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Pyepimanla
le Magazine Antillais
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Le silence officiel
sur les bilans des entreprises de sous-traitance
Par Leslie Péan

L’obscurité
voulue et maintenue par les entrepreneurs de la sous-traitance sur les
états
financiers du secteur mine la confiance entre les patrons et le reste
de la
société. Dans une société dynamique, les marges bénéficiaires dans
n’importe
quel secteur économique sont connues et il n’y a aucun mal à les
afficher.
L’opacité sur le chiffre d’affaires du secteur de la sous-traitance et
sa
dynamique dans le temps masque des informations aux agents et aux
citoyens qui
ne leur permettent pas de se situer dans les débats en cours sur le
salaire
minimum de 200 gourdes dans l’industrie d’assemblage. Les principes de
justice
qui doivent gouverner la structure de base de la société sont l’objet
de
malentendus et de contre-sens justement à cause des omissions graves et
des
erreurs contenues dans les connaissances disponibles. Ces zones d’ombre
ne
permettent pas de déterminer la valeur ajoutée réelle dans le chiffre
d’affaires du secteur de la sous-traitance et contribuent à alimenter
la
tendance de prendre les faits au tragique. La valeur des tissus, des
boutons et
autres matières premières n’est pas comptabilisée séparément dans les
statistiques du US Department of Commerce, cependant nous savons qu’il
faut 50%
de valeur ajoutée pour que le produit puisse être exporté aux
Etats-Unis. Par
exemple, si nous prenons le chiffre de l’an dernier de 412 millions, il
faut inclure
50% de valeur ajoutée, soit 206 millions. L’État contribue aussi à
cette
opacité en ne donnant pas les informations qu’il détient ou devrait
détenir sur
le secteur d’assemblage. Le silence officiel de l’Etat sur les bilans
des
entreprises de sous-traitance sied aux gens qui aiment les eaux
troubles, le
blackout et le fè nwa. Le gouvernement réagit comme
si lui aussi n’est
pas au courant ou ne veut pas être au courant des bilans des
entreprises. Quand
la lutte contre la corruption est criée sur tous les tons, le silence
officiel
sur les bilans du secteur d’assemblage ne peut qu’irriter et indiquer
comment
il n’y aucune prise sérieuse et effective des responsabilités en la
matière. En
ouvrant la boite de Pandore, il y a le risque de faire tomber un pan de
l’édifice
social. Ce serait le prix à payer selon certains. Mais le risque est
trop grand
selon d’autres de faire tomber tous les autres pans. Le concert social
qu’on
aurait dû avoir aboutit à la cacophonie parce que le chef d’orchestre
est
absent. L’Etat comme chef d’orchestre encourage l’ignorance et n’est
pas en
mesure de répondre à la demande de connaissance du reste de la société.
Une
demande de connaissance qui s’accompagne d’une demande de sécurité, de
confort,
de calme, mais surtout de justice.
En
effet, la question fondamentale dans le débat de sourds autour du
salaire
minimum de 200 gourdes dans l’industrie d’assemblage est la justice.
Rien
d’autre. Il y a une demande de justice qui augmente avec le temps. Une
demande
de justice pour aujourd’hui mais aussi pour hier. Dans ses tentatives
pour
permettre à son peuple d’avoir un des plus hauts niveaux de vie de la
planète,
le gouvernement américain a vite compris que la justice était centrale.
Après
des centenaires de racisme, d’esclavagisme et d’exploitation des
minorités, le
gouvernement américain s’est inspiré des travaux de John Rawls,
professeur de
philosophie à l’université Harvard, pour jeter les bases de la
repentance et de
la réparation pour les maux infligés aux minorités. L’article de John
Rawls La
Justice comme équité publié en 1958 a secoué les torpeurs.
Dans les deux
principes qui sont les fondements de sa théorie de la justice, formulés
dans
son ouvrage séminal Théorie de la Justice publié en
1971, John Rawls a
dégagé l’essence de la politique pour combattre les inégalités
sociales. [1]
Dans son entendement, les inégalités sociales et économiques doivent
procurer
le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société.
