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L’AUTEUR
DE CHIEN CRÉOLE ARRÊTÉ ET INTERROGÉ PAR LES SERVICES SECRETS ?
Vendredi,
la
Guadeloupe était en état de siège : un millier de gendarmes mobiles
était arrivé tout au long de la semaine passée en Guadeloupe pour
prêter renfort aux escadrons déjà stationnés ici ; le tout aux frais du
contribuable bien entendu. Leur mission, protéger un seul homme,
Nicolas Sarkozy, venu passer sept heures en Guadeloupe. L’après-midi,
deux amis et moi avons décidé d’aller faire un tour à Petit-Bourg, où
quelques heures plus tard, Nicolas Sarkozy devait se produire dans le
carde des états généraux. Dans Chien Créole, j’avais dénoncé cette
venue, qui ne semblait pas devoir répondre aux attentes des
Guadeloupéens mais juste donner à Sarkozy l’opportunité de se faire un
bon coup de pub. Il faut croire que ça a attiré l’attention des
autorités puisque nous
n’avions pas fait 200
mètres à
Petit-Bourg, que j’étais arrêté et transféré à la gendarmerie de cette
commune.
1°
Arrestation
Nous
sommes à une demi-heure à pied de la salle Laura Flessel où Nicolas
Sarkozy est attendu, en train de nous promener paisiblement quand deux
fourgons de gendarmerie pilent à notre hauteur : « Contrôle d’identité
». Un ami et moi présentons nos papiers, le troisième n’en a pas. Deux
gendarmes montent dans le camion vérifier nos identités, en
redescendent et s’adressent à nous qui avions nos papiers pour nous
dire qu’on peut y aller, mais qu’en revanche, le troisième va devoir
rester avec eux. Ils rendent la première pièce d’identité mais pas la
mienne. Quand je leur demande si je peux récupérer mon passeport, celui
qui le tient en main me regarde interloqué, l’ouvre vérifie la photo et
bafouille : « ah non, c’est vous qu’on garde », rendant sa liberté du
même coup au copain. J’aurais mieux fait d’oublier moi aussi mes
papiers… Je glisse discrètement à l’ami relâché de prévenir les avocats
du LKP, ce qu’il fera sitôt que je serai monté dans le camion. Celui
qui semble être un officier lâche : « ce n’est pas la peine de
l’attendre ». Il remonte dans l’autre camion qui prendra la direction
opposée au mien.
2°
Gendarmes et DST ?
N’ayant
strictement rien à me reprocher, je vais jusqu’à plaisanter avec les
gendarmes, la plupart très jeunes. J’apprends que leur escadron vient
juste de débarquer, qu’ils sont normalement basés à Paris. Conduit à la
gendarmerie, je suis entendu par un gendarme stationné en Guadeloupe,
dans une petite pièce climatisée. Il m’informe que je suis soupçonné de
vouloir utiliser une fausse carte de presse pour tenter de m’introduire
dans la salle Laura Flessel. Lui n’a aucune idée de la provenance de
cette information pour le moins saugrenue… Il prend mon nom, prénom,
adresse, procède à une fouille de mes affaires (une première fouille
corporelle avait été effectuée avant de monter dans le camion) et ne
trouve évidemment aucune carte de presse, vraie ou fausse. Il me
demande ce que je venais faire à Petit-Bourg ce à quoi je réponds que
je me promenais. Devant son incrédulité, je lui explique que je tiens
un site d’information sur internet dans lequel je rends compte de la
situation en Guadeloupe, et qu’il me semblait intéressant de constater
l’ambiance qui régnait ici.
- Comment s’appelle votre site ?
- Chien Créole.
Contre toute attente, il me
pointe du doigt avec un sourire :
- Ah ! Je savais bien que je vous
connaissais ! Je vous ai vu sur Canal 10 !
Un des gendarmes fraîchement
débarqué le tance :
- Ben vas-y, demande lui un
autographe ! »
Ce
photo-montage humoristique sur lequel je figure, en couverture hier du
site de l'UGTG, a-t'il quelque chose à voir avec mes soucis ? Il avait
déjà été publié pendant les 44 jours. (cliquez sur la photo pour
l'agrandir)
Bref,
s’il est toujours désagréable d’être interpelé comme ça dans la rue
alors qu’on est parfaitement en règle, je dois reconnaître que
l’ambiance était jusque là plutôt décontractée. Elle va vite se
refroidir. Arrive un type en costard cravate,
la quarantaine, petite moustache soignée qui
ferme la porte derrière lui et lance comme dans un mauvais film :
« Il faut qu’on parle. »
Il
refuse de s’identifier, se contentant de me dire qu’il appartient au
même ministère que les gendarmes. Je déduis à son allure et à son goût
du secret qu’il doit appartenir à la DST ou un service similaire chargé
de la protection rapprochée du président.
3° «
Quelles sont vos opinions politiques ? »
Après
nouvelle vérification de mon identité et nouvelle fouille de mes
affaires, ce monsieur me demande mon emploi du temps de la matinée, le
nom des personnes avec qui j’ai déjeuné. Il relève tous les noms et
numéros des personnes que j’ai appelées ou qui m’ont appelé depuis la
veille. Parmi elles figurent plusieurs membres éminents du LKP. De but
en blanc, il me demande quelles sont mes opinions politiques. Un peu
surpris par la teneur que prend l’interrogatoire, je lui rétorque que
je ne suis pas certain d’avoir à répondre à ce genre de question. Loin
de se décontenancer, il me répond :
- De toute façon, nous avons nos
renseignements.
