Les
Haïtiens veulent Aristide et personne d’autre !

par André
Maltais
En
faisant tout récemment de Bill Clinton l’envoyé
spécial des Nations-Unies pour Haïti, le Secrétaire général Ban Ki-Moon
demande
à l’ex-président des États-Unis de « stabiliser un pays qu’il a
lui-même aidé à
déstabiliser ».
Ainsi
s’exprime le correspondant de la chaîne de
télévision latino-américaine Telesur, Jeremy Scahill, qui appelle l’ONU
à «
faire la lumière sur le rôle joué par la communauté internationale dans
la
destruction et l’échec du gouvernement constitutionnel en Haïti ».
Clinton,
rappelle Scahill, arrive au pouvoir en 1992,
soit un an après que les États-Unis eurent appuyé le coup d’état du
général
Raoul Cédras et de ses bandes paramilitaires (les FRAPH) contre le
gouvernement
élu de Jean-Bertrand Aristide.
Pendant
que, en public, Clinton et ses conseillers
expriment leur consternation, dans la pratique, ils conditionnent le
retour
d’Aristide à l’adoption de politiques néolibérales et surtout à la
non-prolongation
de son mandat pour compenser le temps perdu en exil.
De
plus, poursuit Scahill, Aristide devait remplacer
son discours social par celui de la réconciliation entre riches et
pauvres et
inclure plusieurs de ses anciens opposants dans un futur gouvernement
de
coalition.
Pendant
ces trois interminables années de
négociations, les forces conservatrices haïtiennes s’incorporent
partout dans
les institutions du pays. Et, bien sûr, les États-Unis peuvent d’autant
plus
impunément contrôler Haïti qu’ils interviennent contre les « méchants »
instigateurs d’un coup d’état.
Aujourd’hui,
Bill Clinton revient s’occuper d’Haïti,
cette fois après que le même Aristide que la population persiste à
élire, eut
été séquestré et déporté de son propre pays et en pleine nuit, par des
officiels états-uniens avec l’active complicité du Canada et de la
France.
Dans
un article paru sur le portail internet Global
Research, Jean Saint-Vil nous apprend que c’est à Gatineau, au Québec,
que, les
31 janvier et 1er février 2003, le gouvernement canadien de Paul Martin
organise secrètement la première réunion de planification de ce second
renversement d’Aristide.
Baptisée
« Initiative d’Ottawa sur Haïti », la
rencontre à laquelle aucun Haïtien ne participe, conclue d’imposer à
Haïti une
tutelle de type de celle alors exercée au Kosovo, de ressusciter les
forces
armées haïtiennes dissoutes par Aristide et de former une nouvelle
force de
police.
Pendant
l’année qui précède la déportation d’Aristide,
nous dit Saint-Vil, l’aide canadienne de l’ACDI est allée en grande
partie aux
groupes de pression anti-Aristide comme la Coalition nationale des
droits des
haïtiens (CNDH).
Au
lendemain du coup d’état, cette ONG demande au
Canada et reçoit « dans un délai de moins de cinq jours ouvrables »,
précise
Saint-Vil, un nouveau montant de 100.000 dollars pour aider « les
victimes du
régime Lavalas ». Le rapport qui s’ensuit mène directement à
l’emprisonnement
du premier ministre Yvon Neptune sur de fausses accusations de génocide.
Dix
mois plus tard, soit le 6 décembre 2004, le
gouvernement canadien annonce une nouvelle aide à Haïti et, aussitôt,
le
président haïtien de facto, Gérard Latortue, consacre 29 millions $ à
la
remobilisation d’ex-soldats et paramilitaires que, depuis deux ans, la
CIA
recrutait et entraînait en République-Dominicaine voisine.
Wooldy
Edson Louidor et Angelica Rocio Lopez Granada,
dans un article paru sur le site internet Rebelion, soulignent que le
budget du
gouvernement Préval dépend à 60% de l’aide étrangère.
Malgré
cela, disent-ils, à l’approche de la nouvelle
saison des ouragans, les 800.000 victimes des quatre tempêtes de 2008
sont plus
vulnérables que jamais et, un an après les violentes émeutes de la
faim, la
Coordination nationale de la sécurité alimentaire affirme que plus de
trois
millions d’Haïtiens sont affectés par l’insécurité alimentaire.
