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Mauritanie :
l'esclavage absent de la campagne politique
Photo
John Spooner
Ils seraient
près de 700 000 encore sous la dépendance des maîtres, malgré les lois
abolitionnistes.
Ils viennent de
recevoir depuis Londres un prix prestigieux. C'était la semaine
dernière que l'
Anti-Slavery
International Award était décerné à SOS
Esclaves, mais les militants anti-esclavagistes
mauritaniens restent insatisfaits quant à leur présence
dans le débat
national. «Comme si l'esclavage n'était plus une question
politique de
premier plan!».
Mohamed Y. ne
se définit plus comme fils d'esclave, «parce ce que j'ai eu
les moyens de
m'affranchir, d'abord psychologiquement, puis par la force de mon
engagement
associatif, de mon éducation» -il est diplômé d'une
université américaine.
Quand il en parle, néanmoins, on perçoit dans sa voix révoltée la
colère face à
des pratiques d'un âge révolu.
Les chiffres
varient mais ils seraient pourtant encore près de 700 000 personnes à
ne pas
pouvoir jouir de la liberté. En connaissent-ils vraiment le sens, eux,
les
centaines de milliers de maîtres? Chez la majorité maure avec ses
haratines,
comme au sein des communautés noires (des Horos et des Komos chez les
Soninkés,
des Torobés et des Mathioubés chez les Halpular, des Guers et des Diams
chez
les Wolofs…) -ils sont propriétés du maître, sans terre et soumis à des
corvées
hériditaires...
Tabou. Mohamed Y. soutient
activement SOS Esclaves. La
reconnaissance internationale réitérée à cette organisation ne suffit
pas,
apparemment, à faire éclore un débat «plus sincère
et moins
démagogique au sein de la classe politique locale»,
estime-t-il. Comme
souvent, cette dernière est tellement empêtrée dans des querelles
politiciennes
que toutes les autres questions essentielles sont ramenées au second
plan*.
Ce manque
d'engagement politique effectif n'étonne pas les observateurs. Mohamed
Y.: «C'est
comme si personne ne voulait en parler, par peur de remettre en
question, ne
serait-ce que verbalement, les pratiques et les avantages des
esclavagistes.
Même lorsqu'il y a des décisions politiques fortes comme lors de
l'abolition en
1981, ou lors de la criminalisation législative de l'esclavage
en 2007, la
question reste taboue dans le langage quotidien. Cela montre que c'est
un
problème qui demeure très ancré dans les mentalités des gens, malgré
l'existence des lois».
Pour les
associations, l'Etat ferme beaucoup les yeux, tandis que la société
multiplie
des astuces pour banaliser, voire légitimer l'asservissement.
Relations
d'allégeance. C'est, qui plus
est, une pratique séculaire qui s'accommode fort bien avec les
préoccupations
économiques actuelles. Nous sommes dans une société où les rapports
sociaux
restent fortement fondés sur le clientélisme clanique et sur diverses
relations
d'allégeance. Par peur de perdre toute sécurité sociale, nombre de
haratines,
ou d'afro-mauritaniens non-affranchis, préfèrent rester sous
la
«protection» du notable terrien.
Traditionnellement
exclus de l'accès à la terre, non instruits -malgré les lois qui le
leur
autorisent depuis quelques années, ils passent facilement d'anciens
esclaves à
esclaves modernes au sein des nouvelles exploitations agricoles, ou
dans les
villes où ils s'entassent dans la kebba, le bidonville.
Voici une
situation qui illustre l'impératif de ne jamais disjoindre les droits
humains
de leur dimension sociale. D'abord parce que l'asservissement a
toujours été
une question de système de production socio-économique. Puis, parce que
la peur
de la faim est l'ennemi premier de la liberté, c'est à dire qu'elle
empêche
nombre de Mauritaniens de casser les chaînes...
En 2007, l'un
des plus célèbres fils d'esclaves, Boubacar Ould Messaoud, militant
pionnier et
homme politique, rappelait avec raison que l'abolition ne pouvait rien
sans un
accompagnement politique volontariste en faveur des esclaves. Sauf que
depuis
très peu de choses ont changé... A bientôt.
A lire,
pour en savoir davantage : CHEBEL, Malek, L’esclavage
en Terre d’islam. Un
tabou bien gardé, Fayard, 2007 (l'anthropologue montre
comment l'esclavage
s'accomode aussi avec une certaine pratique quotidienne de la religion)
*NDLR:
L'élection présidentielle mauritanienne, qui devait avoir lieu le 6
juin
prochain, a été reportée au 18 juillet et au 1er août en cas de second
tour.
Edgar C.
Mbanza
Source
03/06/2009
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