocratie est le
meilleur régime politique, autant nous devons être tout aussi
convaincus que
nous sommes sur la bonne voie et que nous devons continuer d’avancer à
notre
propre rythme par rapport à nos besoins et à nos réalités, en ayant le
souci
constant de toujours mieux faire, mais sans complexe aucun, je le
répète à
dessein.
Un
constat s’impose à nous. Il n’y a pas une seule voie, mais des voies
plurielles, même si ce régime politique demeure, de l’avis de tous, le
meilleur
auquel, les peuples doivent aspirer. Il est donc temps, que dans notre
marche
en avant, nous explorions de nouvelles voies, que nous interrogions
d’autres
sagesses, d’autres civilisations, d’autres cultures pour enrichir le
concept
démocratique, afin de contribuer à le sortir des pesanteurs négatives
de son
héritage européen originel.
Je
suis, pour ma part, fondé à croire que, c’est sur des legs historiques
des
autres aires culturelles accumulés, depuis des millénaires, dont on
trouve
trace, aussi bien dans les anciens royaumes de Nubie, de Méroé, des
peuples de
la Mésopotamie, des Hébreux, des civilisations de l’Inde Antique, de la
Chine
Ancienne, que la Crète, la Grèce Antique et Rome ont pris exemple, pour
avancer
dans la voie de l’humanisme, dont la démocratie est l’une des
expressions les
plus élevées.
C’est,
également, sur ce patrimoine, que le Royaume précolonial du Mandé a,
lui aussi,
bâti un humanisme élevé, dès le 13ème siècle, constituant une
contribution
majeure à la civilisation de l’Universel et une étape décisive dans
l’histoire
de la démocratie à l’échelle mondiale.
Je
rappelle à ceux qui ne le savent pas, encore, que, dès 1236,
c’est-à-dire,
presque en même temps que la Magna Carta (1215), les Représentants de
l’Empire
du Mali et leurs alliés, réunis à Kurukan Fuga, situé dans l’actuel
Cercle de
Kangaba, en République du Mali, avaient, au lendemain de la bataille de
Kirina,
adopté une Charte de 44 Articles, destinée à organiser la vie en
commun, au
sein du Mandé, entre membres d’une même communauté, pour conjurer la
guerre,
instaurer la stabilité et la paix, promouvoir la prospérité, la justice
et le
bien-être au profit de tous, dans le respect mutuel, la participation
responsable, la solidarité et la compréhension mutuelle.
A
titre d’exemple, cette Charte prescrivait, en son article 5 :
« Chacun a droit à la vie et à la préservation de son
intégrité
physique » et ce, dès le XIIIe siècle.
L’Article
6 disait que : « Pour gagner la bataille de la
postérité, il est
institué le Konghen Wolo », qui est un mode de surveillance
collective
pour lutter contre la paresse et l’oisiveté.
Ainsi,
le respect de la dignité humaine se prolongeait sous la forme d’une
action
commune contre le parasitisme. Le travail, étant facteur de libération
et de
valorisation, était, donc, une obligation pour tous. L’humanité
actuelle n’a
pas, encore, intégré, partout, ce paramètre majeur dans sa stratégie de
développement.
Pour
prévenir les conflits, gérer, réguler et pacifier les relations
sociales,
l’Article 7, stipulait : « Il est institué entre les
Mandenkas, le
Sanankuya, c’est-à-dire le cousinage à plaisanterie ». C’était
un
mécanisme de régulation des antagonismes et des inégalités de
condition, de
statut, de richesse, de sexe, d’âge, pour lubrifier les rapports et
instaurer
une fraternité ambiante.
Le
même Article ajoutait : « Entre beaux-frères et
belles-sœurs, entre
grands-parents et petits enfants, tolérance et chahuts doivent être le
principe ». Il y a, là, l’expression d’une civilisation du
sourire et du
rire, manifestation d’une culture de paix, d’ouverture, de gaieté et de
convivialité.
L’Article
9 faisait de « l’Education, un droit pour tous et un devoir
pour la
société ». Ce, ne l’oublions pas, dès le XIIIème siècle.
Combien de
sociétés, de nos jours, ont fait de cette aspiration, une
réalité ?
Combien, a-t-il fallu de sang et de larmes, pour atteindre pareil
objectif ?
La
puissance paternelle était une propriété collective partagée par tous,
au nom
d’une éthique de co-responsabilité, alors que dans de nombreuses
sociétés
contemporaines, comme celle de notre pays, cette problématique n’a pas
encore
trouvé de solution définitive.
Les
droits de la femme et leur respectabilité étaient, non seulement
garantis
(Article 14), mais leur intégrité physique, également, en tant que
sœur, mère
et épouse, par l’interdiction de châtiments corporels sur une femme
mariée
(Article 15).
