fleurs des iles

PYEPIMANLA LE MAGAZINE ANTILLAIS 


Février 74

Février 74 

Je fais en fait référence à des événements qui ont eu lieu dans la ville du Lorrain au nord de la Martinique le 14 février 1974 et plus connus sous le nom de "Affaire Chalvet".

En février 74 les ouvriers agricoles des bananeraies se mirent en grève pour revendiquer une augmentation de salaire journalier de 36,46 francs que leur refusait leur direction. Le 14 février, ils marchaient de plantations en plantations pour mobiliser le plus grand nombre de manifestants.
Les gendarmes s'interposèrent sur un pont à Fond Brûlé, que devait traverser le cortège des grévistes.

Ils leur intimèrent l'ordre de rebrousser chemin, une manifestante, Raymonde Cabrimol répliqua :"Nous sommes en pays de Liberté, Egalité, Fraternité, nous avons le droit de passer sur ce pont et nous passerons !" Elle s'engagea, les gendarmes s'écartèrent, les autres lui emboîtèrent le pas.

Plus loin les forces de l'ordre, 14 cars de gendarmes et un hélicoptère attendaient les manifestants. Il était trop tard pour rebrousser chemin. L'affrontement devint inévitable, les gendarmes ouvrirent alors le feu , certains sautèrent dans la rivière, d autres rampèrent dans les champs d'ananas, mais au final un homme de 55 ans , Ilmany Sérier, dit Rénor, père de 22 enfants, resta à terre....

Au cours des obsèques d' Ilmany, deux jours plus tard, les ouvriers apprirent qu'un autre des leurs appelé Georges Placide Marie Louise, 19 ans avait été retrouvé sur la grève de Chalvet battu à mort, le corps déformé et boursouflé....

Quelques temps plus tard la direction proposa une augmentation de 36,50 francs, les ouvriers refusèrent, ils avaient réclamé 36,46 francs, rien de plus, et estimaient que 4 centimes ne valaient pas la vie de deux hommes

Cette affaire a profondément choqué la population martiniquaise qui organisa de grandes manifestation pour faire part de son indignation, ces événements sont restés dans les mémoires comme symboliques de la mobilisation populaire face à une répression de type colonial.

Le chanteur martiniquais Kolo Barst à dédié un de ses morceaux : "Février 74" à cette affaire.

Tableau et texte de Claude Cauquil 




14 FÉVRIER 1974

 Sur le plateau Chalvet
tous ensemble ils marchaient,
leur commune misère
d’étendard leur servant,
de cinq malheureux francs
désirant seulement
augmenter leur salaire
trop maigre au demeurant
afin que leurs enfants
ne meurent pas de faim
pour aller à l’école.
Ouvriers agricoles,
des coupeurs de banane
tous unis dans la grève,
par désespoir poussés
à cette extrémité.
Pour tous ces prolétaires,
le travail inhumain,
la dure exploitation
par les riches patrons
lors avaient remplacé
l’esclavage aboli
des grandes plantations
de l’île, soi-disant
depuis si tant d’années…
Leurs revendications
pour plus de dignité,
pour justes qu’elles sont,
sont ignorées pourtant
par tous ces békés qui
n’ont pour eux que mépris.

Et en ce jour maudit,
quatorze février,
les gendarmes appelés
par les propriétaires,
font feu à bout portant
sur la foule en colère
des damnés de la terre,
faisant couler le sang…
Lors Ilmany "Renor",
père de nombreux enfants
s’écroule raide mort !
Quatre autres sont blessés
et le reste est gazé
par les hélicoptères.
C’était le pot de terre
contre le pot de fer :
"qui demande du pain,
récoltera du plomb…"
Puis le surlendemain
avant qu’on ne l’enterre,
sur la plage à côté
fut découvert le corps
profané, mutilé
de Georges Marie-Louise
qui n’avait pas vingt ans
assassiné aussi
par la maréchaussée
qui resta impunie,
ayant bénéficié
de la complicité
du pouvoir judiciaire.

 Il fallut ces deux morts,
hélas, pour qu’un accord
soit à la fin signé
avec les syndicats
améliorant le sort
des pauvres ouvriers.
Ce qui ne nous tue pas,
toujours nous rend plus fort.
Aujourd’hui c’est le cas
et il nous faut tirer
les leçons du passé,
nos martyrs honorer
puisque nous subissons
la même situation :
les grands supermarchés
tous aux mains des békés,
denrées alimentaires
et la vie bien trop chères
pour la population
qui dans la rue descend
pour clamer sa misère
et le climat se tend…
Unis alors soyons
kont la pwofitasyion
et restons solidaires
de tous nos sœurs et frères.
Gwada, Madinina :
même juste colère,
même juste combat,
levées, main dans la main,
pour un meilleur demain !

 
Patrick MATHELIÉ-GUINLET (dit Abd-el-Slam)