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Pyepimanla
le Magazine Antillais
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L'intégralité du discours de
Serge
Letchimy lors de l'inauguration de l'aéroport
Monsieur le Président
de la République, cher docteur
Aliker ,Mr le ministre, Madame la ministre ,Mr le président de la
région, Mr le
président du département, mesdames et messieurs les élus, madame la
député Taubira, Monsieur le maire de Pointe à Pitre, Jacques
Bangou,
chers amis….
26 juin
1913.
À Basse
Pointe.
Dans une
famille de sept enfants.
Le père est employé aux
contributions indirectes, la mère est couturière.
Autour de
cette famille : la misère des champs de cannes à sucre, la
malnutrition, les fièvres, l’exploitation et le racisme...
Tous
les maux qui caractérisent les colonies de cette époque. Pourtant, c’est dans cette
famille, et c’est dans cette obscure colonie,
qu’apparaîtra celui qui allait devenir un des poètes les plus
déterminants du
vingtième siècle : Aimé Fernand David Césaire.
Une
telle émergence demeure inexplicable. Elle relève de ces miracles qui
surgissent du plus profond des déshumanisations, et qui donnent, à tous
ceux
qui se battent pour un monde meilleur, le courage d’espérer et la force
d’entreprendre. Seulement, tous les martiniquais le savent –– et ce n’est pas
le cher
docteur Aliker qui me contredira –– ce que nous sommes en train de
faire en ce
moment n’aurait pas plu à celui dont l’anniversaire nous rassemble
aujourd’hui.
Aimé Césaire ne se contentait pas de ne pas aimer les hommages, il les
détestait, et quand cela lui était possible, il s’en écartait
résolument. Et
donc, s’il est certain que son esprit flotte sur chaque arbre, chaque
fleur,
chaque grain de terre de ce pays, j’imagine qu’il a dû aujourd’hui
s’éloigner
de ce lieu, et qu’il doit en ce moment se tenir du côté de la
presqu’île de la
Caravelle, ou sur les flancs de la montagne Pelée où notre ancien
député-maire
aimait à marcher en silence.
C’est pourquoi M. le Président, souffrez que nous soyions respectueux
de cette
humilité qui fut la sienne, et que nous fassions en sorte que son
esprit
revienne ici, avec nous, parmi nous, et qu’il trouve dans cette
cérémonie ce à
quoi il avait toujours aspiré. Non pas la louange ou la célébration
d’un homme,
mais la louange et la célébration d’un combat, d’une conscience, et,
pour tout
dire, en ce qui nous concerne ici en Martinique, d’une exigence.
En nous battant pour que le nom d’Aimé Césaire devienne celui de notre
aéroport, et donc en le plaçant comme étendard de notre pays sur toutes
les
cartes de navigation du monde, nous avons choisi de symboliser non
seulement un
combat, mais de nous imposer à nous-mêmes le rappel incessant d’un
contrat. Et
ce contrat que nous avons passé avec Césaire, avec son oeuvre, avec son
engagement politique, et avec sa mémoire, est celui d’un plus de
liberté, d’un
plus de dignité, et en finale, pour tous les dominés tout autant que
pour les
dominants, d’un plus d’humanisation.
Je veux ici
solennellement remercier ceux et celles qui ont permis que cette
démarche de reconnaissance soit aujourd’hui une réalité :
d’abord le grand
docteur Aliker, les membres du dernier conseil municipal à l’origine de
cette
demande, les institutions locales, le peuple martiniquais. Je tiens
aussi,
monsieur le Président, à vous remercier pour votre implication
personnelle –
vous étiez à ce moment Ministre de l’Intérieur -- pour lever les
obstacles
d’une administration peu consciente de l’importance de cet
hommage du
peuple martiniquais à un homme d’exception.
Nous avons
voulu que ce nom devienne le trait d’union entre nous et le monde,
pour souligner à quel point cet immense poète, chantre de la négritude
peut
être source d’inspiration d’une nouvelle humanité.
