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Pyepimanla
le Magazine Antillais
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Trinité-et-Tobago : Un
melting-pot à
l'antillaise
La plus grande
île de Trinité-et-Tobago
se dessine au large du Venezuela. Carrefour de cultures, elle cherche
sa voie
vers une modernité tranquille. Balade tropicale sur les traces de
l'écrivain
V.S. Naipaul.
Tenez,
goûtez-moi ça ! » Piero
Guerrini me tend une pomme d'eau : ce fruit au goût très léger, presque
aérien,
n'est pas plus gros qu'une prune. C'est une bouchée plus délicate que
les
autres fruits que Guerrini n'a cessé de nous offrir, à Louise, ma
femme, et à
moi, au cours de dégustations dans son hôtel, les pieds dans l'eau. Je
peux
vous recommander l'abiu, fruit du caïmitier, dont la pulpe possède la
consistance de la crème anglaise.
Il y a une douzaine d'années, Guerrini, un photojournaliste italien,
découvre
Grande-Rivière et ses 300 habitants, au nord de la Trinité. Le village
surplombe la côte, et Guerrini apprend qu'une pension située face à une
plage
déserte est à vendre. Il l'achète et ne la quitte plus. Aujourd'hui, au
terme
de rénovations et d'extensions régulières, le Mount Plaisir Estate est
devenu
un paradis doté de treize chambres rustiques, mais confortables, et
d'un
restaurant. Sa plage, entourée de montagnes boisées, y accueille au
printemps
la ponte des tortues luths. Guerrini est également propriétaire d'une
plantation de cacao de 10 hectares, située non loin de l'hôtel, le long
de la
Grande Rivière qui donne son nom au village. C'est sur ces terres qu'il
a pu
s'adonner à sa passion : la culture des fruits exotiques. Il a planté
dans son
domaine plus de cinquante essences fruitières. Un potager et quelques
poules,
pour les œufs frais, complètent sa petite entreprise. Prochaine étape :
quelques bufflonnes, pour faire de la mozzarella.
Située à
l'extrême sud des Antilles, cette île était autrefois une étape
maritime sans confort, puis elle est devenue un carrefour de cultures.
Les
voyageurs de passage ont fini par s'y installer, parfois à contrecœur.
La
Trinité et ses 1300000 habitants forment aujourd'hui l'une des îles les
plus
industrialisées de la région, proche géographiquement mais
culturellement très
éloignée de sa voisine Tobago, avec laquelle elle forme l'État de
Trinité-et-Tobago [sous domination anglaise jusqu'en 1962]. Sans doute
personne
n'a jamais fait ses valises à destination de la Trinité dans l'idée de
s'y
installer. Mais, une fois sur place, on se laisse apprivoiser. Chacun
prend ses
marques puis s'enracine. Et c'est bien sa nature cosmopolite qui
distingue la Trinité
: sa richesse culturelle dépasse celle des les autres îles des
Caraïbes.
Toutes les strates de l'histoire de la Trinité affleurent au cimetière
Lapeyrouse, niché dans la capitale, Port of Spain [Port d'Espagne]. Ses
tombes
et ses mausolées forment un mélange hétéroclite de colonnes
corinthiennes et de
flèches gothiques. Des parcelles, entourées de grilles rouillées,
évoquent de
vieilles carcasses de sommiers à l'abandon. Mais le plus surprenant, ce
sont
les noms : français, chinois, espagnols, indiens, portugais ou
afro-trinidadiens.
Les premiers
habitants de la Trinité étaient des Amérindiens. Sir Walter
Raleigh y fit escale en 1595 avec quatre navires et trois cents hommes,
avant
de reprendre sa route vers le Venezuela et l'Orénoque. Vinrent ensuite
les
tutelles espagnole puis britannique, et l'indépendance en 1962. L'île
fut aussi
une halte pour les "esclaves temporaires" venus de Chine [indentured
servants, des esclaves travaillant sous contrat en échange
de la gratuité
de leur voyage vers un autre pays, qui étaient en général affranchis au
bout de
quelques années]. Des marchands de textile venus du Moyen-Orient - dont
les
descendants sont qualifiés de "Syriens" - y firent aussi escale,
ainsi que les ouvriers agricoles fuyant l'archipel portugais de Madère
et sa
viticulture en déclin.
