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Pyepimanla
le Magazine Antillais
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Aux
États-Unis, la fin de la ségrégation
François
Hauter, à Chicago. Photo : Marc PoKempner
Phillip Jackson
est le directeur de Black Star, une association du quartier noir de
Bronzeville, situé dans le sud de Chicago. Crédits photo : © Marc PoKempner
VOYAGE
DANS L'AMERIQUE D'OBAMA (7) - Notre reporter est aujourd'hui à Chicago,
ville du nouveau président américain. Mégapole où les rapports entre
les Blancs et les Noirs ont considérablement changé. Le
ségrégationnisme, note-t-il, c'est une très longue histoire dont les
États-Unis sortent par le haut avec cet homme.
»
Précédent article : «D'Al
Capone à Madoff»
Sur
la porte, en lettres rouges, ce slogan : «L'éducation ou la mort
!» On m'a signalé cette association, qui s'appelle Black Star, dans le
quartier noir de Bronzeville, au sud du centre-ville de Chicago. Je
toque, j'entre… Trente paires d'yeux me fixent. Un silence gêné. Au
moment où je vais me retirer en m'excusant, un grand Noir se précipite
sur moi. Il me prend par le bras et hurle : «Rentre ! Rentre ! Qui
es-tu ?» J'explique : mon journal, mon périple, l'intérêt de l'Europe
pour l'Amérique… Le grand Noir se tourne vers les autres, qui sont
assis. Il leur dit, toujours bien haut : «Vous voyez, mes frères, le
monde entier vient nous voir ! Ouais ! Nous sommes le centre de
l'attention de la planète !»
Phillip
Jackson c'est le nom du directeur de Black Star explique que
toutes les associations du quartier sont rassemblées chez lui ce matin.
Il me montre un plan couvert de pastilles jaunes : «Tu vois, chacune de
ces pastilles, c'est un mort. Et, là, cette pastille rouge, là, c'est
la maison d'Obama ! Obama, tu nous entends ? Tous ces gosses ont été
tués autour de ta maison ! On a perdu 13 soldats en Irak, et 265 gosses
dans la même période ! Vingt fois plus ! Où est-ce qu'elle est, la
guerre ?»
Dans
la salle, les gens font : «Ouais ! Ouais !», comme si l'on
était au temple le dimanche matin. Une femme s'écrie : «Il faut une
aide du gouvernement !
Tu
crois qu'Obama va donner des millions de dollars à son quartier !, lui
répond une autre.
C'est
à nous de prendre en charge le problème, il faut qu'on éduque les
jeunes!», ajoute une troisième.
Phillip
se tourne vers moi : «Tu vois, mec, c'est rock and roll dans
le coin. La plupart de nos garçons se sentent abandonnés par Daddy
(Papa), ils n'ont pas de modèle, alors ils s'entre-tuent !»
«La
priorité de ce pays, maintenant, ce sera l'éducation»
Je
fais remarquer que ce problème est celui de la communauté noire
depuis plusieurs décennies. Phillip désigne tous ses amis dans la salle
et, sur le ton d'un prédicateur, il tonne : «Ouais, mon frère, t'as
raison, mais la priorité de ce pays jusqu'à maintenant c'était la
guerre ! Maintenant, ce sera l'éducation ! Nous, on va le réduire, le
fossé de l'éducation ! L'éducation ou la mort !» Toute l'assistance
fait: «Ouais !» On se quitte en s'étreignant les uns les autres.
L'on
ne fait pas mon métier sans une empathie profonde avec les
autres. Les comprendre occupe ma vie. Mes premières expériences ont été
africaines. Mais, en Afrique du Sud, à l'époque de l'apartheid, je me
heurtais à un mur. Né en Alsace au sein d'une famille de la bourgeoisie
protestante, j'avais du mal à comprendre l'apathie des Noirs, leur
soumission face à cet apartheid qui m'apparaissait comme la grande
hérésie de ma religion. Dans ce pays de cocagne, tout était fait pour
les Blancs, j'étais un Blanc, et l'infortune d'être de «l'autre côté»
m'était physiquement étrangère. Jusqu'à ce jour, dont je me souviens
parfaitement. J'étais assis sur un banc, face à l'océan, à Durban.
J'avais trouvé un numéro du Figaro vieux de quatre jours. Je le lisais,
lorsqu'un Noir est venu s'asseoir près de moi. Il m'a salué en
français. C'était singulier.
