|
Pyepimanla
le Magazine Antillais
|
Malouma,
diva rebelle
© Ho New / Reuters
La chanteuse mauritanienne Malouma combine la musique traditionnelle
avec d'autres influences comme le jazz et le blues.
Il ne faut
pas se fier à son accueil chaleureux dans
sa grande maison à l'entrée de Nouakchott, entre océan et désert. Ni à
son
visage lisse comme un galet, fendu d'un éclatant sourire. Pas plus qu'à
sa voix
lancinante. Malouma Mint Meidah est une tigresse capable de tous les
coups de
griffes pour défendre ses bonnes causes. Malouma, de son nom d'artiste,
est une
diva du désert, une griotte rebelle devenue reine de la musique
mauritanienne,
une sénatrice aussi, élue sous la bannière démocratique dans un pays
dont
l'histoire politique s'écrit au rythme des coups d'Etat.
Ses derniers
démêlés illustrent cet engagement et les déboires qui la poursuivent
depuis le
début de sa carrière, entre censure et opprobre social pour une femme
décidée à
abattre les barrières d'une tradition parfois pesante. "Je
revenais de
Dakar au mois de mai, raconte-t-elle, quand les
douaniers ont pris
d'assaut le bac traversant le fleuve Sénégal, fouillé ma voiture et
confisqué
tous mes CD et les cassettes que je venais de faire dupliquer. Le chef
de la
douane m'a dit en s'excusant : 'L'ordre vient d'en haut.'"
Malouma
décrypte cette phrase sibylline. "'En haut' du pouvoir il y
a
'Aziz'", explique-t-elle. Aziz, autrement dit le général
Mohamed Ould
Abdel Aziz, l'auteur du coup d'Etat d'août 2008 qui déposa Sidi Ould
Cheikh
Abdallahi, le premier président démocratiquement élu de la Mauritanie
indépendante, et très vite devenu contesté.
Pas sûr que le
général se soit chargé en personne du cas Malouma. Mais il compte assez
de
zélateurs qui, croyant lire dans ses pensées, ont pu prendre
l'initiative de
bloquer les cartons de CD où figuraient deux chansons qui auraient
écorché les
oreilles du général putschiste. L'une d'elles s'intitule Les
Gens de
principe, l'autre Unilatéral. La
première dénonce cette
propension récurrente des militaires à confisquer le pouvoir aux civils
depuis
l'indépendance mauritanienne, en 1960, tout en jurant, la main sur le
képi,
qu'ils ne font que passer. La seconde s'élève contre la volonté "unilatérale"
du général Aziz d'organiser coûte que coûte un scrutin présidentiel le
6 juin
malgré le boycottage de la plupart des partis politiques.
Depuis, et
grâce à la médiation du voisin sénégalais, le "six-six",
comme on appelait l'élection de juin à Nouakchott, a été reporté au 18
juillet.
Et le putschiste, autoproclamé "candidat des pauvres",
figure parmi les favoris pour cette élection devenue pluraliste.
Les cartons de
CD, eux, moisissent toujours dans une cahute des douanes sur les rives
du
fleuve Sénégal. "C'est de la censure, se lamente
Malouma, ce n'est
pas la première fois, mais je refuse de m'y habituer." La
censure
l'accompagne en effet depuis le début d'une carrière précoce.
La chanteuse
est née à Mederdra en 1960. L'année où la Mauritanie coupait le cordon
avec la
France colonisatrice. La capitale, Nouakchott, n'est alors qu'un
paysage de
dunes, peuplé de chacals. Le nomadisme subsiste comme mode de vie sur
ce vaste
désert grand comme deux fois la France. Dans cette Mauritanie dite "au
million de poètes", Malouma voit le jour "dans la
caste des artistes,
les griots". Son père, Moktar Ould Meidah - poète et sommité
de l'art
musical traditionnel ouvert à toutes les sonorités, y compris Vivaldi
-, initie
sa fille au jeu de l'ardin, harpe maure typiquement féminine.
"Mais
très tôt j'ai voulu sortir de ma caste, voir le monde et exprimer mes
critiques", raconte-t-elle.