Les descendants d'immigrés venus d'Afrique et d'Inde orientale
constituent
toutefois les deux communautés majoritaires de l'île. Elles
représentent
chacune 40% de la population. Au XVIIIe siècle et au début du XIXe,
les
planteurs de canne à sucre firent venir à la Trinité des esclaves
africains.
Lorsque l'esclavage fut aboli sur l'île, dans les années 1830, les
planteurs se
tournèrent vers la main-d'œuvre venue d'Inde : le premier navire
transportant
plus de 200 "esclaves temporaires" indiens accosta à la Trinité en
mai 1845. Au cours des 75 années qui suivirent, quelque 143000 Indiens,
pour la
plupart originaires de Calcutta, débarquèrent sur l'île.
La majorité des immigrés indiens pensaient rentrer au pays à la fin de
leur
contrat, mais rares sont ceux qui effectuèrent le voyage du retour.
Aujourd'hui, la communauté indienne est massivement présente dans les
plaines
centrales, sur les terres fertiles autrefois couvertes de plantations
qui
s'étendent de la côte jusqu'aux montagnes de la Central Range. La
promenade
commence à Chaguanas, capitale de la Trinité indienne, située à une
trentaine
de kilomètres au sud-est de Port of Spain.
Les Indiens,
pour la plupart
d'anciens travailleurs ruraux, ne se sont pas rué vers la ville ; ils
l'ont
plutôt laissée venir à eux. Les snacks et les usines en béton
surgissent de
terre le long des routes qui mènent à la ville. Chaguanas est une
petite cité
pressée de devenir grande.
Notre guide, Stephen Broadbridge, un Trinitéien qui met sa Land Rover
au
service des touristes, disserte sur la réussite des travailleurs
d'origine
indienne dans les affaires et la politique locales. À la sortie de la
ville, le
paysage poussiéreux s'anime ; des effluves de curry nous chatouillent
les narines
; des essaims multicolores de drapeaux de prière hindous flottent au
sommet de
grands mâts de bambou plantés dans les jardins. Des temples hindous
surgissent
dans le paysage, apportant une explosion de couleurs et de fantaisie
architecturale. Les deux temples les plus surprenants ne sont qu'à
quelques
kilomètres de Chaguanas, près de Waterloo, l'un des nombreux villages
construits à la lisière des plantations de canne à sucre. Sur le
chemin, nous
empruntons une allée bordée de palmiers royaux. Ces grands arbres
permettaient
autrefois aux ouvriers agricoles de trouver leur chemin dans le
labyrinthe des
hautes cannes à sucre. Le temple de Waterloo fut érigé une première
fois sur la
côte, en 1947, par un ouvrier agricole très pieux du nom de Seedas
Sadhu. Pendant
25 ans, à marée basse, il accumula des pierres et du ciment à quelques
dizaines
de mètres du rivage : il avait décidé de construire sa propre île, afin
d'y
ériger sans crainte un nouveau temple. Mais Sadhu ne put jamais
contempler
l'œuvre de sa vie. Il est mort en 1971, et ce qu'il avait construit fut
emporté
par la mer. En 1994, pour le cent cinquantième anniversaire de
l'arrivée des
premiers immigrés indiens, le gouvernement de la Trinité commanda la
construction d'une île artificielle reliée à la terre ferme par une
chaussée
piétonne. Au sommet de l'île fut érigé, en mémoire de Sadhu, un temple
surmonté
de deux dômes à bulbes.
Au nord de
Waterloo, nous nous arrêtons près de l'ashram et centre de yoga de
Dattatreya. On y trouve le mûrti de Hanuman, une étonnante statue du
dieu-singe
des Hindous surplombant les champs du haut de ses 25 mètres. Construite
par des
artisans indiens en 2003, cette effigie sacrée serait la plus haute
construite
hors d'Inde. Nous restons bouche bée devant tant d'audace, puis,
assommés par
la chaleur tropicale, nous allons chercher du réconfort dans un jus de
mangue.