Il
avait passé six mois à Paris, invité par une organisation
d'étudiants catholiques, m'a-t-il expliqué. Puis, il m'a raconté son
voyage chez nous. À Orly, une charmante jeune fille blonde était là
pour l'accueillir. Il n'arrivait pas à marcher auprès d'elle, de peur
d'être rossé par les autres Blancs. Il se tenait à dix mètres en
arrière d'elle. Elle s'arrêtait, le regardait, lui faisait signe
d'avancer, sans comprendre. Puis, on l'a installé dans une chambre,
avec un autre étudiant. Un Blanc. Des semaines durant, il n'a pas fermé
l'œil, de peur d'être battu en pleine nuit par ce garçon. Un matin,
alors qu'il était seul dans l'appartement, le facteur a sonné.
Regardant par l'œillet de la porte d'entrée, il a cru qu'un policier
venait le chercher. Il s'est précipité pour s'enfermer dans les
toilettes. Paniqué, il s'est «pissé dessus». Son récit a duré deux
heures. La fin était violente. Lorsqu'il est rentré à Durban, libéré de
ses effrois, il a abordé en souriant une jeune fille blonde, dans la
rue. Tous les commerçants du coin sont sortis pour le rouer de coups.
La
lutte contre la ségrégation : un voyage au bout de la peur
Je
raconte cela parce que cette peur des Noirs dans le monde des
Blancs en Afrique du Sud, je ne l'avais pas comprise. Un peu plus tard,
je suis tombé sur un roman de Chester Himes, intitulé La Croisade de
Lee Gordon. C'est l'histoire d'un jeune Noir américain, au moment de la
Seconde Guerre mondiale. Les usines d'armement en Californie ont besoin
de bras, les Noirs remontent en grand nombre du sud de l'État pour
occuper ces emplois. Ils basculent d'un univers vers l'autre. Chester
Himes, qui était noir, raconte superbement la frayeur de son
personnage. On lui demande de se syndicaliser, de s'opposer aux Blancs.
Cela le terrorise et, finalement, il vainc son appréhension. La lutte
contre la ségrégation, c'est aussi ce voyage au bout de la peur. Chez
les Noirs. Comme chez les Blancs.
C'est
une longue, une très longue histoire, dont les États-Unis sortent par
le haut, dans un soulagement émerveillé.
L'élection d'un Noir ou d'un métis plutôt à la Maison-Blanche,
cent quarante-huit ans après une guerre civile atroce dont l'enjeu
était d'imposer la fin de l'esclavage partout aux États-Unis, semblait,
l'année dernière et pour la quasi-totalité des Américains, une chimère.
Pourtant, cette politique d'émancipation a été le fruit d'un effort de
longue haleine, porté équitablement par les deux grands partis
politiques du pays.
Le
Nord républicain, derrière Abraham Lincoln, a, bien sûr, amorcé
le changement. Dans l'histoire contemporaine, c'est un démocrate un
Texan ! , Lyndon Johnson, qui fait voter les lois antidiscriminatoires
majeures. Le républicain George Bush (le père) nomme le général Colin
Powell chef d'état-major de l'armée américaine. Son fils, George W.
Bush, en fait son secrétaire d'État (l'équivalent américain du ministre
des Affaires étrangères). Avec Condoleezza Rice également, les
Américains s'habituent à être représentés par des Noirs, aux plus
hautes charges de la nation.
L'élection
d'Obama a changé les mentalités
Michael
House dirige The Defender,
un journal consacré à la cause noire. Il a été fondé il y a 104 ans.
C'est une institution à Chicago. Ce diplômé de Harvard a été l'un des
premiers Noirs à grimper dans la hiérarchie des multinationales
américaines. Il n'en revient toujours pas : «L'élection d'Obama a
changé les mentalités. On peut désormais être jugé de façon neutre dans
ce pays, et non pas en fonction de la couleur de sa peau. Les Noirs
peuvent devenir ce qu'ils veulent en fonction de ce qu'ils valent !»
Michael se frappe le front. Il répète, incrédule : «C'est arrivé !»
Mais cela a été si soudain. Félix Houphouët-Boigny, l'ancien président
de la Côte d'Ivoire, m'avait raconté que, lorsqu'il était ministre
d'État de la France, à la fin des années 1950, il avait été envoyé
représenter notre pays à l'Assemblée générale des Nations unies. À la
grande confusion des membres de son cabinet, il se faisait refouler à
l'entrée des restaurants de Manhattan. Il ne s'en offusquait pas. «La
fin de la ségrégation va prendre beaucoup de temps, là-bas aussi»,
disait-il.
Washington,
la capitale fédérale, était encore coupée en deux, comme
Johannesburg ou Pretoria, lorsque je m'y suis installé il y a plus de
vingt ans. Le Washington Post
avait engagé l'un de ses premiers journalistes noirs et lorsque je le
recevais chez moi, dans le quartier blanc de Georgetown, les autres
convives étaient surpris par cette tache de couleur dans l'assistance.
