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Ces Africains dont on ne parle pas

A la fin du XVIIIe siècle, les Africains représentaient un tiers à la moitié de la population de grandes villes argentines. Aujourd’hui, ils constituent une minorité quasi invisible. Une situation dénoncée à l’occasion du festival Argentina Negra


festival Argentina NegraSelon le recensement électoral de 1778, un tiers de la population, à Buenos Aires, et presque la moitié, à Mendoza et Tucuman, était noire. A l’heure actuelle, les associations « afros » estiment à environ deux millions le nombre d’Afro-descendants en Argentine. Ce chiffre est calculé à partir d’un sondage conduit dans les villes de Buenos Aires et Rosario, selon lequel 5 % des personnes reconnaissent un membre noir dans leur famille. Cependant, on ne les aperçoit pas dans le paysage urbain de Buenos Aires. On ne voit que les nouveaux arrivés d’Afrique de l’Ouest, qui vendent des bijoux dans le centre ville. Comment expliquer ce paradoxe ?


Une minorité invisible

Les historiens expliquent que la population noire a été décimée par les épidémies et la guerre. Par exemple, deux tiers des soldats de l’Armée du Nord commandée par le général San Martin, durant les guerres d’indépendance, étaient des Noirs libérés.
Les associations d’Afro-descendants ont une autre lecture de la question. Pour elles, il s’agit tout simplement d’un processus qui les rend invisibles. Présidente de la Société de Secours Mutuel Union Capverdienne, Miriam Gomes explique ainsi : « Quand les gens nous voient dans la rue, ils pensent qu’on est des étrangers. On nie l’existence des Blacks argentins. Et puis, nous ne sommes une présence régulière ni dans la presse ni à la télé». Et elle ajoute : « On a disparu de l'histoire au XIXe siècle, au moment où l'Argentine a commencé à écrire une histoire sans Noirs ».
La communauté d’Afro-descendants se mobilise pour se faire reconnaître. Le 30 mai dernier s’est déroulé le festival Argentina Negra à l’hôtel Bauen de Buenos Aires, placé sous la devise : présence, conscience, fierté et culture. Des groupes de candombe, de musique afro-péruvienne et de danse africaine ont fait les délices du public.

Trois flux migratoires
Le festival a été le point de convergence de trois flux migratoires : les descendants des esclaves libérés au début du XIXe siècle, les fils des Capverdiens venus travailler dans la marine marchande dans la première moitié du XXe siècle et les nouveaux membres de la communauté noire, arrivés du Sénégal, de Guinée et d’autres pays ouest-africains depuis les années 1990.
Leurs histoires diffèrent, mais pour tous, il est difficile d’être noir en Argentine. « Et même très difficile », regrette Abba Goudiaby, vice-président de l’Association de Sénégalais Résidents en Argentine. « Par exemple, on a du mal à obtenir les papiers ». Venu en Argentine avant de pouvoir migrer aux Etats-Unis, il a finalement décidé de rester ici.
De son côté, Pocha Lamadrid, descendante d’esclaves libérés, ironise : « Même à l’école, on est très peu valorisé. Ainsi, on apprend que le rôle des Noires était de vendre des empanadas pendant la révolution de mai 1810 ». Paulina Dias, fille de Capverdiens, est plus optimiste : « Je n’ai pas trop souffert de la discrimination. Quand j’étais petite, on habitait à Ensenada, où la plupart des familles capverdiennes étaient installées, parmi d’autres communautés d’immigrants. Il y avait des Italiens, des Polonais et des Yougoslaves et ça se passait bien. »

Métissage musical
Présence inattendue au festival, le chanteur argentin Ricky Maravilla était l’invité du groupe de candombe La Familia. A quel titre ? Au début de sa carrière, a-t-il raconté, tout juste arrivé de Salta à Buenos Aires, il logeait à l’Hôtel Cuba, où habitaient aussi les musiciens de La Familia. « Un jour, Tataito est tombé malade et m’a demandé de le remplacer dans une performance de candombe, dans le bar où il travaillait. Il m’a dit : “ne t’inquiète pas, va et chante, on va t’applaudir”. J’y suis allé, j’ai chanté, mais on ne m’a pas applaudi ! Par contre, les rythmes du candombe m’ont fait découvrir un nouveau monde musical, différent du folklore. C’est ainsi que je suis converti à ce nouveau style musical ». Un exemple de connivence et d’enrichissement culturel.

Martin FOSSATI 

(www.lepetitjournal.com - Buenos Aires) le 21 juillet 2009