À Chaguanas, nous sommes passés devant la Lion House, une maison bâtie
dans le
style du nord de l'Inde par le grand-père de V.S. Naipaul, le Prix
Nobel de littérature
2001. Immortalisé dans le roman de Naipaul Une maison pour
monsieur Biswas,
cet édifice blanc trapézoïdal doit son nom aux statues de lions qui
trônent
au-dessus de la galerie du rez-de-chaussée. Malheureusement, le
bâtiment n'est
pas ouvert au public. Broadbridge nous apprend qu'un musée régional
pourrait
s'y installer, mais il s'empresse d'ajouter qu'il ne sera pas consacré
à
Naipaul. Rien d'étonnant à cela : Naipaul dépeint dans le charmant Miguel
Street - l'un de ses premiers romans - la vie des habitants
d'un quartier
de Port of Spain, mais cet enfant du pays est loin d'être adulé par ses
compatriotes. Les Trinidadiens semblent éprouver à son égard un mélange
de
respect inavoué et de franc mépris. Malgré son prix Nobel, personne ne
pardonne
à Naipaul d'avoir quitté son île pour faire des études à Oxford, ni
d'avoir
fait carrière grâce à la critique du provincialisme des Caraïbes.
Pourtant,
sous la plume de l'écrivain, Port of Spain devient une ville animée
dont les
rues possèdent toutes un regard, une écoute et une conscience. Elles
regorgent
de secrets qui ne demandent qu'à jaillir.
Dans des ruelles étroites du quartier Saint-James où Naipaul a grandi,
les
anciennes villas élégantes ont pour la plupart disparu, grignotées par
la zone
commerciale qui déborde du centre-ville. Les rues présentent désormais
des
alignements de murs de parpaings hérissés de pointes. Bien que la
découverte
soit moins charmante que prévu, nous constatons avec plaisir que les
rues ont
encore des yeux. Nous empruntons une rue étroite à la recherche d'un
temple
raffiné, le Paschimkashi Hindu Mandir, lorsqu'un homme court vers nous.
«
Cette rue-là ? C'est un repaire de dealers, vous feriez mieux de la
contourner
», nous conseille-t-il. Nous nous engageons donc dans une
autre rue. Un
barbu à la crinière léonine s'approche alors. «Suivez-moi.
Je vais vous
montrer quelque chose que peu de gens peuvent voir. » Trois
rues plus
loin, nous arrivons sur un terrain vague où se dresse une construction
de
fortune, de la taille d'une petite épicerie, couverte de cartons
d'emballage.
À
l'intérieur, deux hommes et
deux adolescents posent du papier d'aluminium violet sur une
reproduction,
haute de 3 mètres, d'une mosquée du XIVe siècle. Dans quelques jours,
on
retirera les cartons et on fixera des roues à cette incroyable mosquée
qui
défilera dans la ville à l'occasion de la fête musulmane de
Hosay.
Chaguanas est
habitée par l'Inde, mais l'esprit afro-trinidadien règne sur Port
of Spain. Cet héritage devient omniprésent durant les deux ou trois
mois qui
précèdent le carnaval. Difficile de faire cent mètres sans tomber sur
un
atelier où l'on s'affaire à la fabrication de costumes extravagants.
Partout,
on s'exerce à danser le calypso dans les panyards,
ces bouts de
terrain délimités par des chaînes et bordés de chaises en plastique ou
de
gradins. D'impressionnants orchestres de steel drums
[percussions],
rassemblant parfois plus de cent musiciens, répètent en vue des grandes
compétitions qui sont l'un des clous du carnaval. L'instrument originel
- le
bidon d'essence - est aujourd'hui fabriqué pour produire un son plus
pur et
plus vibrant. Dans les stands de tôle, des vendeurs proposent bière, CD
et
tee-shirts. Loin d'être un mur sonore impénétrable, la musique des
panyards est
une déferlante de sons pleins de gaieté qui se répand dans la rue,
vague de
couleurs et de joie qui illumine jusqu'aux quartiers les plus durs. Une
transformation incroyable.
Wayne
Curtis source :
The New York Times- Etats Unis
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