Apôtre
inégalé de la dignité de l’homme noir, Aimé Césaire a toujours eu la
volonté de dépasser le présent, de conjurer le passé de douleur et de
haine, et
de transformer toute la ferveur disponible en grand levain d’une
liberté qui
serait offerte à tous. Dès lors, ses choix et son combat, ont toujours
été
situé dans la perspective d’un Universel où tous les peuples de cette
planète,
connaîtraient une harmonie capable de se réunir dans un même mouvement
de
conscience. Mais une harmonie capable aussi de respecter les identités
propres
de chaque peuple, de chaque être porteur d’une histoire, d’une culture,
d’une
dignité, la dignité humaine.
C’est cette
vision prophétique D’Aimé Césaire, qui pour nous , s’érige plus que
jamais en source d’inspiration et en appel au dépassement.
Ainsi, dans cet aéroport, le monde viendra vers nous par Aimé Césaire,
et nous
irons vers lui par Aimé Césaire.
Mais Césaire disposait d’une éthique tellement clairvoyante que dans ce
monde
–– qu’il ne perdit jamais de vue, même aux moments les plus douloureux
de ses
luttes –– il délimitait un espace, la Martinique, il distinguait un
continent,
je dirais même : il désignait une espérance majeure :
l’Afrique.
Césaire privilégiait l’Afrique.
Il espérait l’Afrique.
Il prophétisait l’Afrique.
S’il y avait
là une conquête audacieuse des origines, et l’affirmation d’une
identité dont la source était nègre, il y voyait surtout, et je
cite :
« comme un coeur en réserve ». Il savait que ce haut
lieu de
civilisations et de cultures, ce berceau des humanités, cette source de
la
conscience et de la pensée, représente une grande part de l’avenir du
monde. Et
face à l’aveuglement occidental qui n’y voyait que désastre,
immobilisme,
éjection de l’histoire, famines ou corruptions, Césaire avait la
clairvoyance
de proclamer que la situation apparente des Afrique était surtout le
signe
d’une domination et d’un écrasement devenus invisibles aux yeux même de
ceux
qui les mettent en œuvre, et qu’il n’y avait donc là aucune fatalité,
aucune
damnation ontologique dont serait victime l’homme africain.
Alors, ce port aérien où les avions se succèdent, où tant de
consciences se
croisent et se rencontrent, doit être considéré comme un lieu de
pollinisation,
un lieu de semailles et de fécondations. Il est donc infiniment
précieux qu’il
soit maintenant inauguré de telle sorte qu’il invoque, par la seule
vibration
du nom d’Aimé Césaire, un monde plus juste, un monde plus équitable, et
surtout
plus complet grâce aux forces instituées, restituées, honorées, de
l’Afrique et
des peuples opprimés du monde…
C’était là un des termes du contrat.
Césaire disait « j’habite une blessure sacrée... j’habite une
soif
irrémédiable ». Il a tenu à ce que cette plainte soit inscrite
sur sa
tombe. Les significations du moindre vers de Césaire ne sont jamais
simples,
jamais univoques, et l’exégèse peut demeurer ouverte.
Seulement,
j’ai la faiblesse d’y entendre ceci : le chantre de toutes les
libertés humaines, ce fervent promoteur de l’Autonomie, est mort dans
une
terre, sa terre, dans un pays, son pays, encore sans responsabilité,
encore
dénué de toute possibilité d’initiative et d’action sur sa propre
destinée.
Avec ses « armes miraculeuses » et son engagement
politique, Césaire
a été l’homme de tous les combats. Et, inlassablement, dans les
rapports de
force toujours incertains, toujours défavorables de sa vie
parlementaire, il
n’a cessé de réclamer cette responsabilité qui nous manque encore,
cette
autonomie dont l’absence et la nécessité constitue en chacun de nous
une sacrée
blessure, une soif irrémédiable.
Cette blessure est la part la plus vive, pour ne pas dire la plus
urgente, du
contrat qui s’impose à nous. Je ne suis pas le seul à en avoir
conscience. Tous
–– chaque martiniquais, chaque parti politique, au-delà des divergences
de vues
et de méthodes –– tous, exprimons la volonté unanime d’effacer cette
blessure ! Lors des événements de février, le peuple
martiniquais en son
entier a exprimé son mal-être, son malaise, son désir de sortir de
cette
vieille blessure, et de pouvoir d’une manière ou d’une autre agir son
destin.