Cela
conduira à la politique de l’affirmative action ou
encore de la discrimination
positive décidée par le président Lyndon Johnson en 1965. Le
gouvernement américain
a mis en œuvre ces recommandations dont l’un des résultats, quarante
ans plus
tard, sera la victoire de Barack Obama aux élections présidentielles de
novembre 2008. Tels sont les changements que peut amener une politique
de
justice dans la recherche des bases matérielles du bonheur. Ce n’est
pas un
économiste qui a fait la contribution décisive dans la lutte contre les
inégalités mais bien un philosophe. Nombre d’autres pays prendront la
route de
la discrimination positive dont le Brésil, le
Canada, la France, le
Japon, l’Afrique du Sud, etc. pour lutter contre les inégalités
criantes.
Les
obstacles à la compétitivité internationale
Les
Haïtiens peuvent-ils avoir l’intelligence nécessaire en l’an 2009 pour
appliquer les politiques dictées par les théories de John
Rawls ?
Pourront-ils utiliser la richesse analytique de ses travaux pour ne pas
sacrifier l’équité au profit de l’efficacité ? Sauront-ils
faire face à
l’offensive internationale tripartite des bailleurs de fonds
internationaux (FMI,
Banque Mondiale, BID), soutenue par l’Organisation Mondiale du Commerce
(OMC)
prônant le libre-échange tous azimuts, et les multinationales qui sont
le fer
de lance de la globalisation sauvage ? Subissant les pressions
des milieux
d’affaires de la sous-traitance, le gouvernement haïtien peut-il avoir
une
politique qui soit dans l’intérêt des travailleurs ? Comment
éviter que
les pratiques des ateliers de misère (sweatshops) ne
soient généralisées
dans l’industrie de la sous-traitance, particulièrement au niveau des
salaires ? Telles sont les vraies questions auxquelles est
confronté le
peuple haïtien dans la lutte pour le salaire minimum de 200 gourdes
dans
l’industrie d’assemblage.
Cette
crise du salaire minimum indique en clair comment l’industrie
d’assemblage ne
saurait être le levier essentiel de l’économie haïtienne. Mais aussi
elle nous
oblige à regarder en face les obstacles à la compétitivité de
l’économie
haïtienne en général. Contrairement à la propagande qui met l’accent
sur le bas
niveau des salaires comme atout pour la compétitivité, l’analyse
scientifique
révèle que l’Etat et la culture de corruption généralisée sont les
vrais
obstacles à la compétitivité locale. Au lieu de résoudre ces désordres
constituant les fondements des comportements ambivalents qui bloquent
l’évolution de la société haïtienne vers le haut, les dirigeants
politiques et
économiques préfèrent se voiler la face et faire porter le fardeau de
leur
inefficacité par les travailleurs en maintenant leurs salaires à des
niveaux de
misère.
|
Tableau 1 Haïti dans le monde
des affaires
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2009
|
2008
|
Variations
|
|
|
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|
Classement global
|
154
|
147
|
-7
|
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|
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|
Création d'une entreprise
|
174
|
176
|
-2
|
|
Octroi de permis de construire
|
126
|
127
|
1
|
|
Embauche des travailleurs
|
35
|
35
|
0
|
|
Transfert de propriété
|
128
|
129
|
1
|
|
Obtention de prêts
|
145
|
141
|
-4
|
|
Protection des investisseurs
|
164
|
161
|
-3
|
|
Paiement des impôts
|
91
|
86
|
-5
|
|
Commerce transfrontalier
|
146
|
140
|
-6
|
|
Exécution des contrats
|
92
|
91
|
-1
|
|
Fermeture d'entreprise
|
153
|
151
|
-2
|
Banque
Mondiale, Doing Business 2009, Washington, D.C.,
2008.
Le
tableau 1 donne la place d’Haïti dans le classement international de
181 pays
en ce qui concerne onze indicateurs permettant de jauger la facilité de
faire
des affaires commerciales, industrielles et financières. Le constat est
pitoyable. Sur dix indicateurs, sept sont négatifs. Haïti ne fait que
régresser
depuis 2006. La dégénérescence se dégrade et se renouvelle. De 2008 à
2009,
Haïti perd sept places dans le classement et passe de la 147ème
position à la
154ème position. La raison essentielle de cette dégringolade vient des
comportements grotesques de nos élites économiques et politiques. Des
comportements stupides et équivoques qui n’ont que des effets
désastreux depuis
deux siècles.