Leur
accès aux centres de pouvoir et de décision était consacré par
l’Article 16,
alors que la notion de genre est toute récente et peine, encore, à
faire valoir
ses droits.
Bien
entendu, la solidarité entre tous devait être le credo majeur de la
société du
Mandé, aux termes de l’Article 30.
Les droits
humains s’étendaient jusqu’ à la protection des esclaves. L’Article 20
disait,
en effet : « Ne maltraite pas les esclaves.
Accorde-leur un jour de
repos, par semaine et fais en sorte qu’ils cessent le travail à des
heures
raisonnables. On est maître de l’esclave et non du sac qu’il
porte ». Un
Grec, du temps de Périclès, aurait bondi d’indignation.
L’étranger,
aussi, était protégé, aux termes de l’Article 24 qui
stipulait : « Ne
faites, jamais, de tort aux étrangers ». Il y a, là, une
valeur consubstantielle
à la culture noire, que la notion de Téranga sénégalaise a essayé de
formaliser
dans notre espace sénégambien.
Dans
le même ordre d’idées, tout Ambassadeur bénéficiait d’une immunité,
puisque
l’Article 25 prescrivait : « Le Chargé de Mission ne
risque rien au
MANDEN ».
La
convivialité, les règles de civilité étaient exaltées, de même que le
sens de
l’honneur et le droit de chacun à sa dignité. Dans la Charte du Mandé,
la
dignité était, en effet, élevée au rang d’un impératif capital, d’une
valeur suprême.
L’article
41 prescrivait : « Tuez votre ennemi. Ne l’humiliez
pas ». La
vie était tellement sublimée, qu’en plus de l’Article 5 déjà cité,
l’Article 36
déclarait : « Assouvir sa faim n’est pas du vol, si
on n’emporte rien
dans son sac ou sa poche ».
Dès
le 13ème siècle, des prescriptions et une organisation appropriée
étaient mises
sur pied, pour préserver la biodiversité. L’article 37 disposait, en
effet,
que : « Facombé est désigné Chef des chasseurs. Il
est chargé de
préserver la brousse et ses habitants, pour le bonheur de
tous ».
Enfin,
l’Article 42 mentionnait, expressément, le devoir réciproque de
tolérance, en
indiquant : « Tolérez-vous, les uns les
autres ». C’est cette
culture, fondée sur des valeurs élevées, des droits humains
incontestables, des
principes tirés de la société négro-africaine et de l’Islam, qui a
inspiré le
jurisconsulte Ahmed BAKHAYOKHO, lorsqu’il fit des remontrances
publiques à
l’Askia ISHAQ, coupable d’avoir violé les droits du peuple Sonraï, au
16ème
siècle.
Ce
fut, au nom des mêmes valeurs, que Thierno Souleymane BAL institua, au
Fouta,
au 18ème siècle, la règle de l’alternance obligatoire dans l’exercice
de tous
les pouvoirs, y compris de l’Imamat, après deux mandats, pour, dit-il,
éviter
tout accaparement de cette fonction par la même famille et écarter,
ainsi,
toute notion de dynastie religieuse. Société d’opinion publique,
l’Afrique
précoloniale a, en plus, incontestablement, donné naissance à des
partis
politiques, au sens propre du terme. On peut tout autant y mentionner
l’existence du droit de réunion, du droit d’association, du droit
d’expression,
du droit de conscience, tout cela à travers une vision structurante de
la
société aussi éloignée des antagonismes sectaires que d’une
assimilation
mécanique à un unanimisme nivelant.
Cet
attachement aux valeurs humanistes ne constitue pas un acte isolé. Il
était
l’expression d’une culture démocratique authentique. Il constitue,
indubitablement, la preuve que « Les Lumières » ont
pris naissance en
Afrique, dès le XIIIe siècle, au moins. Il y a, là, une idée forte, que
j’ai
développée depuis trois ans, au moins.
La
démocratie que l’Afrique précoloniale avait conçue et mise en œuvre
avait, en
plus, ceci de particulier, qu’elle posait, comme je l’ai écrit
ailleurs,
« les antagonismes dans un double rapport, à la fois, de
différence et de
dépassement de la différence, créant, ainsi, le mode idéologique et
opératoire
d’une société qui, non seulement se vivait dans le pluralisme, mais se
pensait,
également, ainsi et par là, se libérait de ses déterminismes originels,
négatifs ou paralysants ».
