Mexique, la
magie de la mémoire, par J.M.G. Le
Clézio
Je
suis venu la première fois à Mexico en août 1967. J'arrivais de
Thaïlande où
j'avais connu quelques ennuis, pour avoir parlé du trafic de jeunes
filles que
faisait un mien propriétaire à Bangkok - c'était vrai, mais les vérités
sont-elles bonnes à dire ? Toujours est-il que je débarquai à
l'aéroport de
Mexico par un gros orage, et je fus immédiatement frappé par la
ressemblance
avec la Thaïlande. Non pas dans les bâtiments ni les rues, mais par
l'aspect
très exotique des gens, la couleur de leur peau, la beauté des femmes,
la grâce
des enfants. Je découvrais tout à coup que quatre-vingts pour cent des
habitants de Mexico étaient des Indiens, descendants de ceux qui
avaient régné
jadis sur les hauts plateaux. Quelque temps après, dans le métro je fus
étonné
et assez ému d'entendre un couple de jeunes gens parler nahuatl - la
langue des
anciens Aztèques, l'une des plus belles langues du monde par ses
allitérations
et son accent chantant.
J'avais été
chargé à l'Institut français d'Amérique latine (c'était mon affectation
de
service civil) de classer les livres et de mettre à jour le fichier de
la
bibliothèque. Au lieu de cela, je passais toutes mes journées, à
l'étage de la
bibliothèque, à lire tous les livres que je pouvais trouver sur le
Mexique. Les
chroniqueurs de la Nouvelle-Espagne dans la collection Porrua "Sepan
cuantos..." - Bernal Diaz del Castillo, Sahagun, Motolinia, Duran,
Beaumont,
Mendieta, Izcazbalceta, Ixtlilxochitl, José de Acosta, les historiens
aussi,
Clavijero, et les récits des géographes, Humboldt, Lumholtz.
C'était une
découverte étonnante : lorsque les premiers voyageurs venus d'Occident
débarquent sur les côtes du Mexique, ils sont devant une architecture
immense,
complexe, délicate, élevée, où la religion, la pensée philosophique, la
conviction magique s'équilibrent dans l'art de construire des pyramides
selon
un schéma cosmique, de policer des villes immenses, de faire régner une
politique à la fois compartimentée et interdépendante, selon un système
théocratique où les rois sont élus et où les forces vives de la nation
peuvent
exprimer leurs revendications, demander des comptes aux élites, et
destituer
sans révolution les princes abusifs. Cette architecture était-elle
fragile ?
Les conquérants, obnubilés par leur mission civilisatrice, se sont
employés à
présenter les sociétés indiennes comme l'émanation du démon. Elles
étaient loin
d'être parfaites, puisqu'elles pratiquaient l'esclavage et les
sacrifices
sanglants. Mais leur injustice n'était pas foncièrement plus
condamnable que
celle de l'Europe du XVIe siècle, esclavagiste
et violente. Fragile,
cette architecture l'était certainement puisqu'une poignée
d'aventuriers sans scrupule
la mit à bas, en pratiquant une guerre à outrance sans respect des
codes
humains, comparable par sa brutalité à celles que l'on peut observer
aujourd'hui chez les nations les plus civilisées. Cortés, Montejo,
Cristobal de
Olid vinrent à bout facilement de ces peuples, parce qu'en arrivant
dans le
Nouveau Monde ils ne se sentaient plus entravés par aucune loi. Ce qui
disparut
et fut anéanti par la conquête n'est pas mesurable, hormis le fait que
la
population indigène fut réduite au sixième de ce qu'elle était en
l'espace
d'une génération, et que toutes ses structures furent anéanties par la
guerre,
les maladies et cette sorte de lavage de cerveau lent et acharné qui
fut
organisé par les conquérants espagnols.
*
Les dimanches
après midi, j'allais voir le musée d'anthropologie de Chapultepec, la
grande
sauterelle de porphyre exposée sous la pluie devant la porte, et dans
la grande
salle de la roue du temps, la petite statue en bois de la déesse de la
fertilité, les mains en coupe sous ses seins et sa chevelure tressée
nouée au
sommet de sa tête, qui a inspiré Frida Kahlo. Mais mon vrai musée
d'anthropologie, c'était dans le métro qui allait vers la villa de
Guadalupe.
Voir à la dérobée les jeunes femmes du peuple, vêtues comme des
employées de
bureau ou des serveuses, mais leurs visages semblant sortis d'un
bas-relief ou
d'une peinture de codex, nez aquilin, pommettes hautes où le rouge se
mêlait au
bronze de la peau, et les lourdes chevelures d'un noir presque bleu,
coiffées
en chignon, montrant l'éclat des demi-lunes de métal doré aux oreilles.