Je n’en doutais pas… Et puis,
dans la mesure où j’affiche mes opinions sur mon site, je choisis de
lui répondre :
- Je
suis sympathisant LKP. J’ajoute, un rien provocateur : comme 93% de la
population il y a encore peu de temps. Il ne relève pas et enchaîne,
désignant mon portable :
- Vos fréquentations semblent ne
pas s’intéresser à nos institutions, je m’étonne donc de vous voir ici.
- Si
vous faites allusion au fait que le LKP a choisi d’ignorer la venue du
président et la tenue des états généraux, c’est un fait. Mais enfin, il
me semble que ça ne m’empêche pas de penser par moi-même, ni d’exercer
ma liberté de circuler garantie par la constitution. Je n’ai forcé
aucun barrage de police, ni rien commis d’illégal. Comme j’expliquais à
monsieur, dis-je en désignant le sympathique gendarme (qui est plongé
dans la lecture de Chien Créole depuis tout à l’heure et m’avouera
après le départ du mystérieux inquisiteur l’avoir ajouté dans les
favoris), je tiens un site d’information sur internet. C’est pour
évoquer l’ambiance régnant à Petit-Bourg que je me promenais par là.
- Et si vous deviez rencontrer
Nicolas Sarkozy, qu’auriez-vous à lui dire ?
La manœuvre est grossière :
- Cher monsieur, avec plus de 1500
gendarmes déployés pour assurer sa seule protection, entre les renforts
et ceux déjà sur place, je
vous prie de me croire que pas un seul instant je n’ai imaginé que je
pourrais ne serait-ce que l’apercevoir…
- Quels sont vos objectifs
politiques ? Qu’est-ce que vous chercher ?
- J’aspire simplement à une vraie
démocratie, plus représentative, à plus de justice sociale.
- Sur le modèle de ce que demande
Alex Lollia ?
De
plus en plus sidéré par le type d’interrogatoire qu’on me fait subir,
je continue de répondre, curieux de voir jusqu’où cela irait :
- Alex
Lollia est un militant syndical qui défend les droits des travailleurs
depuis longtemps. Je pense qu’on peut dire qu’il se bat pour la justice
sociale.
- Peut-on dire que vous êtes un
activiste monsieur Gircour ?
Je souris :
- Voilà un bien grand mot. Je suis
juste un citoyen qui essaye d’avoir les yeux ouverts.
4°
Un simple contrôle d’identité
Je
vais rester au total plus d’une heure à répondre à leurs questions.
Entre temps, maître Aristide, dès qu’elle a été prévenue de mon
arrestation, a commencé à remuer ciel et terre, pour savoir où j’avais
été conduit, prévenant au passage Domota et Nomertin. C’est peut-être
ce que vient annoncer l’officier de gendarmerie venu solliciter notre
élégant barbouze. Ils sortent un moment puis finalement, reviennent.
- Bon, nous avons procédé à la
vérification d’identité, nous allons vous relâcher.
Ben voyons, un simple contrôle
d’identité qui dure plus d’une heure et où je me fais cuisiner sur mes
opinions politiques…
- Je dois signer quelque chose ?
- Non, c’est bon.
Voilà une arrestation arbitraire
qui ne laissera pas de traces…
5°
Dans quel type de régime ?
Finalement,
deux officiers de gendarmerie me raccompagneront à ma voiture en me
menaçant à mots couverts : « A votre place, je retournerais sur le
Gosier ». C’est bien ma liberté de circuler qui est remise en cause. Ce
n’est que plus tard que j’écouterai à la radio le discours prononcé par
Nicolas Sarkozy, salle Laura Flessel.

source internet
J’éteins mon poste lorsqu’un
tonnerre d’applaudissement salue son grandiloquent : « je
serai très ferme sur le respect des principes républicains en
Guadeloupe. ». Je reste perplexe : dans quel type de régime peut-on se
permettre de faire subir un interrogatoire politique à un citoyen en
règle, n’ayant commis aucune infraction, sans lui dire ses droits et
sans qu’il n’en reste aucune trace officielle, si ce n’est celle d’un
banal contrôle d’identité ? N’est-ce pas à ce genre de "petits
dérapages" avant-coureurs qu’on reconnaît le glissement d’une
démocratie vers un état policier ? Depuis que Nicolas Sarkozy est
arrivé au pouvoir, d’innombrables associations et organisations
dénoncent les atteintes aux libertés fondamentales. Mon cas n’est pas
isolé, il n’est pas non plus le plus grave loin de là. Il me parait
néanmoins symptomatique. Par chance, je n’ai pas subi de violence
physique ; il faut dire aussi que j’ai été pour le moins coopératif.
N’empêche, quand l’intérêt d’un individu, fusse-t’il le président,
justifie que la police viole les droits des citoyens, quand
l’arbitraire supplante le droit, on peut se poser des questions sur la
santé de notre démocratie. L’histoire de la fausse carte de presse est
parfaitement ridicule, ce n’était de toute évidence qu’un prétexte. Si
j’ai été arrêté vendredi, alors
que mes amis
ont été laissés libres, c’est vraisemblablement par rapport aux idées
que j’exprime. Mon blog dérange apparemment. Mais qu’on se rassure, ces
intimidations n’entament pas ma détermination à témoigner au quotidien
de ce que vit la Guadeloupe, bien au contraire ! Au-delà des
agissements condamnables du pouvoir, c’est lorsque les citoyens
renoncent à exercer leur liberté de pensée et d’expression que l’on
risque de basculer dans la dictature. Plus que jamais, soyons vigilants
!
FRédéric Gircour (trikess2002@yahoo.fr)
source
PS
: Je ne suis pas le seul à avoir connu ce type de déboires. Une
mésaventure similaire est arrivée ce matin-là à une autre personne à
l’aéroport par lequel Nicolas Sarkozy arrivait, alors qu’il disposait
d’un carton d’invitation non nominatif pour l’accueillir.
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