Je
rappelle, comme il m’a été donné de l’indiquer ailleurs, que dans le
Royaume du
Walo, lorsque l’Assemblée du peuple considéra que le Brack (roi) Bar
Tiaka
avait laissé sa sœur, la Linguère Diambourguel, fouler au pied, les
droits du
peuple, incarnés par les badolo, elle n’hésita pas à soutenir une
révolte
populaire contre lui, à le destituer, le contraignant à l’exil. Loin de
s’arrêter là, elle imposa sa volonté à son remplacement, Yérim Mbagnick.
On
peut en dire autant, dans le Cayor. Dans ce dernier Royaume, l’élection
était
la norme. C’est l’Assemblée des électeurs, qui réunie à Diamatil,
départageait
les prétendants.
Dans
ce que Cheikh Anta appelle le Conseil de Gouvernement du même Royaume,
toutes
les catégories sociales étaient représentées. Le Président élu par les
Diambour
ou Guer était le Diawrigne Mboul. Les gnégnos, appartenant à la
population
libre, exerçant des métiers manuels ou artisanaux, étaient représentés
par le
Lamane Diamatil, le Bataloupe Ndiob et le Badié Cateigne. L’Islam, loin
d’être
exclu du pouvoir, était représenté par l’Imam de Mbal et le Serigne du
village
de Cobe.
Chose
inimaginable dans la culture grecque et dans celle du monde occidental,
les
esclaves étaient représentés par le Diawrigne Mboul Gala. Il en allait
de même
pour les tiédos.
Une
culture des droits humains s’était tellement ancrée dans les
consciences, que,
lorsque Daou Demba a voulu maltraiter le peuple, en essayant de
l’humilier, le
philosophe le plus célèbre du Royaume, Kothie Barma, exerçant les
fonctions de
Lamane Diamatil, se dressa contre lui, lui tint tête, obtint sa
destitution et
le contraignit à quitter le pouvoir et à s’exiler.
Ce
qui était significatif, c’est qu’au cours de ce bras de fer, le peuple
chargea
une délégation d’aller trouver le roi, pour lui dire :
« Au nom de
tous, qu’ils ne voulaient plus lui obéir, qu’ils ne le reconnaissaient
plus
comme leur Chef et que s’il ne voulait pas se retirer, de bonne grâce,
ils
allaient le tuer ».
Heureusement
qu’à côté de Daou Demba, le Cayor eut des rois comme Madior,
philanthrope,
pacifiste, humaniste, artiste (il introduisit le Xalam, instrument de
musique,
au Cayor), intelligent, sage, doux, aimant la compagnie des
intellectuels,
comme Kankou Moussa ou l’Askia Mohammed. Il existait, également, dans
l’espace
sénégambien, des espaces d’accueil et de refuge, des lieux d’asile, qui
conféraient protection et immunité à la personne et à la vie de tout
être
humain, qui y mettrait les pieds. C’était le cas de l’Université de
Pire en
Sénégambie.
Dans
cet espace géopolitique, que nous connaissons parfaitement à travers
les
chroniqueurs portugais (Valentine FERNANDEZ, Duarté PACHECO, etc.),
hollandais,
anglais, français ou arabes comme Al Idrissi, Al Bakri, Ibn Batouta,
Ibn
Khaldoun, Léon l’Africain ou bien des explorateurs comme René CAILLE
ou,
encore, à travers des récits émanant de témoins occulaires, rassemblés
par
GOLBERRY, le Père LABBAT, Mongo PARK, MOLLIEN, etc., les institutions
et les
formes d’organisation politique, prouvent la permanence d’une certaine
idée de
l’homme.
Au
milieu du XIXème siècle, l’Abbé BOILAT a dressé une fresque de la
société
sénégambienne, par exemple, telle qu’elle fleurissait dans la ville
côtière de
Saint-Louis du Sénégal et dans certaines escales établies sur le cours
du
fleuve Sénégal.
Une
idée principale domine dans la plupart des récits qui nous ont été
laissés. La
société précoloniale ne connaissait, presque, pas le racisme. Ce fut,
d’ailleurs, à cause de cela, entre autres facteurs, que leurs secrets
les plus
intimes, y compris ceux stratégiques, ont été découverts par les
étrangers
européens présents sur les comptoirs, favorisant, ainsi, la pénétration
et la
conquête coloniale.
En
règle générale, aucune race, aucune ethnie, aucune catégorie sociale
n’y
faisait presque jamais l’objet d’une discrimination
institutionnellement
consacrée, y compris dans les sociétés structurées en ordres,
injustement
appelées castes. Il en était de même de la xénophobie et de
l’intolérance. Il
existe, certes, des exceptions, mais elles affectent peu le tableau qui
vient
d’être décrit.