Sur la place -
l'affreux sanctuaire de béton n'avait pas été encore construit -, la
vieille
basilique chancelante, pareille à un navire échoué, avec les milliers
de
fidèles venus de tous les coins de l'Amérique, certains les genoux et
les
coudes en sang à force de se traîner sur les marches, les concheros
emplumés en train de battre sur le teponaxtle, le
grand tambour de bois
qui avait résonné aux oreilles des conquérants abasourdis lors de la
"Nuit
triste".
C'était
l'époque des grands travaux. On n'avait pas encore exhumé les restes de
la
grande pyramide, dont la pointe perçait encore le carrefour de Pino
Suarez et
servait de refuge aux chiens errants, et pour cela on l'avait baptisée Isla
de los Perros, l'Ile aux Chiens. Pour voir les monuments
préhispaniques
dans toute leur regalia, il fallait prendre un bus
et aller dans les
alentours de Mexico, jusqu'à Teotihuacan, le Domaine des Dieux,
escalader les
marches de la pyramide du Soleil d'où le regard embrassait la plaine
aride
semée de cactus orgue et parcourue par les colonnes de fourmis des
touristes
populaires.
*
Mon premier
voyage en terre indienne, je le fis en compagnie de mon ami Jean Meyer,
à
travers la sierra volcanique transversale, à dos de mulet, jusqu'au
village
huichole de Santa Catalina. Les Huicholes étaient des Indiens sauvages
-non pas
tels que les imaginerait Indiana Jones, mais insoumis, orgueilleux,
arrogants,
vêtus de leurs habits blancs brodés au point de croix, coiffés de leurs
chapeaux à plumes d'aigle, et armés jusqu'aux dents de fusils,
escopettes et
revolvers à barillet. Avec eux, nous avons partagé les bières apportées
par une
caravane de marchands ambulants, et nous sommes restés dans la sierra
pour la
semaine sainte, regardant sans bien les comprendre les rites anciens,
écoutant
les prières. Nous avons goûté à la soupe de peyotl, nous avons vu les
petits
arcs avec lesquels ils décochent des flèches au soleil. Nous avons été
témoins
de l'ancien rituel où les Indiens percent leur langue avec une épine de
maguey
pour arroser la terre de leur sang. Tout cela donnait un sens nouveau
aux
livres que j'avais lus, montrait la vérité de la relation des hommes
avec le
monde qu'ils habitent. A Tezompa, les métis lorgnaient les hautes
montagnes des
Huicholes, mais ils ne s'en approchaient pas. Le curé de Tezompa
servait
d'intermédiaire, un grand homme robuste qui portait un revolver au
côté. Dans
la sierra, les mulets tressaillaient en sentant les crottes des loups.
Le ciel
était d'un bleu d'encre, les montagnes âpres comme le cristal. Nous
dormions à
la belle étoile, dans l'air glacé. Nous buvions l'eau des ruisseaux.
Quand je suis
revenu au Mexique avec ma femme, après une absence de deux ou trois
ans, c'est
une autre dimension qui m'attendait. J'avais reçu, grâce au poète Jaime
Terres,
une bourse du Fondo de Cultura pour étudier la littérature mexicaine
contemporaine. J'ai découvert au hasard de mes lectures le Mexique de
l'époque
révolutionnaire, si fertile et contradictoire. Les poètes de la revue Contemporaneos,
Bernardo Ortiz de Montellano, Gilberto Owen, Xavier Villaurrutia ;
Manuel
Maples Arce, le fondateur du stridentisme et de la revue Irradiador
;
Octavio Paz, Enrique Krauze et la magnifique Vuelta.
Je percevais cette
sorte de génie du supraréalisme qui émane naturellement du monde
mexicain, de
sa culture, de son histoire, de sa puissance physique, comme un
instinct - rien
à voir avec André Breton. Je parcourais les rues du centre, les rues
Uruguay,
Argentina, Moneda, l'Alameda où le soir s'attardent les amoureux et les
vieux
hommes solitaires. Je voulais suivre la piste d'Artaud dans la sierra
Tarahumara. Je suis allé au Yucatan, attiré par la beauté des noms de
lieux,
Dzindzantun, Uxmal, Chicxulub, Oxkutzcab avec ses montagnes d'oranges
sur la
place publique, Tizimin, Rio Lagartos où se réunissent les colonies de
flamants.
Mais ce
n'étaient pas seulement les monuments du passé qui m'attiraient.
