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Pyepimanla
le Magazine Antillais
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Il est urgent
de construire l'avenir des outre-mer.
par Fred Constant,
Daniel Maximin et Françoise
Vergès

Entre 1948 et 2009, près de
vingt-six grèves, manifestations,
soulèvements ont
eu lieu dans les quatre départements d'outre-mer, Guadeloupe, Guyane,
Martinique, La Réunion.
Dans chaque département,
la répression contre ces mouvements sociaux entraîne morts, blessés,
emprisonnés. Cette histoire reste peu connue en France hexagonale, qui
regarde
toujours avec surprise ce qui "vient" des outre-mer. Le mouvement
social de décembre 2008-mars 2009, lui, a finalement révélé, par son
intensité
et sa profondeur, les contradictions d'un modèle de décolonisation.
Ce long malaise témoigne
d'un sentiment d'inachevé lié à la loi du 19 mars 1946 qui contenait,
aux yeux
de ceux qui la défendaient, de grandes promesses. Aimé Césaire
remarquait que
"jamais loi n'avait été plus populaire" pour signaler aussitôt que,
tôt ou tard, surgirait le problème de l'identité. La relation entre
l'État et
les outre-mer a toujours buté sur cette question : quel lien construire
entre
la République et des territoires géographiquement éloignés, aux
héritages
complexes issus de l'esclavage et du statut colonial, aux histoires et
cultures
singulières, mais qui ne rejettent pas la citoyenneté républicaine.
Au-delà des réponses
immédiates à des préoccupations légitimes, l'urgence est d'apporter des
réponses concertées aux défis structurels auxquels les outre-mer sont
confrontés dans la diversité de leurs singularités. Les disparités
entre
revenus augmentent, les prix des matières premières, des denrées
alimentaires
mettent à mal les budgets des familles, la mondialisation menace des
économies
fragiles. Les atouts sont cependant là : énergies renouvelables,
recherche sur
le climat, sur la biodiversité, sur les maladies émergentes...
L'avenir ne peut être
encore une fois sacrifié au présent en privilégiant les fausses
solutions à
court terme (subventions/dérogations/défiscalisations). Le moment est
venu de
(re) construire un projet territorial, une parole forte - réunionnaise,
martiniquaise, guyanaise et guadeloupéenne - susceptible de fonder un
véritable
vivre ensemble apparu au sein de chacune des sociétés concernées et des
dispositions inédites au dialogue affichées par les plus hautes
institutions de
l'État.
Dans cette perspective,
il importe sans doute de rappeler quelques évidences. Tout d'abord,
celle de la
profonde diversité des outre-mer.
Trop longtemps, cette
vérité élémentaire a été gommée par l'uniformité trompeuse de
politiques
inadaptées, sous l'effet de l'ignorance, voire du mépris des décideurs
parisiens. Aujourd'hui, il est grand temps d'entendre que ce qui est
bon pour
La Réunion ne l'est pas forcément pour la Guadeloupe et de comprendre
qu'il
serait vain de superposer un protocole guyanais sur la réalité
martiniquaise. Ensuite,
rappelons que nulle instance ne pourrait se substituer à l'expression
irremplaçable de la société civile dont il s'agit de libérer la parole
et
d'entendre les requêtes, malgré les aléas inhérents à ce type
d'exercice.
Levons d'emblée quelques
malentendus sur les états généraux des outre-mer. Rien ne serait plus
étonnant
que - comme par enchantement -les milliers de personnes qui ont rempli
les rues
de Pointe-à-Pitre à Saint-Denis, de Cayenne à Fort-de-France, se soient
précipitées dans les ateliers ouverts dans chacun des quatre
territoires.
D'une part, l'histoire
milite en faveur de la méfiance par rapport aux initiatives venues de
Paris.
Cette méfiance envers l'État, soupçonné d'indifférence ou de mépris,
coexiste
avec une profonde attente de son action, mais avec un État qui joue son
rôle
avec plus d'humilité et plus de respect. L'État doit écouter et
entendre et ne
pas se défausser.
D'autre part, l'exercice
requiert courage et effort, esprit de responsabilité et capacité
d'imagination.
Les médias nationaux et locaux tentés par la perspective d'un
"ratage" qui serait plus "vendeur" qu'un succès doivent
cependant comprendre quelles seraient les conséquences d'une impasse.
Une fois
passé le temps court, très court de "l'information", renverra-t-on
une fois de plus ces populations à leur "périphérie" ?
Enfin, est-il utile de souligner la
nécessité d'un nouveau
discours de légitimation des outre-mer au sein de la République ?
Au-delà de
ses causes immédiates, ce que la crise récente a également révélé avec
force,
ce qui presse avant tout, du petit artisan au fonctionnaire, du
demandeur
d'emploi à l'étudiant, du chef d'entreprise à l'agriculteur, c'est bien
d'éradiquer ce sentiment diffus mais tenace, culpabilisant à l'envi, de
coûter
plus à l'État qu'on ne lui rapporte, d'être toléré mais pas
véritablement
reconnu par la France, de se sentir comme une étrangeté installée en
son for
intérieur.
Sortir de la crise, c'est aussi
renverser cette
perspective séculaire, en montrant, au contraire, comment les outre-mer
sont de
véritables laboratoires de la diversité culturelle et confessionnelle,
mais
surtout les berceaux d'idées et de créations.
______________________
Fred Constant
est professeur de sciences politiques
au Centre de recherche sur les pouvoirs locaux dans la Caraïbe.
Daniel
Maximin est poète, romancier, ex-directeur
régional des affaires culturelles en Guadeloupe.
Françoise
Vergès est politologue, auteur de La
Mémoire enchaîée, question sur l'esclavage (Albin Michel, 2006).
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