C’est
au nom des principes que voilà, que ces sociétés avaient élaboré tout
un Code
de l’Etranger, fondé sur le devoir et le droit d’asile, d’accueil, de
logement,
de nourriture, d’assistance humanitaire, ainsi que le droit et le
devoir de
sécurité, de protection de l’étranger, de ses biens, de sa santé,
jusqu’au
droit et au devoir relatifs à son enterrement et à l’organisation de sa
succession en cas de décès.
Toutefois,
les droits de l’exilé, du réfugié, de l’envoyé ou de l’étranger étaient
compensés par certains devoirs, dont celui de discrétion, de bonnes
vies et
mœurs et d’humilité, par exemple ». Dans la ville de
Tombouctou, que
décrit Léon l’Africain, l’intégration des populations était presque
totale.
Dans
les chroniques que nous a léguées la tradition orale, en Afrique de
l’Ouest, on
ne trouve, à ma connaissance, presque nulle part, trace de pogroms,
d’exclusion, de relégation xénophobe, de mépris ou d’intolérance
affichés, même
là où des espaces particuliers ont été aménagés pour certains étrangers
à des
fins de sécurité.
L’étranger
y demeure une valeur, un privilège, un honneur qui se mérite et dont on
tire
fierté. Accueillir un étranger prouve chez celui qui le fait, sa
sociabilité,
son ouverture, ses bonnes manières, ses mœurs raffinées, sa
disponibilité, sa
générosité, son sens du partage, celui de l’hospitalité, sa foi en
l’homme, son
amour du prochain, sa confiance dans la fraternité du genre humain,
sans
considération de race, de classe ou d’appartenance religieuse,
ethnique,
culturelle ou politique.
Ce
fut avec le système colonial, que des quartiers furent l’objet d’une
ségrégation entre Blancs et Noirs, avec des zones affectées aux
autochtones et
d’autres à leurs conquérants.
C’est
le cas du Point G de Koulouba, dans l’actuel Mali actuel, ou bien,
celui du
Plateau, aussi bien à Dakar qu’à Abidjan, au Sénégal et en Côte
d’Ivoire. Il
faut, donc, reconnaître que le racisme, la discrimination, la
xénophobie,
l’intolérance, sous leur forme et leur signification actuelles, ont
été, pour
l’essentiel, des produits d’importation coloniale, qu’on a réussi à
imposer par
le Droit, l’Education, la Culture, le Travail et le Mode de vie, à des
sociétés
au sein desquelles, ces fléaux étaient, sinon inconnus, du moins,
fortement
maîtrisés par une autocensure individuelle et collective, des
mécanismes de
régulation, d’intégration et de compensation ou par une répression
morale ou
sociale omniprésente. L’un des traits de caractère les plus décriés
chez un
homme ou une femme était le défaut de xénophobie, marque, par
excellence, de
l’asociabilité. Une telle accusation condamnait la femme ou l’homme qui
en
était affecté, à un célibat durable et quelquefois, total.
De
tout ce qui précède, il ressort, que la race noire a donné à l’humanité
et à
l’histoire, des idées politiques, des preuves éloquentes de sa
noblesse, de sa
grandeur, de son génie inventif, de son humanisme sincère et profond.
La notion
de souveraineté du peuple, celle d’une culture des droits de l’homme,
celle de
participation de la communauté aux décisions la concernant, tout autant
que
celle d’un leadership courageux et d’une bonne gouvernance, y sont
largement
attestées, ainsi que des institutions parlementaires et la pratique du
vote.
Dans
« les Noirs d’Afrique », Maurice DELAFOSSE,
Professeur à l’Ecole
Coloniale, Ancien Gouverneur des Colonies, qui a procédé à une étude
exhaustive
de l’Histoire africaine, sur la longue durée, si chère à Braudel, en
porte témoignage,
en connaisseur convaincu, malgré tous les préjugés qui avaient formaté
sa
pensée : « …Les peuples qui ont organisé des Etats,
comme l’Empire de
Ghana, le Royaume de Diarra et de Sosso, comme l’Empire Mandingue, les
Empires
Mossi, l’empire d’Abyssinie, l’Empire du Soudan, qui ont produit des
Hommes
d’Etat, comme le Mansa Congo Moussa, comme l’Askia Mohamed, des
Conquérants,
même, comme Ousmane Dan FODIO ou El Hadji Omar, des Savants et des
Lettrés, qui
ont réussi, sans l’aide de dictionnaires, ni d’une langue véhiculaire
quelconque, à posséder suffisamment l’Arabe, pour le comprendre à livre
ouvert
et l’écrire correctement , former des idiomes, dont la souplesse, la
richesse
et la précision font l’étonnement de tous ceux qui les étudient, sont,
incontestablement,
des hommes capables d’évaluer sur la planète, au même titre que les
autres
hommes ».