Le chef d'une agence de presse internationale auquel je demandais
conseil en arrivant m'avait dit, comme une évidence : «Si vous voyez un
Noir près de chez vous le soir, appelez la police !» La nuit, en
traversant en voiture les quartiers noirs, les Blancs ne s'arrêtaient
pas aux feux rouges. Le maire de Washington, un Noir, avait mis la
ville en faillite. La défiance régnait.
Se
placer dans une perspective nouvelle
Je
retrouve un pays métamorphosé. Charles Bethea est le conservateur
du musée Du Sable, à Chicago. L'établissement, assez désordonné, montre
comment la ville, en attirant les esclaves du Sud pour les faire
travailler dans les usines, a joué un rôle central dans la longue
bataille de l'émancipation. Michael me dit : «L'élection d'Obama est
une tempête exemplaire. Ça a définitivement changé les relations entre
les Noirs et les Blancs. Cela a été possible parce qu'il y a eu
Mandela. Et puis Dennis Haysbert, cet acteur noir qui a incarné la
figure d'un président noir exemplaire dans un feuilleton très
populaire, 24 Heures chrono , en 2001. Aujourd'hui, les Américains
aiment Colin Powell et Barack Obama comme des stars de rock. Ces hommes
sont intelligents, honnêtes, charismatiques. Il se trouve qu'ils sont
noirs, et ce n'est pas un souci pour les gens. Ça, c'est extraordinaire
!»
À
Seattle, il y a quelques jours, j'avais rencontré Jerry
Large, un chroniqueur du Seattle
Times.
J'avais demandé à ce journaliste noir, dont les articles pleins de
sensibilité me touchaient, de raconter son histoire. «J'ai connu dans
mon existence des bouleversements dramatiques», déclara-t-il, en
révélant son enfance au Nouveau-Mexique auprès de ses parents, des
ouvriers agricoles saisonniers dans les champs de coton. «Enfant, je
n'ai jamais vu un Blanc à la maison. Cela a lentement évolué dans les
années 1970. Au collège, on s'est mélangé avec eux. Mais mon meilleur
copain a été obligé de changer de chambre lorsque ses parents ont
appris que j'étais Noir… Plus tard, en arrivant dans le nord-ouest du
pays, j'étais embarrassé. Je me demandais quelles étaient les règles
ici. C'est comme avec une femme : tu ne sais pas si tu dois ouvrir la
porte, ou pas.» Jerry ajouta : «Lorsque j'étais jeune, j'étais toujours
sur mes gardes. Maintenant, je ne le suis plus. Je souris davantage.
Vois-tu, si l'on se place dans une perspective nouvelle, il y a
toujours de la place pour la compréhension mutuelle.»
La
détente entre races est évidente
Donnell
Washington, l'un des sept Noirs propriétaires de chaînes de télévision
dans le pays, m'avait dit à
Great Falls,
au fin fond de l'Amérique : «Quand vous entrez dans une banque pour
demander un prêt de 10 millions de dollars, le Blanc en face
de vous
aura peut-être plus d'appréhension face à vous que devant un type de la
même couleur de peau que lui. Mais n'est-ce pas universel ? Il n'y a
pas de quoi en faire une histoire !»
En
quittant Phillip et «L'éducation ou la mort !», sur l'avenue
Martin-Luther-King-Junior, je retrouve la rue où l'on se salue
amicalement les uns les autres. La détente entre races est évidente. Je
suis captivé par ces États-Unis qui se métamorphosent en se
construisant sur des mythologies, avant de les faire vivre. Il y a la
légende des fondateurs d'abord, venus de l'Europe inégalitaire pour
garantir leur liberté et leurs idéaux. Celle des architectes de ce pays
magnifique ensuite, qu'ils soient bâtisseurs d'empires industriels ou
redresseurs de torts dans l'Ouest sauvage. Et puis ce Nord qui décide
de changer la façon dont le Sud devra vivre, avant de parvenir à
apaiser les relations entre les races ! Bien sûr, la fin de la
ségrégation ne signifie pas que l'inégalité entre les uns et les autres
ne perdure. Il y a ceux «qui ont» et ceux «qui n'ont pas». Mais l'une
des femmes les plus riches des États-Unis n'est-elle pas Oprah Winfrey,
journaliste noire vivant à Chicago, née dans le Mississippi rural ? Une
personnalité appréciée par l'ensemble des Américains, dont la fortune
est estimée à 2,5 milliards de dollars.
«Oui,
nous le pouvons !» : le message de Barack Obama galvanise les
Noirs américains. Je dirige mes pas vers la maison du président des
États-Unis, à Chicago. Des voitures de police protègent le lieu. Je
suis interloqué. Cette demeure patricienne, que Barack Obama a acquise
avec les droits d'auteur de son très beau livre Les Rêves de mon père,
ne correspond guère au personnage du modeste animateur social à
l'écoute des pauvres fabriqué par ses communicants. Il y a là une
bizarrerie.
21/07/2009
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