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Pyepimanla
le Magazine Antillais
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STEPHANE
MADKAUD NOUS RACONTE LE
RHUM MADKAUD

photo de Malaho
Le
rhum Madkaud était très connu à la Martinique dans les années 50 – 60,
puis il
a disparu du marché avant de réapparaître dans les années 90, que
s’est-il
passé exactement ?
L’image
du rhum Madkaud se trouble et s’estompe en effet à partir du début des
années
70.
Derrière
l’appellation courante « rhum Madkaud » se cache en
réalité une
nébuleuse d’exploitations de taille moyenne, les deux principales ayant
donné
naissance à deux labels, deux marques distinctes, chacune ayant sa
propre
histoire et son propre terroir d’origine, mais contribuant en même
temps à la
notoriété d’un seul et même patronyme.
Il y
a en effet, au début des années 60, le label
« Madkaud » proprement
dit, créé et produit au Carbet, à Fond Capot en 1895, et le
« rhum la
Digue », ou « rhum de la distillerie la
Digue » créé et produit
au Lorrain dès 1924. Ainsi avec plusieurs distilleries et une marque
sur chaque
côte de la Martinique, les productions familiales sont assez présentes
et
visibles sur le marché, du fait de la présence géographique plus
importante, et
de l’addition mécanique des contingents. Car depuis l’origine, et ce,
jusque
dans les années 80, le marché local est contingenté. En clair, chaque
producteur a droit à un quota négocié auprès du ministère français,
c’est à
dire une part de marché déjà prédéfinie en volume, en fonction de sa
capacité
de production. Mais la stratégie familiale reposant sur l’acquisition
de
plusieurs propriétés de taille moyenne permet, au total, de peser sur
le marché
de manière relativement importante et de créer une sorte de résonance
de
notoriété entre les exploitations.
Cependant,
tout se grippe à partir de 1963. Car cette année voit concrètement
l’entrée en
vigueur de la Sécurité Sociale dans les Départements d’ Outre mer, ce
qui
entraîne une hausse très importante et très brutale du coût du travail.
De ce
fait, bon nombre de petites ou moyennes exploitations ne sont plus
rentables.
Ainsi, sous la combinaison de divers facteurs (maladies et décès dans
la
famille, mutation brutale du contexte socio – économique, financement
de
campagne électorale à fonds perdus...), la distillerie de Fond Capot
s’arrête
net, le label original « Madkaud » disparaît
totalement du marché, et
son contingent est vendu à un tiers. Ce que l’on appelle alors au sens
large
« rhum Madkaud » se trouve d’un coup privé de son
fleuron et amputé
de plus de la moitié de sa capacité de production. Sé la nou
bwè luil !
Nos
cousins du Lorrain tentent malgré tout de faire face. Leur label est
officiellement référencé par le CODERUM dans les années 60 - 70 sur la
célèbre
liste des « Grands Agricoles de la Martinique ». Et,
pour tout le
monde, désormais, le rhum « Madkaud » se réduit
uniquement à
« la Digue ». Mais leur distillerie ferme à son tour
dans les années
70 car, on peut s’en douter, son exploitation n’est pas rentable non
plus.
Néanmoins, la disparition du label est évitée grâce à un accord de
regroupement
de contingents autour d’un gros producteur du Nord Atlantique de la
Martinique
qui, dès lors, en devient le distillateur.
Limité
à un seul contingent de taille réduite, et avec un processus de
production
contrôlé par un tiers, le rhum familial n’a plus les moyens de
rayonner. De
plus, il a subi une énorme perte de prestige à cause des fermetures
successives
des sites du Carbet et du Lorrain. Cela aurait pu annoncer sa
disparition du
marché. Pourtant, « la Digue » se vend encore dans
les années 70 -
80. Mais ce n’est plus qu’un petit rhum de terroir isolé,
« orphelin », « bridé » dans des
limites étriquées. Il est
essentiellement consommé sur sa zone d’origine, distribué sans grands
moyens
commerciaux, sans communication ni publicité, presque anbafèy...
Heureusement,
la donne change dans les années 90, suite au dé - contingentement du
marché
local. Dès lors, chaque label peut espérer pleinement réaliser son
potentiel de
vente, sans aucune restriction. Ainsi, grâce à son introduction dans le
circuit
de la Grande Distribution, et au soutien d’une campagne de
communication
efficace, le rhum « Madkaud - la Digue » augmente
rapidement sa part
de marché et réapparait au grand jour. Et ce n’est finalement qu’en
2007, après
quarante années de sommeil, que le véritable label
« Madkaud »
ressurgit du néant, sous l’appellation nouvelle « Héritiers
Madkaud ».