Par
exemple, il faut 195 jours pour créer une entreprise en Haïti alors que
dans
les autres pays de la région, il faut seulement 64 jours. Les coûts
pour
démarrer une entreprise en Haïti sont de 159% le revenu par habitant
alors
qu’il n’est que de 39% dans la région. Le capital minimum qui doit être
versé à
l’occasion est de 26 fois le revenu par habitant alors qu’il n’est que
de 3
fois le revenu par habitant pour les autres pays de la région. L’ordre
cannibale qui règne en Haïti depuis deux siècles se veut permanent, à
vie. Les
dirigeants de cet ordre qui en sont les bénéficiaires ne veulent pas de
changement véritable. Ils imposent leurs vues aux autres en s’assurant
qu’ils
contrôlent toutes les avenues pouvant aboutir à un quelconque
mieux-être.
Partout leur influence est déterminante. Par exemple, le blocage est
manifeste
au niveau des procédures, durées et coûts nécessaires pour la
construction d’un
entrepôt, incluant l’obtention des licences et permis nécessaires,
l’accomplissement des notifications et inspections requises et
l’obtention des
raccordements (eau, téléphone, et électricité). En Haïti, il faut 1179
jours
pour avoir ces raccordements alors que dans les autres pays de la
Caraïbe, il
ne suffit que de 229 jours pour les avoir.
C’est
essentiellement au niveau de l’embauche et du licenciement des
travailleurs
qu’Haïti a les meilleures performances. En effet, l’indice de
difficulté d’embauche
n’est que de 22 en Haïti tandis qu’il est de 34.7 dans la région.
Egalement
l’indice de rigidité des horaires est de 40 en Haïti alors qu’il est de
33.1
dans la région. Ensuite l’indice de licenciement est nul en Haïti alors
qu’il
est de 25.7 dans la région. Enfin, le coût de licenciement en terme de
salaire
hebdomadaire est de 17 en Haïti alors qu’il est de 53.9 dans la région.
Le
système social en vigueur fait que pour les bonnes choses nous sommes
les
derniers et pour les mauvaises nous sommes les premiers. A l’exception
de
l’année 2003 où le salaire minimum réel a connu une hausse de 46%, au
cours de
la décennie 2000, le salaire réel des travailleurs a diminué chaque
année de
plus de 10% à cause de l’inflation. [2]
Le gouvernement a peu fait pour améliorer le sort des travailleurs. On
se
rappelle comment les émeutes de la faim d’Avril 2008 furent les
conséquences de
l’augmentation des prix des produits de première nécessité dont le riz
(42%),
l’huile de cuisine (55%), le pain (51%), le gasoil (31%), le kérosène
(38%) et
le lait (45%).
Pour
ce qui nous intéresse particulièrement ici, c’est-à-dire le commerce
extérieur,
Haïti est encore en mauvaise posture par rapport à ses concurrents de
la
Caraïbe. Les coûts sont plus élevés et les procédures nécessaires pour
l’import
et l’export d’un chargement standard sont plus longues. Par exemple, il
faut
huit documents en Haïti avant de pouvoir procéder à une exportation
alors qu’il
en faut six dans les autres pays de la région. La réception d’un
conteneur
coûte 1560 dollars en Haïti tandis qu’il coûte 1380 dollars dans la
région. Le
nombre de jours nécessaires pour importer une marchandise est de 37 en
Haïti
alors qu’il n’est que de 22 dans la région. Lors de la publication du
rapport Doing
Business 2006, le président Préval qui venait de prendre le
pouvoir n’a pas
caché sa déception des mauvais scores d’Haïti et avait promis de faire
des
reformes à la douane pour la rendre plus efficiente. Il avait lu le
rapport de
Paul Denis sur la corruption à la douane et se proposait de nettoyer
les
écuries d’Augias. Rien n’y fit. Le président Préval a continué avec le
déficit
de la bureaucratie étatique à la douane. La lutte contre la corruption
est
devenue un instrument idéologique du pouvoir contre ses opposants du
moment.
Pour
un contrat social qui respecte les droits fondamentaux de la personne
humaine
Il
faut ajouter à ces obstacles d’autres qui sont liés à l’industrie de la
confection en tant que telle. Par exemple Jean-Paul Faubert, manager de
la
Société Haïtienne de Couture, SA (SOHACOSA), a signalé le manque
d’espace
industriel pour installer les usines. [3]
Il y a également la pénurie d’eau pour laver les pantalons jeans
qui
oblige les industries de sous-traitance à se concentrer à la capitale
ou encore
à envoyer les jeans en République Dominicaine pour
être lavés avant de
les retourner en Haïti pour finition et emballage. Les coûts d’un tel
aller-retour viennent grever la compétitivité. L’approvisionnement
électrique
est aléatoire. Toutes les usines doivent avoir leur propre groupe
électrogène
pour travailler les heures supplémentaires. Les banques locales ne
financent
pas le secteur industriel et quand elles le font, les taux d’intérêt
sont de
plus de 30% alors que dans les pays concurrents de la Caraïbe, le taux
d’intérêt est de 12%. Enfin, il y a l’insécurité et le kidnapping qui
se
poursuivent et de plus belle.
