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Mon  calvaire du Vendredi Saint

vue du calvazire de fort de france Martinique

S’il y avait un jour dans l’année que j’abhorrais  un jour que j’exécrais c’était  sans conteste le vendredi le saint, jour maigre par excellence, jour d’interdits par conséquence : ne pas chanter, ne pas jouer avec le marteau, ne pas clouer, ne pas écouter la radio, c’était un jour consternant, une journée afflictive en plus d’être affligeante.

Le seul jour de l’année où ma mère nous faisait un (kako dou) chocolat à l’eau qu’elle «épaississait avec du toloman », un chocolat de pauvre, confectionné sans lait,  un liquide imbuvable  pour un enfant (en l‘occurrence moi) qu’on surnommait « djole fen » (fine bouche).

Rien à faire, ce chocolat à l’eau ne passait pas le clôturé de mes lèvres, mais il faisait le régal de mon chien, un basset quelque peu ridicule, qui se traînait là par terre au ras du sol. 

Fâché depuis le réveil, depuis que la trâlée de coqs de combat de mon père, de leur caloge avait chanté cocorico, j’entamais la journée aigri avec juste de l’eau dans le ventre,  une journée qui s’annonçait bien remplie.

Après avoir pris une douche matinale avec le tuyau d’eau glacée comme la plupart des gens à l’époque dans la cour de derrière, il fallait se rendre à l’église pour la prière du matin, puis courir là, se rendre çà et là ou de-ci delà afin d’acheter les aliments nécessaires aux  préparatifs  du repas du soir, le midi on jeûnait.

Pour le souper, pas de viande, ni de poisson, on ne consommait pas  de chair le jour où le Christ a été crucifié sur le mont Golgotha, et ce en remission de nos péchés, juste  des (marinades) accras de légumes, accras de carotte, accras de choux, même pas des accras de crevettes ou de morue, un repas végétarien, mangé avec un pain sans levain  ou avec des zakaris (un petit pain feuilleté sans levain de forme rectangulaire, un pain de pauvre qui coûtait 25 centimes quand le pain normal coûtait 75 centimes de francs), ma mère accommodait les accras avec  différentes sortes de salades.

Une fois que tous les légumes avaient été achetés soit à l’épicerie, soit au marché, soit au supermarché ou partout à la fois, ma sœur et moi-même aidions notre mère à couper, nettoyer,  laver les choux caraïbes, le  giraumon, les carottes, les choux, les navets et autres, qu’elle mettait à tremper dans des bassines, afin qu’ils conservent leur fraîcheur.

On avait à peine débuté la journée, que l’heure avait défilée, que le soleil s’installait au mitan du ciel et distribuait ses rayons à tout venant, en toute impudeur, à qui veut en voilà ! 

Il fallait que j’accompagne ma mère à son chemin de croix, la Martinique chrétienne chômait, les bus étaient plus que rares, les taxis, n’en parlons pas, en temps normal le tarif de la course était prohibitif, alors  le vendredi saint c’est une escroquerie pure et simple, quant à mon père, un bel homme affairé, il devait se promener dans les communes avec sa 404 blanche  à la recherche d’une poule pour son coq djem...

Voilà que ma mère m’embarquait avec elle, et nous prenions la route, quittions la Cité Dillon, dépassant la rivière monsieur, passant les Eaux-Découpées pour rejoindre le quartier de Sainte Thérèse, le laisser puis   aborder le morne Pichevin  pour être en vu du calvaire  où ma mère débuterait son chemin de croix, mais nous en étions encore bien loin, et nous devions marcher encore.

Une fois arrivés en bas du calvaire, à la première station ma mère  s’apprêtait à revivre la passion du Christ, comble de supplice, j’avais marché longtemps, mon ventre criait famine, j’étais aux martyres, je souffrais car j’étais déjà malade mais les médecins mettront quarante ans pour s’en apercevoir.

J’accompagnais ma mère à ce calvaire, perché sur l’un des mornes de la ville de  Fort De France, les cloches des églises se sont tues le vendredi saint et nous montions  péniblement la côte, nous arrêtant à chaque station,  priant et allumant un cierge, cela durait une éternité, une souffrance sous un soleil de plomb, un soleil qui faisait taire les oiseaux.

Comme une procession, une longue file de personnes  nous accompagnait, nous faisions corps avec la masse, nous nous noyons dans la foule. Les femmes en majorité, la tête attachée, vêtues de blanc ou de noir le plus souvent, elles égrenaient un chapelet d’une main, tenant la bible dans l’autre, les yeux pénétrés de leur foi, elles étaient comme obnubilées, parfois sans mesure, elles priaient fort, elles se donnaient en spectacle.