Ce moment est venu.
Face à la
crise mondiale, plus rien ne peut être comme avant, vous l’avez
dit.
Face à la
profonde crise que connaissent nos sociétés, les orgueils ont besoin
de s’apaiser, les excès de verticalité doivent être abolis, et -- c’est
mon
point de vue -- la Constitution française ne pourra rester longtemps
insensible
et immuable face aux aspirations légitimes de reconnaissance et de
dignité de
nos peuples –
Aimé Césaire
avait compris que le plus précieux pour l’humanisation de l’homme
était de toujours accorder un soin attentif aux différences et, par
là-même, de
vivre pleinement la diversité -- une diversité qui libère les
intelligences,
les initiatives, les responsabilités. Pouvoir se rassembler autour de
nos
ressemblances est précieux, mais savoir le faire autour de nos
différences est
fondamental ! C’est pourquoi Aimé Césaire fut un défenseur
acharné de
l’Autonomie.
Une
République Unie, riche de peuples et de diversités, est la France
nouvelle,
la France d’un autre commencement !
Une
Martinique, assumant désormais pleinement ses responsabilités dans un
cadre
républicain où l’autonomie n’est point l’ennemi de l’égalité des
droits, est la
Martinique d’un autre commencement !
C’est cette
Martinique nouvelle et responsable qui appelle cette France
nouvelle !
Mais il
existe deux oppositions binaires qu’il nous faut dépasser.
La première
est celle d’une intégration passive, la deuxième est celle d’une
dissociation non solidaire1. La fameuse accusation de vouloir le beurre
et
l’argent du beurre… Comme si le prix d’une autonomie était d’abord une
sanction
égoïste, qui méconnaîtrait tout le passé de ces générations de nos
ancêtres qui
ont enrichi et la France et l’Europe, qui méconnaitrait le sacrifice de
milliers d’entre eux pour faire obstacle au nazisme- hier la république
a
réparée une injustice par un acte de reconnaissance envers les
dissidents, ceux
qui sont encore vivant -! Une sanction égoïste qui ignorerait
cette richesse
maritime, cette biodiversité, ces talents littéraires, scientifiques,
sportifs,
et ces ferveurs qui participent depuis si longtemps du rayonnement et
de la
richesse de la France.
La Martinique
autonome appelle à une France solidaire ! Et dans le creuset
de cette solidarité nous nommons aussi la dignité, le droit au
développement
local, le droit à la différence, notre capacité à auto instituer nos
significations structurantes et nos règles.
Nous appelons
à une nouvelle éthique du progrès. ! une nouvelle
éthique
du développement.
Si dans mon pays des divergences existent sur les modalités et la
portée de
notre évolution, retenez surtout M. le Président, que nous sommes
unanimes sur
cette nécessité d’un engagement dans un processus de
responsabilisation, qui
n’est ni l’indépendance, ni le statut quo..
Cela appelle de la part de la France une grande et courageuse décision
politique.
Cela appelle de la part de la Martinique
un effort de dépassement et de
lucidité sans précédent.
Il est temps d’effacer la blessure qui a
tant fait souffrir Césaire. J’aimerais
que mes filles, lorsqu’elles iront s’incliner sur sa tombe dans les
années qui
viennent, puissent lire autrement le poème qui s’y trouve. Il est temps
de
faire en sorte que « la blessure sacrée »,
« la soif irrémédiable »,
ne concerne plus la Martinique, mais qu’elle symbolise les autres
préoccupations de Césaire : son désir d’Afrique, son exigence
d’un monde
plus juste, sa volonté de voir disparaître le capitalisme de prédations
avec
toutes ses virulences financières... Tous ces maux dont la liste serait
interminable font, qu’aujourd’hui, nous habitons plus que jamais une
blessure
sacrée, un monde en souffrance où la faim progresse, où la misère
augmente, où
la malnutrition fait des ravages, où la biodiversité s’effondre, et où
l’espèce
humaine active sa propre perte.
Il est temps d’œuvrer à l’avènement de
cet autre monde que Césaire
devinait !
La Martinique autonome est prête à y
prendre toute sa part !
Serge
LETCHIMY
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