Les
patrons haïtiens au lieu de s’attaquer à ces problèmes structuraux qui
grignotent sur leur marge bénéficiaire préfèrent emprunter la voie de
la
compression salariale pour satisfaire leurs objectifs de performance et
de
profit. Cette manière de faire face à la concurrence des autres pays
producteurs et à la contraction des débouchés est inacceptable. L’État
a pour
devoir d’assurer la justice dans le domaine de la rémunération des
travailleurs. La débilité institutionnelle longuement démontrée dans la
lenteur
des procédures est reflétée dans les indicateurs discutés
antérieurement.
L’engrenage de la rigidité, de l’insécurité et de l’instabilité
fonctionne à
plein rendement. Malgré les discours, il n’y a pas la volonté politique
d’écriture d’un contrat social qui respecte les droits fondamentaux de
la
personne humaine. L’État n’est pas crédible aussi bien dans sa
politique de
soutien au statu quo que dans celle du pourrissement consistant à
laisser que
ce soit le cours des événements qui décide.
Les
mesures d’accompagnement pour aider les travailleurs à avoir de
meilleures
conditions de travail sont multiples. Par exemple, au Costa Rica, on a
vu le
gouvernement donner un job bonus pour cinq ans aux
entrepreneurs de
l’assemblage. De cette façon, et de manière dégressive, le gouvernement
rembourse les entrepreneurs un pourcentage de leur masse salariale,
soit 15% la
première année, 13% la seconde, 11% la troisième, 9% la quatrième et 7%
la
dernière année. Egalement le gouvernement paie la formation de chaque
nouvel
ouvrier pour une période de trois mois. Ces deux initiatives reviennent
à
diminuer les coûts du travail d’un dollar par heure dans la zone
franche de
Puntarenas au Costa Rica.
Le
péril de la stratégie économique d’extraversion
S’il
faut anticiper, il ne faudrait pas rendre responsable les travailleurs
des
fermetures d’entreprises qui peuvent avoir lieu dans le secteur
d’assemblage au
cours des prochains mois. La logique de la sous-traitance et de ses
cadences
exagérées de quota de production va à l’ encontre des conquêtes
réalisées par
la classe ouvrière internationale au cours des années trente. La loi du
salaire
minimum est le fruit des combats menés par les syndicalistes américains
après
la grande dépression de 1929. Les travailleurs ne doivent pas être
payés en
fonction du nombre de pièces produites, mais plutôt en fonction du
temps et de
la difficulté du travail. Le travail à la pièce est dangereux pour la
santé. Il
cause des dégâts psychologiques et physiques. En effet, ce n’est pas
seulement
du stress qui est causé par ce genre de travail, mais aussi de
fréquentes
infections urinaires dues au fait que les travailleurs essaient de
différer le
plus longtemps possible d’aller aux toilettes afin de ne pas diminuer
leur
quota de production. [4]
Les patrons ne peuvent pas s’amuser à répercuter leurs demandes de
profit et
celles des donneurs d’ordre par des contraintes sur la baisse des
salaires et
la hausse des quotas de production. On sait que l’augmentation de la
charge de
travail est observée chaque fois qu’il y a augmentation des salaires.
Par
exemple, quand le salaire minimum a été augmenté de 28 à 30 centimes
par heure
en 1995, les sous-traitants ont augmenté les cadences et les quotas de
133%. [5]
Les patrons doivent respecter le salaire minimum en l’indexant sur le
panier de
la ménagère et en respectant le Code du Travail. Egalement, la
politique
monétaire de la banque centrale ne peut se faire uniquement au
détriment du
pouvoir d’achat des travailleurs. Comme le dit l’économiste Rémy
Montas, “La
tendance à l’appréciation du taux de change réel (base prix) aurait
rendu les
exportations haïtiennes tout à fait non compétitives si les salaires
réels
n’avaient pas connu de leur côté une tendance de fond à l’érosion, ce
qui fait
que le taux de change réel (base salaire) a évolué en faveur d’Haïti,
dont les
avantages compétitifs sont donc liés à la faiblesse et à la baisse du
pouvoir
d’achat des travailleurs. Ceci pose un problème évident au regard de la
problématique de la pauvreté dans un pays où les salaires de base sont
médiocres.” [6]
La
demande d’équité des travailleurs est invincible. C’est un ressort
incassable.