La ferveur débordait du lieu, elle s’imprégnait à  nos corps, à notre âme.  Plein de dévotion, un homme traînait une lourde croix,  et je me demandais quel péché commis expiait-il ainsi, pour s’infliger une telle souffrance ?

Et nous montions…

Les arbres se dénudaient, les flamboyants étincelaient de leur floraison,  tout était rouge comme le sang du Christ  qui avait coulé ce jour, même la lumière dans un ciel haut avait des irisements rubescents, il faisait tellement chaud sur le calvaire, que les insectes si bruyants habituellement silencaient.

Seuls des papillons  voletaient autour de nous,  on en trouvait partout, des  jaunes, des blancs, des blanc et noir. Parfois, ils s’amoncelaient sur des arbrisseaux défeuillés, et donnait à voir comme une composition florale.

La lumière exténuait,  la chaleur éreintait, j’étais harassé lors de cette montée. Puis enfin, ma mère ayant fait son chemin de croix, parcouru les treize stations,  nous redescendions du morne, prenant un autre chemin, car elle s’arrêtait auprès d’un arbre,  que nous appelons kas (canéficier), un arbre gigantesque qui porte des fruits d’une longueur de cinquante centimètres à un mètre de long, dont la ressemblance avec un étron n’est pas surfaite, et dont l’odeur du fruit a tout des fèces, il s’en dégage une fois la coque ouverte des émanations excrémentielles.

Je ne sais pour quelles raisons, il en tombait de l’arbre au moment où nous arrivions et ma mère choisissait celui qui nous servirait de laxatif ou de purgatif tout au long de l’année.

La tisane que nous redoutions tant, faisait son effet, elle nous vidait les intestins et chassait les vers solitaires, mais étant donné que tous les enfants étaient purgés au même moment, il va de soi qu’il y avait une rude concurrence entre ma grande sœur et moi-même pour l’occupation des toilettes et quelques prises de becs dues à l’urgence du besoin...

Le kas dans la main, nous rentrions par un autre chemin, qui passait près de chez son père avec lequel, il n’y avait pas  de communication, ne lui disant plus bonjour depuis de nombreuses années déjà. Mais je suspectais que ma mère s’inquiétait de cet homme, que je n’ai pas connu, elle me l’a montré plusieurs fois lorsque nous étions près de marché aux poissons, il devait avoir ses habitudes dans un bar du coin, mais ce fut toujours de loin, à bonne distance,  je n’ai pas souvenir de son visage.

L’autre chemin nous amenait au sein des quartiers populaires, nous circulions entre les cases  faites de tôle  et de bois et non sur les routes ou les rues goudronnées, nous cheminions dans les traces et nous étions empreints de l’humeur du jour, des lieux et de sa musicalité.

Nous rencontrions des paquets d’enfants débraillés nu-pieds, tête grenée  courir dans les chemins étroits en terre battue avec leurs raras (crécelles) en faisant un boucan d’enfer. Ils  s’approchaient de nous et tournoyaient leur instrument, vous obligeant à porter la main à vos oreilles  afin de vous protéger de la bruyance, de ce crissement particulièrement irritant.

Vers les 17 heures nous étions à la maison, ma mère commençait à préparer ses plats, ma sœur et moi l’aidions à grager les choux, les carottes, râper le giraumon, faire les marinades  de légume et à 19 heures nous mangions, sans viande, avec un pain sans levain…

Tony Mardaye




Le Canéficier

caneficier

caneficier le fruit

caneficier  le casse

canéficier la graine laxative

Des Rameaux à Pâques

Au terme des quarante jours du Carême voici venue la Semaine Sainte. Elle débute par le dimanche des Rameaux et culmine dans le Triduum Pascal c’est-à-dire les trois jours qui sont au coeur de la foi chrétienne : le Jeudi Saint, le Vendredi Saint et le Samedi Saint, Vigile de la grande fête de Pâques. Le dimanche des Rameaux porte encore un autre nom : on l’appelle le Dimanche de la Passion. Le mot passion évoque sans doute, spontanément, un penchant très vif pour quelque chose, ou bien un amour irrésistible et violent pour une personne. Mais il rappelle aussi son origine provenant d’un verbe latin qui signifie subir, pâtir, souffrir. Le dimanche des Rameaux peut retenir ces connotations du mot passion. Ce dimanche est, en effet, d’abord le dimanche de l’Amour fou de Dieu pour les hommes. Jésus, Fils de Dieu, entre dans la Ville Sainte ce jour-là, assis sur un âne, monture des pauvres. Il montre ainsi qu’Il n’est pas l’envoyé du Dieu vengeur que l’on attendait : celui qui devait écraser ses ennemis et imposer à tous sa Loi. Il est, au contraire, celui qui n’éteint pas la mèche qui fume encore et ne brise pas le roseau qui plie. Il est doux et humble de coeur et invite ceux qui ploient sous le fardeau de la vie à venir à Lui. Il entre à Jérusalem, sachant pertinemment que, dans cette ville, la foule versatile qui l’acclame aujourd’hui le condamnera à mort demain. Mais cette mort, il l’accepte à l’avance : Il n’y a pas de plus grande preuve d’amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime, avait-il dit. L’entrée de Jésus à Jérusalem en ce jour des Rameaux dit combien passionnément il aime Dieu son Père et comme il est prêt à souffrir pour les hommes qu’il aime, au point de consentir librement à sacrifier pour eux sa vie.