Jeune
adolescente, elle provoque un scandale édifiant : elle jette une pierre
à un
émir de passage dans son village. Le tort du dignitaire aux yeux de la
jeune
rebelle ? Avoir laissé son père, malade, exposé à un soleil de plomb.
L'émir,
lui, écoutait, à l'abri d'une tente, le griot chanter ses louanges,
ceux
d'autres princes guerriers et du Prophète. "Un jour, tu
chanteras pour
moi !", lance alors, menaçant, l'émir outragé, s'amuse la
chanteuse
dans un documentaire qui lui est consacré (Malouma, diva des
sables,
production Mosaïque Films). Elle n'en fera rien. "J'ai
toujours pensé
qu'un artiste doit véhiculer un autre message, libre, sans maître."
Mais pas sans racines.
Drapée dans sa
melhafa blanche, qui enveloppe son corps d'un seul et long pan de tissu
et
glisse sur ses cheveux décolorés au henné, Malouma revendique ses
origines.
Mieux, elle craint d'être la représentante d'une caste de griots
savants en
voie d'extinction. Car, avant de briser le carcan musical traditionnel,
encore
faut-il en connaître toutes les subtilités. Pour mieux, ensuite, les
fusionner
dans le jazz, l'électro et le blues surtout.
Elle rompt
aussi avec les paroles laudatives des griots. Derrière la poésie
chantée d'une
voix lancinante et dépouillée, ses idées brisent des tabous. Non au
mariage
forcé de Mauritaniennes à peine sorties de l'enfance. Non au racisme
contre les
Négro-Africains ; à la marginalisation des castes des plus démunies,
notamment
les anciens esclaves Haratines. Oui à la mixité des communautés dans ce
pays
charnière entre le monde arabe et l'Afrique noire, "traversé
en
profondeur par des pratiques persistantes de discrimination ethnique",
note le dernier rapport du Conseil des droits de l'homme de l'ONU. "Je
suis une Africaine d'origine arabo-berbère", dit-elle.
"On
peut et on doit parler de tout. Il suffit de trouver les mots pour le
dire,
explique-t-elle, un artiste doit
s'engager." Elle sait de quoi elle parle. En 1992, le
multipartisme
fait son apparition en Mauritanie, et Malouma s'engage. "Les
Mauritaniennes sont parmi les femmes les plus libres de l'espace
arabo-berbère.
Mais si elles règnent sous la tente, elles manquent d'ambition
politique",
regrette-t-elle en balayant l'air de ses longs doigts aux ongles
délicatement
orangés. Dès le début des années 1990, elle prend fait et
cause pour Ahmed
Ould Daddah, l'opposant historique aux dictatures mauritaniennes, sur
la liste
duquel elle est élue sénatrice en 2007. "Et, dès 1992, le pouvoir m'a
mise
sous embargo culturel", rappelle-t-elle.
Car, si
l'ambassadrice de la musique mauritanienne remplit les salles de
concert de
Paris à New York, celles-ci lui sont quasiment inaccessibles chez elle.
Les
portes des médias officiels lui ont aussi été fermées pendant quinze
ans,
jusqu'aux premières élections générales et démocratiques de début 2007.
Bref
interlude interrompu, seize mois plus tard, par le coup d'Etat du
général Aziz.
"Avant,
je bénéficiais d'une forme de protection. "On ne touche pas à
Malouma", disaient les policiers dans les manifestations. Avec Aziz,
c'est
devenu : "On s'en fout de Malouma." Je reçois des menaces
téléphoniques, et, pour la première fois, j'ai un peu peur." Mais elle se bat, sans
fléchir. "Parce
tous mes rêves ne se sont pas encore réalisés",
assure-t-elle.
Christophe Châtelot
Parcours
1960
Naissance à Mederdra,
région
du Trarza, au sud de Nouakchott
(Mauritanie).
1988
Se révèle au monde de la musique au
Festival de Carthage (Tunisie).
1998
Premier album : "Desert of
Eden" (1998, Shanachie), suivi de "Dunya" (2004, Marabi-Harmonia
Mundi)
et
de "Nour" (2007,
Marabi-Harmonia
Mundi).
2007
Est élue sénatrice lors des
premières
élections générales et libres.
2008
Coup d'Etat du général Aziz.
2009
Election présidentielle.
LE
MONDE | 14.07.09 |
|