Malgré les tentatives de contrôle de l’opinion par l’achat des
consciences des
patrons de presse et de leurs journalistes, les tentatives de
diffamation ne
peuvent rien contre la justesse des revendications pour le salaire
minimum des
200 gourdes. L’activité générée par les huit entrepreneurs possédant
les 26
entreprises de la sous-traitance dans l’industrie textile n’est pas un
levier
pouvant tirer l’économie globale vers le haut. Cette activité qui
constitue 88%
des exportations n’arrive pas à créer un revenu per capita significatif
pour
les travailleurs. Il y a une absence d’intégration de l’industrie
d’assemblage
dans le tissu économique national. D’une part, cette absence
d’intégration est
intérieure à l’évolution propre de ce secteur. Ce sont les entreprises
full
package qui sont de plus en plus utilisées par les donneurs d’ordre.
Ces
derniers recherchent des fabricants (des sous-traitants) qui ont un
système
d’intégration verticale leur permettant de produire depuis le fil
jusqu’au
vêtement. Or, pour le moment, seule l’entreprise Astralis appartenant à
la
famille Apaid est en mesure d’offrir de tels services.
D’autre
part, Haïti ne peut faire l’économie d’une concertation de tous les
acteurs
sociaux pour résoudre le problème de l’incapacité de ses structures
archaïques
de production pour faire face à la concurrence chinoise dans le domaine
du
textile. Il faut un dialogue tripartite patrons-Etat-travailleurs pour
permettre à Haïti d’être compétitif sur le marché international. Quand
la Chine
a des prix qui sont inférieurs de moitié à ceux de ses compétiteurs, ce
n’est
pas par la déflation salariale qu’Haïti pourra lui faire concurrence.
La santé
des travailleurs haïtiens ne peut pas servir de monnaie d’échange pour
faire
face aux prix dumping pratiqués par des concurrents. Les économistes
haïtiens
doivent se pencher sur les contraintes réelles et non pas se contenter
de
répéter le point de vue des patrons. Depuis la fin de l’Accord Multi
Fibre
(AMF) en 2004 et des quotas qui l’accompagnaient, il était clair que la
sous-traitance textile haïtienne en subirait les contrecoups. Les
solutions des
lois HOPE I et II ne sont que des palliatifs si les obstacles
structurels à la
compétitivité ne sont pas résolus. Ce sont là les vrais problèmes qui
demandent
des solutions immédiates au lieu de s’acoquiner avec l’Etat pour
comprimer les
salaires des travailleurs. Les capitalistes qui ont une certaine
éthique paient
leurs ouvriers décemment afin que ces derniers aient un pouvoir d’achat
leur
permettant d’acheter ce qu’ils produisent. Ce fut le cas avec Henry
Ford qui
refusait que le salaire d’un patron soit supérieur de 40 fois à celui
d’un
ouvrier de base. Ford essayait de cette manière de résoudre la
contradiction
interne du cycle économique infernal du capitalisme. Le capitalisme de
globalisation semble avoir passer outre cette recommandation de ce
partisan des
salaires élevés qui fut le patron de l’industrie automobile américaine.