D’où
vient la famille Madkaud : békés, mulâtres, nègres ?
D’où vient ce
patronyme ? Où se trouvait leur propriété et leur
distillerie ?
Pour
ce qui est des origines familiales, des recherches généalogiques ont
permis de
remonter jusqu’à la période de la fin de l’esclavage.
Selon
les informations dont nous disposons aujourd’hui, on peut affirmer que
ceux
qui, à l’abolition de l’esclavage allaient devenir les
« Madkaud »,
étaient des Nègres, des esclaves numérotés, nés sur l’habitation de
Gentile à
Grand’ Anse au Lorrain. En effet, en 1849, Louis, un esclave né sur
cette
habitation, se rend à l’état civil et, on ne sait trop pour quelle
raison,
demande son enregistrement sous le nom « Madkaud ».
Ce nom s’étend
par la suite à ses enfants, dont certains sont nés esclaves, et à sa
compagne,
une Négresse Congo qu’il épouse en 1857, à la naissance de leur
neuvième et
dernier enfant, mon aïeul Félicien.
L’origine
même du nom n’est pas scientifiquement établie à ce jour, d’autant qu’à
notre
connaissance, il n’y a eu aucune habitation Madkaud pendant
l’esclavage, ni
aucun béké de ce nom. Il existe néanmoins une hypothèse selon laquelle
il y
aurait un lien avec le patronyme de l’Amiral de Mackau, baron et
gouverneur de
la Martinique en 1836 et surtout, auteur des lois de juillet 1845, lois
abolitionnistes permettant aux esclaves de s’affranchir eux mêmes par
les
fruits de leur travail. Etant donné que nous n’avons la trace d’aucun
lien
généalogique entre l’Amiral abolitionniste et Louis l’esclave du
Lorrain, on
peut penser que ce dernier choisit ce nom en 1849 par sympathie pour
l’ancien
gouverneur, à moins que ce ne soit parce qu’il a lui même bénéficié des
lois
Mackau.
Le
passage de « Mackau » à
« Madkaud », par simple déformation
du patronyme, est très probable, compte tenu du fonctionnement des
Services de
l’Etat Civil de l’époque. Et puis il faut dire que pour un créolophone,
le nom
« Mackau » ou « Mako » n’est pas
forcément facile à
porter !
Quoi
qu’il en soit, la théorie la plus probable serait celle d’un lien
patronymique
direct ou indirect entre un Nègre et un Amiral...
A la
deuxième génération, cette famille de cultivateurs Noirs s’oriente vers
la
production de rhum agricole. La première distillerie familiale est
celle de
l’habitation Duvallon, à Fond Capot au Carbet, habitation acquise
autour de
1890 par Félicien. Cette propriété de 300 hectares est située à la
frontière
entre Bellefontaine et le Carbet. Son territoire part du hameau de Fond
Capot,
au bord de la mer, et remonte vers l’intérieur des terres jusqu’au
Morne Vert.
La maison de maître est bâtie au pied du fameux « Morne
Madkaud »,
non loin de la rivière où est installée la distillerie.
L’habitation
devient le poumon économique de la famille et permet à son propriétaire
d’étendre la prospérité à ses frères et soeurs restés au Lorrain. Moun
nouzannyè. Ainsi, l’ainé de la fratrie, Augustin, ouvre à son
tour une
distillerie à « La Dupuis » en 1906, suivi de
Félicien (fils ?)
à Macédoine en 1920, et Louisy à « La Digue » en
1924. Il y aurait
aussi, d’après la tradition orale familiale, au moins une unité
supplémentaire
au Prêcheur. Soit au total, cinq ou six distilleries ! Car
comme nous
l’avons dit, la stratégie consiste à multiplier les acquisitions de
petite ou
moyenne importance. En effet, Félicien et ses frères, compte tenu de
leurs
origines, ne peuvent accéder à la très grande propriété. Mais par
addition
d’exploitations de moindre taille, ils arrivent tout de même, avec une
certaine
dose d’espri – mapipi, à rivaliser d’importance avec
certains békés ou
mulâtres de l’époque. C’est à la troisième génération que les Madkaud
commencent à consolider leur position sociale et à diversifier leurs
activités,
au travers d’alliances matrimoniales avec des familles de la
bourgeoisie
mulâtre : Yang Ting, Neisson, puis Roy - Camille.
