|
Pyepimanla
le Magazine Antillais
|
Cartes postales de l'horreur

La diffusion des
cartes
postales de pendaison témoigne de la "banalité" du lynchage dans
l'Amérique civilisée des années 1900-1930 © DR
De
loin, ça n’a l’air de rien. Un petit
rectangle, jauni par le temps, une photo en noir et blanc avec, au dos,
quelques mots griffonnés de cette écriture déliée du début du siècle...
De
près, on n’y croit pas. Est-ce bien un homme qui se balance là, le
corps
carbonisé, pendu au sommet d’un poteau ? Il s’appelait Jesse
Washington, il
avait 17 ans et vivait à Robinson, au Texas. Jusqu’au jour de 1916 où
une foule
de Blancs l’a mis à mort... parce qu’il était noir. Quand on en a fini
avec la
photo et que l’on s’intéresse au texte, le coeur se lève de dégoût. «
Voici
notre barbecue d’hier soir », a écrit Joe, l’épistolier
triomphant. L’ampleur du phénomène «
Ces cartes postales avaient une
fonction de commémoration, c’est-à-dire de célébration, explique Doug Shipman,
organisateur de
l’exposition "Without Sanctuary" (sans refuge) au cloître
Saint-Trophime. C’était aussi une méthode pour faire savoir
autour de soi
que ces lynchages avaient lieu, et donc une manière d’intimider et
d’opprimer
les Afro-Américains. » La macabre variété des cartes réunies
par le
collectionneur James Allen en vingt-cinq ans de recherche permet aussi
de
préciser l’ampleur du phénomène. « Tout le pays a été
concerné au plus fort
des lynchages, entre 1900 et 1930, poursuit Doug Shipman. Les
Américains collaient ces cartes postales dans leurs albums, ils les
exposaient
chez eux ou en vitrine de leurs magasins. Les lynchages étaient publics
et les
grands journaux comme le New York Times en
rendaient compte très
régulièrement. » Consentement au meurtre Les
Noirs américains forment l’essentiel
des victimes, mais une photo de 1910, entre autres, montre deux
immigrés
italiens pendus dans un marais de Floride. Dans la bouche du premier,
une mise
en garde : « Attention ! Il vous arrivera la même chose si
vous ne prenez
pas garde. Nous vous surveillons »... et pour toute
signature : «
Justice ». Mais, parce que les lynchés sont, pour la
plupart, noirs, la
mobilisation se fera lentement : « Les Afro-Américains ne
sont pas, à ce
moment-là, considérés comme des membres à part entière de la société.
Le déclin
des lynchages ne survient que dans les années 40. La photo la plus
dérangeante
pour moi est celle où l’on voit dans la foule une jeune fille qui
regarde la victime
avec une expression presque joyeuse. On saisit là tous les aspects
horrifiants
du lynchage : une victime, un public, un consentement au meurtre et une
absence
totale d’empathie pour la victime de la part du public comme du
photographe
» , analyse Doug Shipman. Précisément ce que dénonça Bob
Dylan dans sa
célèbre chanson « Desolation Row » : « Ils vendent des
cartes postales de
la pendaison... »
www.withoutsanctuary.org.Exposition
au
cloître Saint-Trophime.
Florence Colombani
source
|