L’enlisement provoquée par la crise financière et économique mondiale
sensibilise l’opinion publique internationale pour qu’elle prête
oreille au mot
du philosophe Alain Badiou qui dit que : « le
capitalisme n’est qu’un
banditisme, irrationnel dans son essence et dévastateur dans son
devenir. Il a
toujours fait payer quelques courtes décennies de prospérité
sauvagement
inégalitaires par des crises où disparaissent des quantités
astronomiques de
valeur, des expéditions punitives sanglantes dans toutes les zones
jugées par
lui stratégiques ou menaçantes, et des guerres mondiales où il se
refaisait une
santé. » [7]
Vers
une autre manière de produire et de vivre
A
partir des développements antérieurs, il est clair que la poursuite
d’une
politique de développement national basée sur les industries de
sous-traitance
est pour le moins hasardeuse. Le modèle de développement basé sur les
exportations d’assemblage adossées à la législation américaine comporte
des
dangers pour la sécurité nationale d’un pays. En effet à tout moment,
cette
législation peut changer pour des raisons politiques, mais aussi pour
des
raisons économiques. Par exemple, si une entreprise américaine
localisée dans
le district d’un Congressman estime qu’elle est lésée par les
importations de
produits concurrentiels en provenance d’autres pays, elle peut
actionner une
procédure de remise en question des importations de ce produit. Le
Département
du Commerce américain soulève alors les leviers de ces agents qui
diminuent les
quotas alloués. Ceci est arrivé aux entreprises produisant des
sous-vêtements
et des pyjamas en 1995 dans le cadre du Caribbean Basin Initiative. La
plupart
des entreprises affectées baissèrent la tête et se soumirent aux
décisions
américaines. L’exception fut le Costa Rica qui ne se laissa pas
intimider par
les menaces. Le gouvernement américain fut traduit par le Costa Rica
devant le
tribunal de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Le Costa Rica
gagna le
procès le 25 février 1997 mais le mal était déjà fait. Les dommages
faits au
secteur de production des sous-vêtements et des pyjamas au Costa Rica
ne furent
pas compensés. [8]
Les
lignes de force qui se dégagent de notre analyse appellent à de
sérieuses
remises en question. Depuis près de quarante ans, l’industrie
d’assemblage à
une expérience en Haïti et dans la région qui permet un décryptage. La
survie
de cette industrie ne doit pas se faire au détriment des travailleurs.
Les
fondamentaux du secteur d’assemblage ne sont pas solides et ce dernier
ne peut
pas constituer une locomotive pour le développement national.
L’augmentation de
la productivité ne peut pas reposer uniquement sur les bas salaires.
Des
changements technologiques, organisationnels, financiers mais surtout
politiques sont incontournables pour améliorer la compétitivité. Haïti
ne peut
pas continuer de renoncer à la distance critique que demande toute
politique
articulée sur la réflexion. En tenant compte des injonctions du présent
et du
scepticisme généralisé, la société doit trouver une autre voie loin des
sentiers battus. Haïti doit aller vers autre chose, vers une autre
manière de
produire et de vivre.
[1]
John Rawls, Theory of
Justice, Harvard University Press, Cambridge, Boston, 1971. L’ouvrage a
été traduit en français sous le titre Théorie
de la Justice et a paru aux Editions du Seuil en France en
1987. L’article
de John Rawls « La justice comme équité »,
est le premier
chapitre de l’ouvrage Théorie de la Justice.
[2]
CEPAL, Haití : Evolución Económica durante 2007 y
Perspectivas para
2008, México, Octubre 2008, p. 31.
[3]
United States
International Trade Commission, Textiles and
Apparel : Effects of
Special Rules for Haiti on Trade Markets and Industries,
Washington, D.C.
June 2008, p. 2-4.
[4]
Piya Pangsapa, « The
Piece Work System and “New Slaves” of the Apparel Industry », Case
Studies of Labor and Labor Movements, Labor and Labor
Movements
Roundtables, 100th Annual Meeting of the American
Sociological Association,
“Comparative Perspectives, Competing Explanations,” Philadelphia, PA,
August
14, 2005.
[5]
“Sara Lee – How it deals
with wage increase, but have bigger daily quota and wage-cheating
increase, the
U.S. in Haiti – How to Get Rich on 11 cents an Hour”, a report prepared
for the
National Labor Committee, January 1996.
Voir aussi Julia Lutsky, “Haiti
sweatshops : Your taxes at work”, People’s Weekly
World, 23 march
1996.
[6]
Rémy Montas, La Pauvreté en Haïti : Situation,
Causes et Politiques de
sortie, Commission Économique pour l’Amérique Latine et les
Caraïbes
(CEPALC), Mexico, 12 Août 2005, p. 5.
[7]
Alain Badiou, « De quel réel cette crise est-elle le
spectacle », Le
Monde, Paris, France, 18 octobre 2008.
[8]
OMC, Dispute
Settlement DS24, United States restrictions on imports of
Cotton and
Man-Made Fibre Underwear, Geneva, 1997. Voir aussi Michael Mortimer,
“When does
Apparel become a Peril ? On the nature of Industrialization in
the
Caribbean Basin” in Jennifer Bair, David Spener, and Gary Gereffi, Free
Trade and Uneven Development - The North American Apparel Industry
after NAFTA,
Temple University Press, 2002, p. 299.
source
lundi
6 juillet 2009
|