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Comme un malaise…

grande halle de la villette
photo E. Zephyrin

C’était deux jours avant la fin de l’exposition “Kréyol Factory” à la Grande Halle de la Villette (7 avril – 5 juillet 2009).

Arrivé vers 18 heures le vendredi 3, je n’aurai que trois-quart d’heure de visite, un léger malaise donc, ou plutôt une frustration que la fermeture se fît si tôt le weekend, 19 heures les vendredi, samedi et dimanche au lieu de 22 heures comme en semaine. Mais bon, il m’aurait fallu mieux lire le programme.

Ayant téléchargé l’audio-guide gratuitement sur le site de l’exposition, je me lance, l’oreillette du lecteur MP3 dans l’oreille droite, je commence la lecture de la piste un. 

Après quelques conseils sur l’utilisation de l’audio-guide et le nombre de commentaires signalés par un numéro, la voix me parle du “prologue à l’exposition”, une œuvre de Jane Alexander intitulée “Integration program, man with TV”. 

Mais voilà, impossible de trouver le numéro un. J’avance quand même et passe de section en section. Je remarque au passage que dans les “îles sous influence”, la Guadeloupe et la Martinique sont face à face, ce qui me semble normal, mais si, dans le mouvement naturel du sens de la visite, la Martinique saute aux yeux, colorée, vive, avec près d’une trentaine de photos, il faut se retourner pour découvrir la Guadeloupe avec une dizaine de photos en noir et blanc.

De belles photos, mais une impression d’austérité, à tel point que la photo rappelant le Bumidom, qui pourtant a concerné les deux îles, se trouve de ce côté. Mais passons et continuons, cependant une impression de malaise m’accompagne : les concepteurs auraient donc vu moins de vie et plus de passé en Guadeloupe.

J’avance encore, toujours dans l’impossibilité de trouver ces numéros qui feraient coïncider ce que j’entends dans mon lecteur avec ce que je vois.

Le hasard a fait que devant la statue du Baron Samedi, j’étais synchrone, mais hasard seulement. J’aperçois,… comment dire ? comment dire hôtesse au masculin ? 

J’aperçois donc deux jeunes hommes, et leur demande où sont les numéros qui me guideraient. 

Ils sont là me disent-ils, oui mais, impossible pour eux de me les montrer. 

Nous remontons donc l’exposition à la recherche de ces numéros “fantômes”.

Au bout de deux ou trois salles, enfin, nous en repérons un, à peine deux centimètres de hauteurs, en noir, sur une plaque gris aluminium. Pratiquement invisible.

kreyol
photo J.E.L

Malaise encore, l’impression d’être perdu et de ne rien comprendre à cette exposition, même si ici ou là, une œuvre frappe l’imagination, comme celle du portoricain Jorge Pineda, représentant des jeunes, la tête dans le mur, le cerveau comme un cauchemar de bande dessinée, un enchevêtrement de fils impossible à dérouler.

Le temps a avancé et les hôtesses me demande de regagner la sortie, mes trois-quart d’heure sont pratiquement terminés. 

Je leur fausse compagnie et me précipite vers un escalier qui mène au deuxième niveau, je découvre en passant , vue d’en haut, la mer métaphorique scénographie de l’exposition. Je n’ai pas eu le temps de voir les vidéos sur “Être chez soi de loin”. 

Au deuxième niveau, je découvre rapidement le projet du “Mémorial Act-e” qui sera construit sur la friche industrielle de l’usine Darboussier, en Guadeloupe : une impression de fraîcheur que j’imagine sous le soleil de Pointe-à-Pitre. 

Les hôtesses m’ont rattrapé, je décide de revenir le lendemain.

Le lendemain, je suis là sur les coups de 14:30. Je ne suis pas stressé, j’ai tout mon temps, jusqu’à 19:00; j’ai eu la chance de pouvoir parquer mon automobile, gratuitement, juste de l’autre côté du périphérique, à Pantin.  

Les services de police commencent à établir leurs barrages : la Porte de Pantin est le terminus du défilé du Carnaval Tropical de Paris. Les vendeurs à la sauvette sont déjà installés, un parfum de bokit par ici, j’aperçois deux immenses sorbetières, sur l’avenue Jean Jaurès, en face de la Grande Halle.  

raje

Mais pas de temps à perdre à observer la foule qui se forme déjà, me voilà de nouveau sur “la mer” de l’exposition, mais toujours pas de numéro 1, tant pis, je lance la piste 4 qui présente la section 1 intitulée “Traversée”. Section qui rappelle le “déni d’humanité” fait aux “africains déportés” et aux “engagés”. J’arrive enfin à caler mon lecteur sur ce que je vois.  Mais malaise encore, à cause de ce que je ne vois pas. Je ne vois pas d’audio-guide sur l’oreille des autres visiteurs que je croise, je ne vois pas non plus de lecteur MP3; mais je vois ici ou là des moues dubitatives. En effet, sans guide audio ou physique comment comprendre que dans la section consacrée à la Jamaïque, Porto Rico et les Chagos, la super héroïne n’est autre que l’auteur, Renée Cox, en habit de Raje, héroïne jamaïcaine à la tenue aux couleurs rasta, libérant des personnages, dont le fameux Uncle Bens, de leur asservissement publicitaire. 

acorazadoComment se rendre compte de l’intérêt artistique de l’œuvre de Limber Vilorio : une épave de voiture, objet sacré de la société de consommation, intitulée “Acorazado”, si on ne sait pas que la cuirasse de cette carcasse sous-marine, faite de 210 000 douilles de balles de revolver, renforce son caractère précieux  tout en renvoyant à la violence des rapports sociaux en République dominicaine. 

Comment comprendre, “Triptika”, le triptyque du vidéaste Guadeloupéen Jean-Yves Adelo sans savoir qu’il est “en quête d’un passé culturel noir dont les traces visuelles sont brûlées par le temps ou s’avèrent introuvables”.

Comment comprendre tout cela, et d’autres choses encore, si l’on n’est pas un amateur d’art particulièrement éclairé ? J’avoue que je n’ai pas la prétention de l’être. L’audio guide est encore téléchargeable sur le site Kréyol Factory, qu’il me soit pardonné de penser que son écoute serait profitable à tous ceux qui ont fait la visite sans guide.

18:40, je sors de l’exposition avec encore cette impression de malaise, voire de mal-être. 

Avec le sentiment d’un certain insuccès de l’opération. Ce n’est pas d’avoir croisé par deux fois le président du Parc qui aurait pu m’enlever ce doute, tant il m’a semblé soucieux ce samedi 4, mais peut-être que j'e m’égare et que ce n’était que la fatigue accumulée avant le weekend qui arrivait. 

foule

photo J.E.L

Je sors donc avec un certain mal-être, après avoir vu ces identités multiples ou cette identité fractionnée, éparpillée, explosée, en lutte permanente pour se trouver et se poser, ou en voie d’extinction comme les chagossiens. qui ont habité l’île de Diego Garcia et deux îles de l’archipel des Chagos pendant plus d’un siècle, avant d’en être expulsés vers Madagascar ou les Seychelles par le gouvernement britannique à la fin des années soixante.

carnaval tropical de paris

photo J.E.L

Sur l’Avenue Jean Jaurès la foule est dense, séparée de la Grande Halle par le parvis et sa fontaine comme un no man’s land. Le Carnaval commence à arriver, il faisait chaud dedans, je me paye une Ordinaire, je fais trois photos et je m’en vais en imaginant la même foule en train de visiter Kréyol Factory.

 
Jean Largitte

source

08/07/2009