J’aurais
pu ajouter que, c’est un pays africain, l’Afrique du Sud, qui a inventé
la
notion de société arc-en-ciel et institué une Commission Réconciliation
et
Vérité, destinée à solder les comptes, dans les cas de violations
massives et
durables des droits humains.
On
peut, aussi, signaler que la Constitution nigérienne aménage des
espaces de
protection des minorités, pour leur participation au pouvoir ;
ou bien la
transition démocratique exemplaire intervenue au Sénégal en
2000 ; le
nombre important de femmes siégeant dans un gouvernement en Afrique du
Sud (21
sur 48). La Vice-Présidente de Tabo MBEKI, MLAMBO NGOUKA PHUMZILE était
une
femme et celle de MOTLANTE s’appellait Mme BALEKA MBOTE. A
l’Assemblée
Nationale du Rwanda, les Députés du sexe féminin représentent
49% ; la
décision de l’Union Africaine d’instaurer la parité Homme-Femme, suivie
en cela
par le Sénégal et le Zaïre ; la Constitution sénégalaise de
Janvier 2001,
celle du Bénin, du Mali, du Ghana et, tout récemment, de la Mauritanie,
etc.,
etc. ; la liste proportionnelle du PDS aux élections
législatives de 2007
qui a été, au Sénégal, intégralement géminée.
N’est-ce
pas l’Afrique, qui a décidé de faire de sa Diaspora, à l’Union
Africaine, la
6ème Région du continent, par souci d’intégration et de
participation ?
N’est-ce
pas la Constitution du Sénégal, qui a accordé aux femmes, le droit à la
terre ?
Alors
que certains pays occidentaux ne commencent à s’intéresser à la
participation
de leurs nationaux de l’Extérieur aux Assemblées Parlementaires que
maintenant
et se demandent si les jeunes âgés de 18 ans doivent pouvoir être élus
Députés,
des pays africains comme le nôtre, ont conféré à leurs citoyens de
l’Extérieur
et aux jeunes ayant atteint la majorité, l’accès à l’Assemblée
Nationale. Les
premiers sont, aussi, éligibles au Sénat.
Le
même pays a instauré le vote des militaires, élargissant, ainsi, la
citoyenneté
à des catégories qui en étaient exclues.
Bien
avant nombre d’Etats occidentaux, ceux d’Afrique ont introduit la
biométrie
dans le système d’identification de l’électeur, la carte nationale
d’identité
et la carte d’électeur numérisées. Nombre de pays africains ont, en
outre,
décidé la publication sur Internet, de l’ensemble de leur fichier
électoral.
Dans un pays comme le Sénégal, la presse indépendante a même le droit
de
publier, en direct, les résultats sortis des urnes et ce, bien avant
les
Services du Ministère de l’Intérieur.
Tout
le monde sait, que la mode du recours à des observateurs étrangers et
indépendants, pour surveiller les élections s’est très largement
imposée
aujourd’hui dans le paysage politique africain. Je passe sur la
création,
partout, de Commissions Electorales Indépendantes (CENI) et de
Commissions
Electorales Nationales Autonomes (CENA).
J’aurais
pu en dire, de même, du rôle grandissant joué par la Société Civile
dans la vie
de la cité et dans la gestion des structures qui viennent d’être
rappelées.
Nous savons’ également, tous que la pratique du recours à l’encre
indélébile,
pour éviter les votes multiples et juguler la fraude est, de nos jours,
largement attestée.
Il
en va de même, du financement des partis, du financement de la presse,
tout
comme de la création d’instances de régulation de l’information
chargées de
sauvegarder le pluralisme des opinions et l’égal accès à tous les
médiats
publics et privés.
Dans
un pays comme le Sénégal, on a été plus loin que maints Etats des
autres
continents, en inscrivant dans la Constitution, le Statut de
l’Opposition, le
droit de manifestation et l’ensemble des autres normes juridiques
internationales, garantissant les libertés démocratiques et
fondamentales de
toutes les catégories sociales des deux sexes, y compris les
instruments juridiques
de dernière génération.
On
pourrait, dans le même esprit, évoquer l’élection, en Afrique, d’une
femme à la
Présidence de la République du Libéria, où une Présidente Intérimaire
nommée
RUTH PERRY était déjà en fonction, sans parler des nombreuses
candidatures
féminines, qui se manifestent, partout, dans les plus hautes
magistratures.
