Malcom
X, Aimé Césaire, Martin Luther King, Frantz Fanon…
photo Oriol Liado
La
pensée noire
Ce
Hors-série du Point consacré à la pensée noire présente les textes qui
ont le
plus influencé les communautés noires d’Afrique, des Amériques et des
Caraïbes
ces trois derniers siècles. Dès le départ, en titrant « Pensée
noire », les rédacteurs de la revue ont pris le risque d’être
accusé de
racisme, d’autant que l’on ne trouve dans cette anthologie que des
textes sur
les Noirs écrits par des auteurs noirs.
Exclure
le Blanc pour mieux exalter le Noir ? Tel n’est pas
l’intention des
rédacteurs de la revue. Les textes ont été regroupés en trois
parties :
d’abord les textes fondateurs, directement liés au problème de
l’esclavage et
son abolition ; le deuxième chapitre présente les textes qui,
à partir de
la fin du XXe siècle, vont illustrer la quête d’identité des Noirs, du
courant
Harlem Renaissance au « Tout-Monde » d’Edouard
Glissant. Enfin, les
essais et discours qui ont structuré les luttes contre le racisme, la
ségrégation, le colonialisme et les inégalités en tout genre.
« Nous
vivons un temps où, de plus en plus les jeunes générations s’installent
dans le
postracial, sans « se prendre la tête » avec ça,
selon Souleymane
Bachir Diagne. La pensée noire, ce sont aussi des visions du monde qui
s’expriment en des récits graves comme les mythes, légers comme les
contes. Ce
qui se réfléchit dans la « pensée noire » n’est rien
d’autre que la
condition humaine.
Depuis
la plus haute Antiquité, le regard du Blanc sur le Noir a toujours
oscillé
entre sentiment de supériorité, fascination et mépris. Romuald Fonkoua,
professeur de littérature francophone à l’université de Strasbourg,
revient sur
l’histoire d’un préjugé tragique.
Au
Moyen Âge, dans la pensée occidentale comme dans la pensée arabe,
héritières
des savoirs de l’Antiquité, le monde se subdivise en deux grands
ensembles ; les pays connus et les pays inconnus. Parmi ses
derniers,
comparée à l’Asie qui est terre des merveilles, l’Afrique est terre de
monstres. Elle est peuplée d’animaux aux noms mystérieux. Ses habitants
sont
des barbares.
La
diversité du monde sera prise sous l’angle de la hiérarchie des
couleurs et des
mœurs. Elle emprunte plusieurs arguments. L’un, bien connu, repose sur
la
théorie des climats. La couleur différente des Noirs est due aux
températures
élevées des latitudes sous lesquelles ils vivent, comme le note Buffon
(1707-1778) dans son Histoire générale et particulière. Le second
argument
relève de la biologie. Il reprend l’erreur du Grec Hérodote, dénoncée
par
Aristote à propos de la couleur du sperme des Nègres…
Le
dernier argument, enfin, relève de la théologie. Il se fonde sur celui
que
saint Augustin (353-450) avait développé dans La Cité de Dieu. Le Noir
descend
de Cham, le fils maudit de Noé. Sa couleur est la punition pour la
faute
initiale commise. R. Fonkoua examine les différentes théories soutenues
par
Gobineau, Lévy-Bruhl, Cuvier Franz Josef Gall, Geoffroy Saint Hilaire,
Virey,
etc.
Le
bateau négrier est une machine du système esclavagiste ; il
faut briser
toue forme de résistance afin de livrer dans la colonie des êtres
soumis.
L’expérience de la traite et de l’esclavage – sa longue durée, sa
transcontinentalité,
sa complexité, l’impact de ses héritages dans la pensée, la
philosophie, le
droit, l économie, la culture – en a fait une archive vivante et
universelle où
penser métaphores ,références, analogies et inspiration. La pensée
noire s’en
nourrit (Françoise Vergès). Quand Olaudah Equiano (1745-1797), publie,
en 1789,
Le Récit intéressant de la vie d’Olaudah Equiano, écrit par lui-même,
il y a 44
ans et une longue expérience.
S’il
est une figure fondatrice des peuples noirs, c’est celle de Toussant
Louverture,
premier dirigeant noir de Saint-Domingue où, comme le rappelle Aimé
Césaire,
« la négritude se mit debout pour la première fois et dit
qu’elle croyait
en son humanité. »
Negro
spirituals et gospels sont les chants du peuple esclave. Les chants
s’accompagnent
d’une musique rythmée et percutante, qui influencera les blues et plus
tard le
jazz.
William
Edward Burghardt Du bois (1868-1963) est le premier Noir à avoir obtenu
un
doctorat à Harvard. Le problème du XXe siècle est le problème de la
ligne de partage
des couleurs. Les blancs posent leurs normes comme universelles, les
Noirs
n’ont d’existence que dans et par la vision qu’ont d’eux les Blancs.
L’idée
d’un « moi » démocratique fait de multiplicité et de
diversité est
une conviction développée dans Les Ames du peuple noir, qui fait de Du
Bois le
père fondateur de la pensée noire américaine.
Pour
Du Bois, Booker T. Washington pousse les Noirs à accepter une position
de
soumission et d’infériorité raciale. Son adversaire Marcus Garvey
(1887-1940)
crée une compagnie de navigation maritime, la Black Star Line, dans le
but
d’assurer le rapatriement des Noirs en Afrique. Ont été mises en
exergue
quelques vérités sur l’esclavage. Comment l’Afrique est-elle devenue la
grande
pourvoyeuse d’esclaves du reste du globe ? Quelles sont les
spécificités
de la « traite » organisée par les
Européens ? Quel fut le rôle
de l’Islam dans l’esclavage des Noirs ? Dix questions, dix
réponses ont
été formulée pour le comprendre.
