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Les souvenirs d’une impénitente à propos d’un Vendredi Saint

christ

Le Vendredi  Saint, jour de deuil sans messe et de pénitence dans la tradition catholique n'avait rien d'un chemin de croix pour l'enfant que j'étais, y compris la fois où j'ai participé à la montée du calvaire avec ma marraine.

Ce jour là, nous avions délaissé la capitale foyalaise pour nous rendre dans  une commune du sud de la Martinique, mais je ne me souviens plus exactement de  quelle commune s’agissait-il.

Nous avions effectué notre parcours dans la Celica bleu métallisé profilée de ma marraine, qui à mes yeux,   ressemblait à la voiture de Starsky et Hutch et  j'en étais fière.

Le trajet se déroula sans encombres, nous écoutions la radio, qui diffusait  un programme et des messages à caractère religieux.

Une fois à destination, je fus happée par la chaleur, nous cuisions littéralement sur place, nous étions déjà en nage, avant même avoir atteint la première des douze ou treize  stations  du calvaire...

Le soleil dardait ses rayons, et  au bout d'un moment mes longues nattes me brûlaient la nuque, j'avais une envie irrépressible, celle de m’enfuir, de tourner les talons.

Traînassant le pas de mauvaise grâce, je réfléchissais, qu’avais-je pu bien pu faire pour recevoir cette punition ?

Je me creusais les méninges, je ne trouvais pas les raisons me valant d'être mise à la géhenne, mais à la vue des autres enfants accompagnant leurs parents, ma bonne humeur repris le dessus, et je me dis :-  Au moins, j’aurais des compagnons dans mon infortune.

Bien que ne  les connaissant pas, nous avons entamé d'emblée une relation à travers le jeu, qui consistait d'arriver au plus vite tout en haut  du calvaire et en finir avec cette escalade. Nous avions l’accord de nos parents dont l’allure nous paraissait bien lente, ils prenaient des heures.

Nous  débordions d'énergie, nous le dépensions  sans compter, après quelques stations ainsi gravies, nous étions essoufflés, mais cela ne nous arrêtait pas et nous repartions de plus belle à l'assaut du calvaire.

Arrivés au sommet, nous avons ri de bon cœur, contents et fiers. Nous attendions nos parents et profitions de l'occasion  pour mieux nous connaître, mais le soleil  nous tapait, nous frappait, ce qui nous incitait guère à faire usage de nos langues, déjà asséchées par l'effort.

Nos parents arrivaient à notre hauteur,  il était temps de regagner nos véhicules restés en contrebas.

La descente s’effectuait par un autre chemin, de sorte que les descendeurs ne puissent gêner les « grimpeurs ». Nos jambes enfantines reprirent leur course et nous courions,  si bien,  qu'en bas du calvaire nous étions  effondrés, couchés par terre, tétanisés par l'effort, essoufflés et assoiffés, nous recherchions l’air dans cette fournaise, nous ventilions nos poumons, tentant péniblement de reprendre notre souffle.

Lorsque ma marraine me rejoignit,   elle me donna à boire et jamais au grand jamais, un  verre d'eau ne me  parut si bon, je le trouvai meilleur  que  le royal soda en bouteille, dont  le son du décapsulage signalait toute  la fraîcheur…

Emmanuelle Deschè



Les accras du Vendredi Saint

accras et salades

L'autre fait marquant du Vendredi Saint,  se déroulait  généralement à l'intérieur des foyers, pour moi  cela débutait par une séance d'épluchage de légumes, ignames, carottes, ail, Oignon-France, oignon-pays voués à être râpés, hachés et mélangés à la pâte à accras du Vendredi Saint dans laquelle on ne met ni morue, ni crevettes.

Le Vendredi Saint, ces accras constituent là base de notre alimentation, que nous accompagnons de salades de crudités et de pain, un repas supposé être frugal en ce jour maigre, mais qui néanmoins  est un vrai régal.

Une fois que j'eus l'âge de participer à cette coutume annuelle, je marmitonnais en cuisine, chapardant par moment des morceaux de carottes tout en causant joyeusement avec celui ou celle de mes parents qui mettait la main à la pâte, il me semble que ce fut rarement mon père.

Cette  préparation culinaire à mes yeux n'avait rien de laborieux, parce que les anecdotes racontées savoureuses à mes oreilles, se mêlaient à l'instant, au fur et à mesure que la pâte prenait consistance.

Puis venait le moment de la cuisson des fameux accras du Vendredi Saint, ils dégageaient une odeur qui chatouillaient les estomacs, avec curieusement une émanation différente des marinades habituelles, en effet, bien que nous en cuisions trois à quatre fois plus qu'il n'en fallait, il régnait dans la maison un parfum tenace d'huile de friture, sans qu'étrangement aucun relent de graillon n'imprègne nos habits.

Cependant, il faut croire que cette odeur avait une diffusion allant bien au-delà de notre maison, car elle attirait comme un aimant les visiteurs à nous.

Ceci expliquait la raison pour laquelle nous faisions toujours autant  d’accras, car ce jour là, notre demeure était ouverte, prête à recevoir ceux qui passaient nous voir pour goûter "un" petit accras.

C'était un vrai défilé, et j'étais ravie de voir mes oncles et tantes à cette occasion avec lesquels j'avais des conversations brèves mais intenses.

Ainsi ce jour de pénitence dans un carême à la température écrasante était pour moi une journée de chaleur  et de convivialité familiale. 

Emmanuelle Deschè