Dans
le même sens, Saint-Vil dénonce « la
contradiction incroyablement gênante entre l’aide multimillionnaire que
le
Canada destine à la reconstruction de la police haïtienne et du système
de
justice et le fait que, selon plusieurs études indépendantes, ces mêmes
institutions sont aujourd’hui en pire condition qu’il y a cinq ans ».
Depuis
le coup d’état de 2004, en plus de la police de
Port-au-Prince, l’occupant canadien est responsable du Bureau de lutte
contre
le trafic de stupéfiants et de l’unité anti-kidnappings, deux
institutions
devenues particulièrement inefficaces.
Outre
l’argent et les armes, Saint-Vil pointe aussi le
racisme et la solidarité de classe en tant que piliers du régime
d’après-2004.
En
caricaturant les supporteurs d’Aristide en «
chimères » et en « bandits », écrit-il, « les médias ont réussi à unir
tous les
partis politiques derrière les forces étrangères, même la plate-forme
Lespwa,
de René Préval, ex-compagnon d’Aristide dont la victoire électorale de
2006 a
pourtant été sauvée par les protestations massives de la population ».
Saint-Vil
souligne « l’étroit réseau de liens entre
ambassadeurs de Port-au-Prince, directeurs d’ONG, importateurs
d’aliments et
propriétaires d’usines d’assemblages; tous vivant dans les mêmes
quartiers,
envoyant leurs enfants dans les mêmes écoles et se créant une
appartenance
commune de type apartheid (…) une mentalité de classe assiégée qui doit
se protéger
des autres sauvages ».
Dans
ce contexte, il est important pour les occupants
étrangers que des élections soient régulièrement tenues même si elles
n’ont de
démocratique que le nom.
La
dernière de celles-ci avait lieu le 19 avril. Ce
jour-là, la population haïtienne devait combler douze des trente postes
de
sénateurs du pays sans pouvoir voter pour un seul candidat du parti de
Jean-Bertrand Aristide, Famni Lavalas.
C’est
que, le 6 février dernier, le Conseil électoral
provisoire (CEP) d’Haïti avait purement et simplement disqualifié tous
les
candidats de Lavalas au motif que leurs papiers d’enregistrement ne
portaient
pas la signature d’Aristide (qui est en exil!), une procédure invoquée
pour la
toute première fois.
Après
l’annonce, rapporte l’agence haïtienne Radio
métropole, les officiels du CEP n’étaient pas disponibles pour
commenter leur
décision. S’attendant à des protestations, ils s’étaient barricadés
d’avance
dans leurs quartiers généraux, bien protégés par les tanks de la
MINUSTAH (Mission
des Nations-Unies pour Haïti).
Les
dirigeants de Lavalas ont répliqué en poursuivant
le CEP et en appelant au boycottage des élections sénatoriales.
Un
juge, Jean-Claude Douyon, a donné raison aux
poursuivants, statuant que le CEP devait réintégrer les candidats
Lavalas dans
le processus électoral. Quelques jours plus tard, Douyon était congédié
pour «
corruption » par le ministre de la justice de René Préval, Jean-Joseph
Exume!
Mais
le plus bel appui qu’a reçu Lavalas et que Bill
Clinton fera sans doute semblant d’ignorer, est l’incroyable réponse de
la
population au boycottage des élections. Le 19 avril, en effet, journée
nationale d’élections, seulement 3% de la population s’est présenté aux
bureaux
de scrutins!
Redoutant
de nuire le moindrement à la politique
étrangère canadienne et malgré l’importante communauté haïtienne de
Montréal,
aucun grand média québécois n’a rapporté cet extraordinaire acte de
résistance
pacifique d’un peuple qui, depuis 200 ans, est parmi ceux qui ont le
plus souffert!
«
Nous voulons féliciter la Communauté internationale
pour son hypocrisie, ironise Ronald Fareau, l’un des leaders de
Lavalas. Ils
ont dépensé plus de 17 millions de dollars pour une autre fraude
électorale en
Haïti pendant que la population souffre de malnutrition et
d’illettrisme ».
André
Maltais est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca. Articles
de André Maltais publiés par Mondialisation.ca
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