Tout
cela s’inscrit, parfaitement, dans le rôle déterminant joué, jadis, par
les
Amazones du Dahomey précolonial, les commerçantes du Togo, de Goald
Coast, les
femmes de Saint-Louis, de Thiès, de Dakar, du Nigéria, du Soudan, de
Guinée, du
Congo, d’Afrique du Sud, etc, etc., ainsi que toutes celles impliquées
dans
tous les mouvements de résistance anticoloniale et dans ceux du
nationalisme
africain. C’est, enfin, l’Afrique qui a mis sur pied un mécanisme de
revue par
les pairs.
Il
découle de tout ce qui précède, que la démocratie n’est pas une notion
étrangère au monde noir, pas plus, au demeurant, que les droits humains
et la
bonne gouvernance.
L’origine
des Lumières ne réside pas, non plus, on le voit, en Europe, seulement.
Les
Lumières sont nées en Afrique, aussi, dès le Moyen-Âge européen, avant
de se
manifester dans les autres continents. C’est la domination coloniale et
ses
fondements philosophiques qui ont caché cette réalité aux peuples
africains et
au reste du monde.
Enfin,
on a, jusqu’à présent, occulté le rôle fondamental que les soldats
africains
ont joué, au cours des deux dernières guerres mondiales, au nom de la
liberté,
de la démocratie, contre l’oppression et la domination. Dans ce
domaine, ils
comptent, incontestablement, parmi les acteurs, les plus décisifs, de
la
défaite du fascisme, du nazisme et du militarisme.
Il
ne faut pas se lasser de le répéter : l’appel du 18 Juin 1940
du Général
De Gaulle, était, d’abord et avant tout, un appel à l’Afrique. L’Asie
était
lointaine et incertaine. Les Antilles et la Guyane n’ont jamais été un
réservoir humain important.
Dans
les faits, c’est d’Afrique, qu’est venu le premier soutien significatif
au
projet de France Libre du Général DE GAULLE, à travers la prise de
position,
dès Juillet 1940, du Gouverneur noir Félix EBOUE, exerçant au Tchad.
Ce
fut à Dakar, qu’il tenta, sans succès, de se créer, en Septembre 1040,
une base
territoriale, pour donner à ses ambitions politiques, une légitimité
historique, aux fins de la libération de la France.
Ce
furent de Brazzaville, qu’ont été signées les Ordonnances N° 1
et 2,
portant, respectivement, institution du Conseil de Défense de l’Empire
et
composition du même Conseil, le 27 Octobre 1940, Brazzaville, dont De
GAULLE,
lui-même, dira qu’elle fut, pendant les terribles années de
l’occupation :
« le refuge de notre honneur et de notre indépendance et qui
restera
l’exemple du plus méritoire effort français ».
Ce
fut en Afrique, qu’eut lieu la rencontre entre ROOSEVELT, DE GAULLE et
CHURCHILL, en Janvier 1943, à Anfa, au Maroc ; que fut
installé, à Alger,
le 03 Juin 1943, le Comité Français de Libération Nationale ;
que le Chef
de la France Libre eut son premier bain de foule, en Avril 1943, à Fès
et dans
le Moyen-Atlas ; que fut créée l’Assemblée Consultative
Provisoire, à
Alger, le 17 Septembre 1943 et que cette institution tint sa première
séance,
le 03 Novembre 1943 dans la même ville.
Ce
fut en Afrique, que des Chefs militaires admirables, comme ROMMEL,
MONTGOMERY,
LECLERC, DE LARMINAT, KOENIG, etc., ont opéré pendant des
mois ; qu’eurent
lieu les combats de Bir Hakeim, Tobrouk, El Alamein, Koufra ;
Ce fut grâce
à l’Afrique, que le débarquement en Provence eut lieu, injectant,
ainsi, 900
000 hommes, 170 000 véhicules et 04 millions de tonnes de matériel dans
le
conflit.
Les
villes de Toulon et de Marseille, libérées par les armées venues
d’Afrique, les
forces allemandes abdiquant dans le Sud de la France, les unes après
les autres,
la marche vers Strasbourg et Paris signe la victoire définitive. Et,
pendant
l’été de l’année 1944, le Général DE GAULLE, lui-même, reconnaît que
dans les
troupes françaises, régulièrement constituées, engagées contre
l’ennemi,
« les deux tiers des éléments étaient constitués par des
Africains ».
Les
soldats noirs figurent, donc, en bonne place dans la galerie, si enviée
des
pères fondateurs du monde libre. Sans leurs sacrifices, l’histoire de
l’Europe
n’aurait, jamais, été ce qu’elle est, aujourd’hui.
Il
est temps que nos livres d’Histoire et les politiques nationales des
pays
d’Afrique et de la Diaspora intègrent ces éléments capitaux, selon une
approche
afro-centriste, approche qui donnerait, parfaitement, raison à Aimé
Césaire,
lorsqu’il parle de : « ceux sans qui, la terre ne
serait pas la
terre ».
