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Pyepimanla
le Magazine Antillais
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L’île
aux esclaves ou Gorée
la figée
«Il
fait beau, il fait triste. Il y a Gorée, où saigne mon coeur. La maison
rouge à
droite, brique sur le basalte. La maison rouge du milieu, petite, entre
deux
gouffres d’ombre et de lumière.» Mots-cris de Léopold Sédar Senghor
(1906-2001), patriarche du Sénégal.
Dès
votre
arrivée sur cette partie la plus à l’ouest de toute l’Afrique, on ne
peut pas
rater Senghor. L’aéroport de Dakar, en énormes lettres capitales, porte
cet
illustre nom qui enorgueillit tout un pays.
Dehors, dès la
sortie de l’aéroport, une chaleur moite vous prend à la peau. Un vent
de sable
vous balaie le visage. Le soleil tombe perpendiculairement sur les
têtes. Des
centaines d’hommes tentent de vous happer. Lui veut échanger vos
dollars contre
des francs CFA, vous aurez beau lui dire non qu’il vous propose tout de
suite
autre chose de ses poches, l’autre veut vous emmener à bord d’un taxi
“pour un
vrai prix d’ami”. Et celui-ci, un grand gaillard avec un grand boubou
vert
métallique, comme taillé dans du textile plastique, insiste pour nous
montrer
un tableau : Cette surprenante maison - qu’évoquait tantôt Senghor -
rouge à
l’architecture européenne, coupée au milieu par deux escaliers qui se
rejoignent comme les anneaux d’une chaîne et plus haut des colonnes qui
font
penser aux barreaux d’un cachot d’un autre âge, encore barbare, et
puis, au bout
d’un couloir sombre, cette minuscule porte qui s’ouvre sur l’océan bleu
sombre
d’un destin sinistre.
Le gaillard,
dans un français soigné, agite son tableau sur les épaules de ceux qui
sont
devant lui : “C’est la maison des esclaves, il faut aller voir Gorée.
Tous ceux
qui viennent ici vont là-bas…”
Lieu de
mémoires, lieu de souvenirs et d’émotions, lieu-témoin de la terrible
histoire
de la race humaine, Gorée est l’un des ces comptoirs d’où les Européens
organisaient la traite négrière en acheminant les esclaves d’Afrique
aux
plantations et constructions des Amériques (Nord et Sud) aux nouvelles
colonies
de l’océan Indien. En Afrique de l’Ouest, il y avait bien-sûr d’autres
esclaveries. Au Ghana, les Obama n’ont pas manqué, la semaine dernière,
de visiter
le fort de Cape Coast, autre dépôt de personnes à la peau noire,
souvent
capturés par d’autres Noirs, contre des tissus et des fusils, entre
autres (…)
Pour aller à
Gorée, il faut monter sur une chaloupe. Le ticket, pour étrangers (la
définition d’étrangers est à géométrie très variable), coûte 5 000
francs CFA
(environ Rs 300) et celui des fils et filles du sol est au moins cinq
fois
moins cher. Sur le bateau, des touristes, des écoliers dakarois et des
guides
du terroir, polyglotes sans papiers. La petite île de Gorée, sise à
vingt
minutes de Dakar, traîne une vieille histoire qui l’a rendue célebre.
Elle
abrite LA maison des esclaves, identique a celles d’avant, et dans
cette
maison, régnait, durant des décennies, Joseph N’Diaye - qui a donné à
Gorée une
voix puissante qui a fait le tour du monde. Nombre d’historiens ont
prouvé que
N’Diaye faisait davantage dans l’émotion et la passion des faits
d’antan que
dans la rigueur des faits historiques. Mais, sur l’île, tout le monde
ne jure
que par lui. Ce monsieur qui vient vers nous est le «neveu» de N’Diaye,
l’autre
là-bas est son «cousin»…Et voici son «fils», enfin il habitait dans la
cour de
N’Diaye. Et tout ce beau monde s’improvise guide (…)
S’ils ne sont
pas guides, les habitants de Gorée vendent des tableaux de riches
couleurs, de
sables bruns et de sève de baobabs, de djembés, de tissus colorés
coupés en
habits traditionnels, des colliers de coquillages, des poisons grillés,
des
pistaches. Cette femme, mère d’un enfant, nous a suivis pour nous
prévenir que
le guide qui nous attend plus loin est un «saoulard, pas un guide.»
