L’avalasse
Il y eu une
semaine avant mon départ une grande tombée de pluie. Pas l'ondée
quotidienne
des jours d'hivernage qui, brisant un court instant la chaleur
accablante, nous
fait vite galoper le souffle libéré vers le premier auvent mais, comme
surgie
du flanc de la montagne, la ruade puissante d'une rivière en crue.
Le ciel
s'éteignit, les dalots débordèrent, des torrents impétueux giclèrent
des
venelles et convergèrent vers la grand-route qui fut bientôt coupée.
Il plut ainsi
pendant des heures puis, aussi brutalement qu'elle avait commencé,
l'avalasse
cessa.
Ce fut comme
l'émergence d'une lumière neuve. Les haies d'alamandas semblèrent
reprendre vie
et, bien qu'il ne fut encore que seize heure, les cabris des bois se
mirent à
scier le silence comme si, prenant un peu d'avance, le crépuscule
succédait à
la pluie.
Très vite les
cocotiers reprirent appui sur le soleil et la chaleur, de nouveau
triomphante,
séquestra la fraîcheur.
— Eh bien !
Compère ! hurla Sonson d'aussi loin qu'il me vit, la pluie ne t'a pas
emporté ?
Il était
habillé d'un vieux short kaki, d'une chemise en madras nouée sur le
nombril et
portait à ses pieds des sandalettes de pêcheur.
— Viens, je
t'amène chez Jojo.
Jojo était
une imposante négresse bleue, tonitruante d'amitié. Elle cueillait ses
clients,
vêtue d'une gaule défraîchie dissimulant tant bien que mal ses formes
plantureuses, sur le seuil mal dégrossi de son lolo.
— Ça va
doudou ? dit-elle en m'embrassant d'autorité.
Sur fond
d'eau de toilette vanillée, ses joues sentaient l'accra-morue, le
court-bouillon poisson et le gâteau coco.

Photographie
: Christine Le
Moigne-Simonis
Un transistor
jouait à mi-volume à l'intérieur de la paillote un air de Malavoi,
parfaitement
de circonstance, que les buveurs de rhum reprenaient l'air absent.
Mama pitit ou we
zombi lan nuit
Mama zéclé lorag épi la pli
Mama an ti
karès zombi an fuit
Man ka tan'ou ka chanté pu
soulagé tché li
Ni tenant
plus, Jojo entraîna Sonson dans un pas de biguine. Ils explosèrent
alors dans
un éclat de rire, à ce point complice et enfantin, qu'il était un
bonheur à lui
seul puis s'installèrent, comme de vieux amants, près d'une table où
des vieux
corps, indifférents aux convulsions de la jeunesse, jouaient aux
dominos.
Jojo apporta
elle-même la bouteille de rhum, la coupelle de sucre et le citron. Puis
elle
héla son fils qui paradait derrière le comptoir en bambou.
— Justin !
Apporte pour moi une poignée d'accras …
Des clients
entraient. C'était pour la plupart des pêcheurs du bourg vêtus de
maillots de
corps aux mailles aérées, de chemises kaki ou de tee-shirts blancs.
Chaque fin
d'après-midi, un peu avant la chute brutale du soleil, ils quittaient
leurs
cases chauffées à blanc et dérivaient, en une sempiternelle migration,
vers la
paillote de Jojo. Ils n'en avaient pas encore franchi le seuil que les
déjà
assoiffés, comme s'ils ne les avaient pas vus depuis des siècles, leur
tombaient sur le dos. Alors, dans une terrible secouée de rire, une
tremblée de
vigoureux créole, Maître Sonson s'écartait pour les laisser passer.
Calmé, il
piqua dans l'assiette un accra croustillant.
— Dis-moi, pitite,
c'est vrai, tu vas bientôt
partir ?
— Jeudi
prochain Sonson, par l'avion de vingt heures.
J'aurais aimé
qu'il me remette sur la piste de Lannig. Qu'il m'aide, même de façon
fugace, à
remonter le temps ; à établir un lien entre ses souvenirs supposés ou
réels et
l'unique photographie en pied que je possède de mon père.
Saisi par un
opérateur de rue au mitan des années cinquante, le cliché nous dévoile
un homme
juvénile d'aspect, petit mais bien proportionné. Son visage à l'ovale
parfait,
fendu de petits yeux obliques de breton bigouden, s'achève, témoignage
oh
combien émouvant de notre filiation, par une fossette drue, profonde et
mystérieuse. Il porte un costume sombre, sans doute bleu marine et ses
cheveux,
que Man Anna avait connu épais et ondulés, sont plats et clairsemés.
Son
poignet droit, soutenu par une écharpe elle-même plus qu'à demi cachée
par le
journal qu'il tient coincé sous son aisselle est bandé car il vient de
commettre une tentative de suicide. Hélas, Sonson, bloqué par je ne
sais quelle
pudeur depuis que nous étions amis, n'abordait plus le sujet. Sans
doute
attendait-il qu'un signe, quelque chose de concret qui l'aurait libéré,
mais
j'étais, quant à moi, incapable de montrer pareille simplicité. À des
moments
comme celui-là je redevenais le petit garçon à qui Man Anna surinait :
— Kan
moun ka palé, ti moun ka prié bondié.
Il m'en était
resté comme une crispation, une impossibilité à faire, au risque de
passer pour
un sot, autrement que d'attendre.
Pensif, je me
levais pour regarder la plage.
Des nuages
noir-orage déchiraient les pitons du Carbet et retombaient sur
Fort-de-France
qu'ils semblaient étouffer. Deux libellules tremblaient dans la lumière.
À l'intérieur
du lolo, les tafiateurs se turent. Le silence devint d'autant plus
lourd que
chez Jojo il était loin d'être la norme. Sonson le brisa net en
s'adressant à
moi.
— Le cyclone
vient sur nous, pitite. La météo ne
l'annonce pas encore, mais, crois-moi, il arrive. J'espère que tu seras
parti à
temps.
Etonné et
troublé je regardais Sonson.
— Je n'ai pas
besoin des prévisions ajouta-t-il ; et Jojo pas d'avantage. Regarde les
crabes
de terre sortir de leurs trous sans attendre le soir. C'est un signe
qui ne
trompe pas. Et puis, il fait si chaud, beaucoup trop chaud ! Les pluies
sont
trop violentes. Le cyclone vient, pitite, le cyclone vient !
En même
temps, soudain réanimé, le chœur des tafiateurs se mit à psalmodier :
— Siklôn-là
anlé nou ! Siklôn-là anlé nou !
José Le
Moigne
lemoignejose@yahoo.fr
http://www.potomitan.info/lemoigne/index.php
http://lebretonnoir.over-blog.fr
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/lemoigne.html
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