Il
y a quelques années, une comédienne Guadeloupéenne avait accusé les
Madkaud
d’avoir été des esclavagistes, pouvez – vous nous rappeler les détails
de cette
affaire ?
C’est
en effet un épisode absurde et révoltant de notre histoire récente. Je
crois
que tout s’est déroulé en 2003 ou en 2004. A cette époque, nous avons
été
alertés sur l’existence d’un blog sur internet nous mettant en cause.
Ce blog
relatait le déroulement d’une cérémonie organisée par une association
apparemment Antillaise, au nom plutôt étrange, militant en France pour
le
devoir de mémoire de la traite des Noirs. Cette cérémonie avait été
organisée à
Paris autour du récit du supplice d’une esclave dont la vie aurait été
un
calvaire particulièrement atroce, sur une soi – disant
Habitation...Madkaud ! Nou resté sézi !!!
En
lisant plus attentivement le blog, j’ai découvert que le récit n’était
pas
l’oeuvre d’un historien ou d’un chercheur, mais d’une comédienne de
théâtre
Guadeloupéenne complètement inconnue au bataillon !!! L’objet
du
rassemblement n’était apparemment pas le débat argumenté mais plutôt
une sorte
de thérapie de groupe exacerbant dans l’assistance le côté
émotionnellement
bouleversant du récit...
En
fait, l’information « Habitation Madkaud » est en
elle même très ambigüe,
car il aurait pu s’agir d’une Habitation acquise par la famille Madkaud
après
l’abolition de l’esclavage, mais ayant porté un autre nom au moment des
faits
relatés. Toujours est-il que le mal était fait : en pleine
commémoration
de la traite des Noirs, une organisation kokofyolo
était en train de
nous faire porter le chapeau, et de focaliser sur nous l’émotion, la
colère ou
le chagrin de ses membres !!!
Pouvait
– il y avoir situation plus absurde pour nous, membres d’une famille
fondée par
d’anciens esclaves Noirs ?
Pourquoi
donc ces mizérab, ces moun a bab,
nous avaient-ils choisis, nous,
pour faire leur cirque ? Par ignorance ?
Négligence ?
Malveillance ?
A
l’époque, nous avons finalement décidé de traiter l’erreur, ou
l’insulte, par
le mépris, et d’attendre que la pression retombe d’elle même. Et
effectivement,
ces gens ont assez rapidement effacé leur blog, puis leur association
s’est
auto-dissoute.
Je
trouve pour ma part que depuis le début des années 2000, l’activisme
Antillais
offre trop souvent ce triste visage de maladresse, de désorganisation
ou
d’ignorance, comme une cacophonie qui nous discrédite tous. Des
personnes
parfois bien intentionnées se lancent « sans bâton »
dans des combats
douteux. Yo pa las fè kouyon !
Et
puis il y a aussi des aventuriers plus cyniques ou opportunistes, dé
vakabon,
qui occupent l’espace médiatique et détournent à leur profit nos
questions
identitaires. Car la traite des Noirs est un sujet porteur, qui fait
vendre, et
les prédateurs d’aujourd’hui ne sont pas toujours ceux que l’on croit...
Le
rhum Madkaud est désormais distillé par un gros producteur du Nord
Atlantique
de la Martinique, peut – on dire qu’il a conservé son
originalité ? A - t
– il toujours, comme dans les années 50, une clientèle fidèle ?
Effectivement,
nous ne sommes plus distillateurs depuis les années 70, période à
partir de
laquelle notre production a été confiée à une autre entreprise. Depuis,
notre
activité consiste à sélectionner des cuvées au sein de sa production,
et à en
assurer nous même la distribution commerciale sous nos marques. En ce
qui
concerne le label « Héritiers Madkaud » réactivé en
2007, un effort
particulier a été fait pour retrouver le niveau de qualité du rhum de
Fond
Capot des années 50 – 60. Car une même distillerie permet différentes
nuances
dans les arômes et les saveurs de ses produits grâce à des techniques
de
sélection et d’assemblage, à partir des cuvées d’un même terroir.