Quand
il débarque brisé du bateau négrier, comment se reconstruit l’esclave
africain ? L’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau explique
le rôle de
la musique, de la danse et du conte. C’est avec le conteur que la
communauté
antillaise brisée va s’articuler en paroles. La damnation initiale
portée sur
la race noire à partir de la traite a pénétré les esprits de tous les
Noirs.
Exister
en tant que Noir impliquait d’abord pour les anciens esclaves de
retrouver
leurs racines africaines et la fierté d’être Africain. C’est un long
processus
que raconte l’historien sénégalais Mamadou Diouf. C’est à la Sorbonne
que
s’établit officiellement la jonction entre Noirs africains et
américains. Quand
Césaire dénonce la violence et le mensonge colonial, Senghor invite à
un nouvel
humanise et au dialogue des cultures. Il distingue raison
« européenne » et « africaine »,
« raison-œil »
et « raison-étreinte. Pour lui « l’art est
explicatif, non
descriptif. » Césaire s’empare de la langue du maître. Il la
pétrit et la
renouvelle pour dénoncer le colonialisme. La colonisation dégrade et
corrompt,
elle n’est jamais contact de civilisation. L’Occident doit accepter que
le
monde est divers et que cette diversité est richesse. (Discours su le
colonialisme).
En
Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle, selon
Amadou
Hampâté Bâ. Cette formule est très contestable et très contestée. Au
carrefour
de trois chemins, l’Islam soufi, les lettres françaises et les
traditions peule
ou mandé, il témoigne de l’importance de l’ouverture. Dans son
ouvrage :
Nations nègres et culture (1954), Cheikh Anta Diop soutient la thèse
selon
laquelle l’impérialisme occidental a « blanchi »
l’Egypte afin de
mieux dominer les peuples colonisés.
A la
veille des indépendances, ce livre est devenu l’étendard d’une
révolution
culturelle. Dans le discours de Stockholm en 1986, Wole Soyinka porte
sa
réflexion sur le pouvoir, l’Afrique étant un repaire de tyrans autant
que le
reste du monde. Il rappelle devant les Nobel les compromissions
historiques des
penseurs des Lumières. Il s’excusera d’ailleurs par la suite d’avoir
rangé
Montesquieu au nombre de ceux qui, tels Voltaire ou Hegel ont accepté
le
principe de l’esclavage.
Selon
Edouard Glissant, la toute puissance de la civilisation occidentale a
masqué la
présence au monde d’autres cultures, africaine, amérindienne, et etc.
« Je
devine peut-être qu’il n’y aura plus de culture sans toutes les
cultures, plus
de civilisation qui puisse être métropole des autres, plus de poète
pour
ignorer le mouvement de l’histoire » écrit-il. En 1958, son
premier roman
obtient le prix Renaudot.
A
partir de l’expérience caribéenne, Edouard Glissant décrit
l’irréversible
créolisation du monde. Dans l’espace géopolitique du
« Tout-Monde »
(Traité du Tout-Monde, Gallimard, 1997), les murs tombent et les
Etats-nations sont
caducs.
Il
existe une philosophie africaine au sens grec du mot, qui ne peut être
confondu
avec l’ethnophilosophie, l’étude des représentations collectives
traditionnelles. Tel est le postulat du philosophe béninois Paulin
Hountondji
qui essaie d’expliquer sa position.
La
pensée africaine est aussi vieille que les peuples africains eux-mêmes,
déclare-t-il. Et il continue : « A force de penser
dans les langues
européennes, nous avons fini par accepter comme allant de soi des
propositions
qui n’auraient aucun sens dans nos langues. » Il n’y a pas
besoin
d’écriture pour que se développe dans une société l’esprit
philosophique au
sens de Voltaire ou de Socrate, le non-conformisme social et
idéologique.
A
priori la philosophie africaine doit comprendre aussi la philosophie
orale. La
critique de l’ethnophilosophie aura ainsi libéré le projet d’une
histoire de la
philosophie africaine.
Proche
des thèses existentialistes, Franz Fanon (1925-1961) veut comprendre
les effets
du racisme sur psychisme de l’homme noir. Il publie aux éditions Le
Seuil en
1952 Peau noire, masques blancs .Il soutient que la
« race » est une
prison pour l’homme « noir » et qu’elle l’aliène
radicalement, le
transforme en chose.
Les
Damnés de la terre connaissent, dès leur parution fin 1961, en pleine
guerre
d’Algérie, un immense succès. Interdit pat les autorités françaises,
traduit en
plusieurs langues. La réponse des armes est légitimes : la
violence fait
des colonisés des hommes libres. Dans l’histoire de la pensée noire,
Fanon appartient
à cette école qui lutte pour une démocratie postraciale.
Le
discours du pasteur Martin Luther King (1929-1968) en partie improvisé
est
typique des sermons des églises baptistes noires, notamment par la
répétition
des formules « I am a dream » et « let
freedom ring ». La
foule approuvait par des « amen » vibrants.
Louis
Farrakhan proclame la suprématie noire. Il accuse les Juifs de posséder
des
bateaux négriers.
Ce
numéro de la revue Le Point a su bien montrer les différentes facettes
des
pensées noires.
par Amady Aly Dieng
,
lundi 25 mai 2009
Source
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