Il
faut que cessent les complexes, le manque de confiance en soi, la peur
d’être
et de paraître dans un monde, où, désormais, tout est affaire d’image.
C’est
une exigence de vérité. C’est un devoir de mémoire. C’est une mission
patriotique. C’est une obligation panafricaine. C’est la condition du
succès de
la Renaissance Africaine, si vitale pour l’avenir des peuples noirs.
J’aurais
pu citer la contribution intellectuelle admirable, dense, pertinente,
que des
Leaders noirs, comme Burgardt DUBOIS, Booker WASHINGTON, Marcus GARVEY,
Henry
Sylvester WILLIAMS, FIRMIN, Price MARS, Blaise DIAGNE, Dantes
BELLEGARDE,
Gratien CANDACE, Isaac BETON, Vilius GERVAIS, José MAGALHAENS,
l’Officier
Reyford LOGAN, Maître Alcide DELMOND et, avant eux, Madame KINNLOC,
Mademoiselle COLENSO, le Révérend Alexandre WELTER, le Révérend Henry
BROWN,
Etienne MENTOR, Bénito SYLVAIN, l’Honorable Henry DOWNIN, Colridge
TAYLOR,
Maître LOUDIN, Maître ARCHER, Madame Jane COBDEN, UNWIN, Madame Anna
COOPER,
ont apporté à la lutte des noirs pour la liberté, la justice et la
défense de
leurs droits humains.
J’aurais
pu rappeler que ce sont les successeurs de Toussaint LOUVERTURE, qui
ont
soutenu Simon BOLIVAR et ses compagnons, dans leur juste lutte pour
libérer
l’Amérique Latine de la domination coloniale. Une telle contribution
n’a pas de
prix.
J’aurais
pu ajouter, que ce sont des centaines de noirs et de mulâtres
originaires de
Saint-Domingue, qui, en 1779, ont répondu présents à l’appel du
Vice-amiral
COMTE d’ESTAING, en s’enrôlant, au péril de leur vie, dans les rangs
des armées
de Georges WASHINGTON et en combattant pour l’indépendance des
Etats-Unis,
comme Toussaint LOUVERTURE et ses frères le firent entre 1791 et 1797,
sur la
terre noire d’Haïti. Ils comptent, incontestablement, parmi les acteurs
de
l’indépendance américaine et parmi les pionniers de la démocratie la
plus
avancée du monde.
Comment
résister à l’envie de signaler que « c’est G.T. STEWARD, qui
rapporte
qu’au siège de Savannah, capitale de la Géorgie, les miliciens de
couleur,
fournis par Saint-Domingue, au nombre de 800, sauvèrent, d’un désastre
certain,
l’armée franco-américaine, en couvrant, héroïquement, sa retraite qui
allait
être coupée par le Lieutenant-colonel anglais MAITLAND »,
avant
d’ajouter : « On peut, donc, dire que ces noirs et
ces hommes de
couleur, tant méprisés, aujourd’hui, ont contribué à faire avoir aux
américains, le titre d’hommes indépendants et libres, qui leur est,
aujourd’hui
(c’était en 1921), contesté. Ils ont contribué à faire obtenir aux
américains
blancs, la libre possession d’une terre sur laquelle, le droit de cité
leur est
parcimonieusement accordé ».
C’est,
certainement, en partant des prémisses que voilà, que dès 1885, Anténor
FIRMIN
n’hésitait pas à proclamer dans « De l’égalité des êtres
humains »,
plus d’un siècle avant le fameux « I have a dream »
du Pasteur Martin
Luther KING : « N’est-il pas possible, avant cent
ans, de voir un
homme d’origine éthiopique appelé à présider le Gouvernement de
Washington et
conduire les affaires du pays le plus puissant de la terre, pays qui
doit
infailliblement en devenir le plus riche, le plus puissant par le
développement
agricole et industriel »
Il
annonçait la suprématie des Etats-Unis d’Amérique sur les autres pays
de la
planète et l’accession à la magistrature suprême de Barack OBAMA avec,
il est
vrai, une petite marge d’erreurs. Je me résume, en rappelant :
1.
que la démocratie est une notion polysémique. Il n’existe pas une
démocratie,
mais des démocraties
2.
que, s’il est établi que la démocratie à la mode occidentale, est le
meilleur
régime du monde, il n’est pas exact de prétendre qu’elle est la
condition sine
qua non du développement. N’a-t-on pas vu, en Asie, notamment, mais
aussi, en
Amérique Latine et dans les pays du Golfe Persique, des dictatures, des
régimes
de parti unique et des monarchies autocratiques afficher un niveau de
développement qui les place dans le peloton de tête au hit parade des
pays les
plus riches ?