Par
ailleurs, une meilleure authentification des labels a récemment été
effectuée
(date et lieu de création, fondateur etc...) de façon à réaffirmer de
manière
exacte une identité qui commençait un peu, à mon sens, à
« s’effilocher » dans les esprits.
Mais
je crois que c’est véritablement par une réaffirmation de son caractère
« bicéphale » que le rhum Madkaud, au sens large,
renoue avec sa
spécificité d’antan.
En
effet, l’année 2007 marque le retour à la situation d’avant 1963, avec
deux
marques distinctes, une pour le Carbet et l’autre pour le Lorrain.
C’est ce
phénomène particulier de complémentarité et de résonance de notoriétés
que
j’essaie de recréer depuis mon arrivée aux affaires en 2006. On
pourrait dire, sé
yonn a lot !
Evidemment,
nous n’avons plus les deux distilleries correspondantes, mais les
marques sont
calibrées, chacune pour son terroir particulier. Car il est clair que
les
habitants du Lorrain veulent prioritairement leur rhum, « la
Digue »,
et que seul un « Madkaud version Fond Capot » a des
chances de
toucher les clients de la zone Nord Caraïbe. L’inverse est impossible.
Car il
ne suffit pas de s’appeler « Madkaud ». Il faut être
inscrit dans la
mémoire des gens, dans leur histoire, faire ressurgir notre vécu, notre
patrimoine commun, tout ce qui fait qu’au final, ce rhum est aussi leur
rhum à
eux.
Nous
avons la chance d’avoir gardé des liens humains assez étroits avec les
habitants des deux zones. Ils nous connaissent bien car beaucoup sont
des amis
d’enfance, ou bien des parents. L’originalité de ce rhum, c’est donc
aussi de
bénéficier de cette proximité humaine qui nous a permis, malgré les
aléas, de
toujours rester présents et même, comme c’est le cas aujourd’hui, de
reconquérir petit à petit le terrain perdu.
Il
est en effet étonnant de constater qu’après quarante ans d’absence,
« Héritiers Madkaud » a pu être réintroduit sur le
Nord Caraïbe.
C’était au départ un pari osé, si on en juge par les noms prestigieux
qui
occupent déjà ce marché. Mais grâce à un peu de communication, et à
notre
présence humaine, la jonction temporelle a pu se faire. Et du coup,
c’est notre
mémoire à nous qui retrouve un peu de paix, qui panse ses blessures...
En
tant que descendant des distillateurs Madkaud, comment voyez – vous
l’avenir
pour votre rhum ?
Je
ne peux m’empêcher de regretter de ne pas être moi même distillateur.
Mais il
faut être réaliste. La tendance stratégique sur le marché Martiniquais
est à la
concentration des moyens financiers, industriels et commerciaux.
L’essentiel de
l’activité de production est contrôlé par trois grand propriétaires
autours
desquels gravitent la quasi totalité des marques de rhum agricole de
l’île. En
nous positionnant avec l’un d’eux dès les années 70, nous étions en
quelque
sorte des précurseurs de cette tendance. Bien sûr, à l’époque, ce
n’était pas
forcément très bien vu de ne pas distiller soi-même. Mais force est de
constater qu’aujourd’hui la plupart des marques, prestigieuses ou non,
de ce
secteur, sont souvent plusieurs à dépendre d’une même distillerie. On
peut donc
dire que « Madkaud » est stratégiquement positionné
pour durer, comme
pratiquement n’importe quel autre rhum.
Par
ailleurs, la possession de nos labels et le contrôle de notre politique
commerciale nous permettent de renforcer notre image. A ce niveau, mon
plus
grand motif de satisfaction est de pouvoir fixer par l’écrit les
principaux
éléments de notre patrimoine « rhumier », ce qui
n’avait jamais été
réalisé par aucun de mes ainés auparavant. C’est très important, pour
les
générations futures, de pouvoir garantir l’intégrité de notre identité,
de nos
récits car à ce niveau, nous risquions de tout perdre. Car c’est de la
qualité
de notre mémoire que dépend notre avenir.
Enfin,
il reste à relever ce qui est encore pour nous un défi :
l’exportation.
Car ce rhum qui an tan lontan s’exportait en
France, en Allemagne et aux
Pays - Bas ne se vend pour le moment qu’à la Martinique. Après la
stabilisation
de l’activité et la renaissance identitaire, la reconquête de marchés
extérieurs est la prochaine étape.
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