Alors elle
a proposé son aide pour nous «escorter», pour nous «protéger» contre le
saoulard «qui n’est pas parenté à Papa N’Diaye».
Gorée, c’est
une île de contrastes. D’un côté la sombre misère humaine (cachots pour
esclaves, fers, etc) et de l’autre, les belles maisons colorées avec
des
bougainvillées. Aujourd’hui, le contraste est entre touristes avec
caméras et
habitants de Gorée qui souffrent de la crise économique. «Il y a de
moins en
moins de touristes et nous ne vivons que de leur passage. Je vais vous
faire un
tour de l’ile et vous me donnerez ce que vous voulez», nous dit notre
guide-mère poule.
Point culminant
de la visite de la Maison des esclaves: la porte du voyage de
non-retour. Il
faut quand même diviser au moins par dix le nombre d’esclaves qui
auraient
emprunté cette porte – les récits passionnés des héritiers de N’Diaye
sont
assez démesurés. Auparavant, après la porte, il y avait une longue
passerelle
en bois de palmier qui menait jusqu’au bateau qui mouillait au large.
En
colonne humaine, les esclaves marchaient le long de cette passerelle,
les yeux
perdus dans l’immensité du bleu. Certains ne voulaient pas quitter
l’Afrique,
alors ils se jetaient dans la mer. On raconte que les gardiens les
fusillaient
alors à bout portant quand ils refaisaient surface. Alors les requins –
qui
rôdent toujours - mangeaient les restes dans un tourbillon rouge.
Nombre
d’esclaves mouraient dans les cales à l’air vicié. «Cette odeur infecte
et mes
larmes me rendirent si malade et si abattu que je ne pus rien manger…je
n’espérais qu’une chose: être soulagé par ma dernière amie, la mort»,
peut-on
lire à Gorée, témoignage d’Olaudah Equiano, arraché à l’Afrique à l’âge
de dix
ans – qui raconte son drame dans un livre publié en 1755 (…)
Aujourd’hui,
Gorée vit de sa douloureuse mémoire pour se faire une place au soleil
sur la
carte touristique des nantis et des étudiants ou simple passionnés
d’histoire.
Les enfants de Gorée semblent être pris dans cette histoire et s’y
complaisent
– fiers comme tout. L’île elle-même semble figée…Il lui manque
aujourd’hui des
infrastructures modernes pour mieux prendre en compte les hordes
touristiques
qui viennent enfin découvrir Gorée.
 Avant
sa mort, N’Diaye rappelait aux visiteurs: «Gorée a eu droit à des
reconnaissances internationales mais on ne nourrit pas ses enfants avec
des
citations!»
On
sort marqué aux fers rouges de l’histoire de
Gorée, du moins celle qu’on veut bien vous raconter (les maisons que
tenaient
les mulâtresses semblent avoir été rasées du paysage et de la
mémoire!). Cette
visite pourrait être encore plus intéressante si un historien, dûment
formé aux
crimes africains, arrivait à jeter un regard critique non seulement sur
l’esclave d’hier et de sa tragédie inimaginable mais sur les autres
crimes que
continuent de commettre certains humains sur d’autres. Il manque aux
atrocités
d’hier de Gorée ou d’ailleurs en Afrique cette part de continuité pour
arriver
aux événements d’aujourd’hui (Soudan, Congo, entre autres). L’histoire
devrait
servir à eclairer le present, sinon on ne fait que perpétuer une
douleur
insoutenable (…)
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