Dans un premier temps, la foule en liesse acclame Jésus et se met à sa suite, brandissant des branchages et criant Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Mais jusqu’où tous ces hommes, ces femmes, ces jeunes consentiront-ils à le suivre lorsqu’il leur dira qu’il leur faut l’imiter en tout pour être véritablement ses disciples ?

Nous-mêmes, jusqu’où sommesnous prêts à suivre le Christ, lorsqu’il nous enseigne qu’il ne suffit pas de lui dire Seigneur, Seigneur, pour être ses disciples mais qu’il nous faut écouter sa Parole et la mettre en pratique ? Etre chrétiens ne se réduit pas seulement à réciter des prières, à faire des processions et à chanter des cantiques !

Depuis plus de vingt ans, à l’initiative du pape Jean Paul II, le dimanche des Rameaux est devenu la Journée Mondiale de la Jeunesse, journée où les Jeunes vont à la rencontre du Christ pour lui dire qu’ils désirent le suivre et le rendre présent dans leurs villes et leurs pays, dans leurs universités, leurs lycées, leurs collèges, leurs écoles, leurs lieux de travail et de loisirs, pour qu’Il soit au milieu d’eux et fasse rayonner sa paix, sa joie et son amour dans le monde. Que dans notre diocèse, les jeunes soient encore très nombreux à faire cette démarche cette année.

Qu’à l’instar de tous ces jeunes, nous aussi, nous profitions de cette Semaine Sainte pour aller à la rencontre du Seigneur et le supplier de venir habiter notre vie pour la transformer par son exemple, sa Parole, son Esprit et les moyens que son Eglise met à notre disposition. Parmi ces moyens, il y a, en premier lieu, les sacrements.

Le premier de tous, c’est le baptême. La célébration de la Vigile Pascale lui fait une grande place, puisque c’est par lui que les chrétiens sont plongés dans la mort du Christ pour renaître avec lui et devenir véritablement enfants de Dieu.

Dans la nuit de Pâques les catéchumènes sont baptisés au nom du Père, du Fils et de l’Esprit et reçoivent l’onction qui fait d’eux les membres de Jésus-Christ prêtre, prophète et roi. Que ce soit l’occasion pour tous les baptisés de se joindre à eux pour rendre grâce à Dieu d’avoir fait d’eux ses enfants, mais pour renouveler aussi l’engagement de leur baptême en promettant de vivre une vie exempte de péchés, ardente à faire le Bien. En effet, devenus Enfants de Dieu, il nous faut nous efforcer de ressembler à Notre Père des cieux, dont Jésus, son Fils, nous a révélé le visage. Nous lui ressemblons lorsque nous demeurons dans son amour en nous aimant les uns les autres comme lui il nous aime et nous demande de nous aimer.

Etre enfants de Dieu c’est essayer de garder en nous les sentiments du Christ Jésus : lui qui est Seigneur s’est fait le serviteur et l’esclave de tous, il a donné sa vie par amour et sur la croix il a pardonné à ceux qui l’ont crucifié.

Ce n’est pas facile de refuser la violence et le mensonge, dans le monde d’aujourd’hui. Ce n’est jamais facile de faire mourir notre égoïsme pour donner la priorité au bien commun. C’est pourquoi il nous est nécessaire de nous tourner constamment vers Dieu dans la prière et de nous mettre à l’écoute de sa Parole. Il nous est indispensable de trouver notre nourriture spirituelle dans l’Eucharistie sacrement qui nous unit intimement au Christ et à nos frères dans la communion de toute l’Eglise. Mais pour que cette communion soit vraie, ayons soin de nous réconcilier au préalable avec Dieu, avec nos frères et avec nousmêmes en ayant recours au sacrement de la Réconciliation que l’on appelait autrefois la confession.

Au terme de ce Carême, entrons avec foi et reconnaissance dans cette grande Semaine Sainte qui nous fait déboucher dans la vie nouvelle du Ressuscité.

Bonne Semaine Sainte à tous et Joyeuses Pâques !

+ Michel Méranville