3.
qu’il n’existe, nulle part au monde, une démocratie parfaite.
4.
que la démocratie dans les relations internationales n’existe pas
encore.
Elle
est un idéal à atteindre et non encore une réalité construite et
partagée.
Ce
sont, toujours, les grandes puissances qui font prévaloir leurs points
de vue
dans les institutions internationales de financement, tout comme à
l’Organisation Mondiale du Commerce et ailleurs. Aux Nations-Unies,
l’Afrique,
bien que comptant 53 Etats, 1 milliard d’habitants et des ressources
naturelles
estimées à 1/3 des réserves mondiales, est exclue du Conseil de
Sécurité, avec
droit de Veto. La Cour Pénale Internationale semble n’avoir été conçue
que pour
juger certains africains, alors que les bourreaux de l’Apartheid et les
complices du génocide rwandais ne sont nullement inquiétés.
5.
Si les démocraties européennes les plus avancées doivent, encore, être
améliorées, au plan politique, économique, social et culturel, malgré
près de 2
500 ans d’expérimentation, nous n’avons, nous Africains, aucun complexe
à nous faire.
Continuons notre chemin, sans nous soucier du regard injustement
tutélaire des
autres.
Je
sais bien que l’époque de la « mission
civilisatrice » et de
« l’assimilation », qui n’a en réalité jamais
disparu, revient au
galop, au nom d’un universalisme trompeur, sans que beaucoup
d’africains en
prennent conscience.
Qui
aurait pensé, comme vient de le révéler l’historien français, Marc
MICHEL,
qu’en 1879, Victor HUGO, lui aussi, invitait l’Europe, dans un discours
puissant, à se lancer à l’assaut de l’Afrique, sous le prétexte
fallacieux,
qu’elle n’appartenait, à cette époque, à personne ? Mais, ce
qui n’a pas
réussi au XIXème siècle, ni au XXe, n’a aucune chance de l’être. La
volonté des
peuples est partout et toujours invincible. Il n’est peut être pas
inutile de
rappeler à certains, que dans « l’esprit des lois »,
Montesquieu a
insisté, avec force, sur la notion de relativisme politique, puisqu’il
affirme,
sans ambages, qu’il n’y a de société idéale, ni de modèle politique
adéquat et
parfait. Chaque civilisation a sa spécificité déterminée par sa
géographie, sa
culture, sa trajectoire historique et ses réalités économiques.
Il
est temps que la planète toute entière se convainque, sans plus tarder,
(si la
culture démocratique dont elle se prévaut, est réelle et sincère), que
les pays
du Sud font partie, également, de l’humanité. Ils ont, eux-aussi, un
droit
sacré à l’indépendance d’initiative, de pensée et d’action ;
un droit
sacré au développement et au bonheur ; un droit sacré à la
participation,
à part entière, à toutes les instances, où se décide le destin du
monde, dans
le respect de leur identité et de leur diversité culturelles. Il
découle de ce
qui précède, que le combat pour la démocratie, comme celui pour le
droit au
développement, sont loin, très loin même d’avoir atteint tous leurs
objectifs.
« Il
faut, par conséquent, continuer de lutter, beaucoup lutter, toujours
lutter,
encore lutter », pour paraphraser la belle formule d’un sage
africain. A
présent que toutes ces balises sont posées, j’affirme qu’ il est
parfaitement
exact de dire, et je le répète, avec force, que la démocratie, la
vraie, est,
sans le moindre doute, le meilleur régime qui soit.
C’est
pourquoi, nous devons nous battre, pour construire, ensemble et
partout, une
vraie démocratie, c’est-à-dire, une démocratie, qui soit, à la fois,
politique,
économique, sociale et culturelle ; une démocratie de justice,
de paix et
de solidarité réelle, articulée à une autre démocratie fondée sur les
mêmes
valeurs, au niveau des relations internationales, aux lieu et place des
caricatures de démocraties sélectives, exclusives et trompeuses, des
démocraties pratiquant, sans gêne, la politique des deux poids et deux
mesures,
que l’on couvre d’oripeaux flatteurs, pour chloroformer la conscience
et la volonté
de résistance des peuples. Aujourd’hui, comme hier, inlassablement
debout, ils
continuent de combattre pour la dignité, la liberté, la justice, ainsi
que pour
l’égale dignité de toutes les races, de tous les peuples, de tous les
individus, de toutes les communautés d’Etats.
PROFESSEUR IBA DER THIAM
Source
mardi 16 juin
2009
|