Pendant six
mois, j'ai voyagé de village en village, par bus, ou sur les
plateformes des
camions (et souvent à pied) avec mon sac, un hamac, et deux livres qui
me
servaient de guide : l'un la version en anglais des livres du Chilam
Balam par
Ralph Roys, l'autre la traduction en espagnol de La guerra de
castas, de
Nelson Reed. C'étaient mes viatiques. J'ai rencontré les survivants des
insurgés du Quintana Roo, à Tulum, à Chan Santa Cruz, à Tixcacal
Guardia. A
Chun Pom, j'ai assisté à la Misa milpera, la Messe
du maïs, où les
fidèles communient sous les espèces de la tortilla de maïs et de la
soupe de
graines de calebasse. Les croix dans les églises étaient vêtues de
robes de
femme, je croyais entendre la voix de la pythonisse de Tulum, ou encore
les
croix parlantes qui commandaient aux derniers Mayas Cruzoob de résister
aux
troupes du général Bravo.
Il y a quelque
chose d'émouvant dans la volonté du Mexique de résister aux empires et
aux
asservissements. Ce fut, quelques années plus tard, un choc semblable à
Morelia
(Etat du Michoacan), lors d'une réunion organisée par le poète Homero
Aridjis,
sur le thème de la protection des ressources naturelles. Devant la
salle où se
tenaient les débats, un groupe d'Indiens Purhépechas de la région de
Patzcuaro
est venu présenter ses doléances, dénoncer le pillage de la forêt par
les
scieries sauvages, et la pollution des lacs. Le spectre de la centrale
nucléaire de Laguna Verde était encore présent. Afin d'être entendus,
les
Purhépechas avaient dressé un crucifix devant la porte du théâtre, et
l'un
d'eux y était attaché comme crucifié. Les bannières portaient, écrit en
grandes
lettres rouges, le nom de Zapata. C'était le début des années 1980,
l'insurrection zapatiste venait de commencer, non pas au Chiapas, mais
là, dans
ce coin du Michoacan. Plus tard, à Cheran, j'ai ressenti la même
volonté de
résistance chez les Purhépechas de la Meseta, le besoin de puiser dans
la
mémoire de la Relation de Michoacan, ce testament
de leurs ancêtres,
pour faire revivre leur langue et leur culture.
*
Au Mexique, ce
qui est encore plus admirable que la mémoire des grandes civilisations
à jamais
effacées, c'est que ce pays s'est reconstitué peu à peu, dans les
limites de
ses anciens Etats, pour parvenir à faire fonctionner un renouveau. Il
n'y a pas
d'autre exemple dans le monde de peuples à ce point détruits et réduits
à
l'esclavage, qui ont su se retrouver, prendre leur liberté et
recommencer leur
histoire. Sans doute n'y a-t-il pas non plus d'exemple d'un pays à la
fois si
riche et si puissant victime des démons de la modernité. Au début du XXe
siècle, le Mexique est pratiquement supérieur à son voisin du nord, en
termes
de développement, de justice et de richesse. Aujourd'hui, il connaît
une des
époques les plus difficiles de son histoire. La corruption du pouvoir
en place
depuis des générations, l'emprise des narcotrafiquants et la mainmise
du
capitalisme nord-américain au travers des industries offshore et du
tristement
célèbre traité de libre commerce enferment le Mexique dans une
situation de
dépendance et d'endettement d'où il sera difficile de sortir. Les
principales
victimes de cette situation sont les populations rurales, confrontées à
la
misère et obligées de s'expatrier. Au Michoacan, pour ne prendre que
cet
exemple, les trois quarts des hommes des villages (Indiens de la Meseta
ou
métis des Bajios) sont allés vivre aux Etats-Unis. La plupart quittent
leur
famille à l'âge de 18 ans, sans avoir pu faire d'études, et ne donnent
plus
signe de vie. Même si aujourd'hui la crise économique et la montée du
chômage
aux Etats-Unis inversent la tendance, les aspirations de la jeunesse ne
pourront
plus se contenter du mode de vie ancien. Le risque est de constituer
une masse
simili-urbaine vivant dans l'expectative d'une réouverture des
frontières, en
proie aux dangers de l'immigration clandestine et au banditisme. Devant
cette
menace, alors que se poursuit le projet de construction d'une muraille
de la
honte s'étendant du Pacifique à l'Atlantique afin de tenter de
maîtriser
l'invasion barbare, l'empire nord-américain s'enferme dans un
protectionnisme
que la nouvelle administration aura du mal à contredire.
En fin de
compte, c'est en lui-même que le Mexique devra trouver la solution. A
chaque
époque de crise majeure - au lendemain de la Conquête, puis au temps de
la
dictature de Porfirio Diaz -, c'est ce qu'il a fait. Il est difficile
de
prédire comment ce changement s'opérera, dans la violence comme en
1910, ou
dans un mouvement populaire de prise de conscience comparable à celui
des zapatistas.
Ce mouvement a été traité avec dédain par la classe dirigeante, mais il
a le
mérite d'un total réalisme dans ses revendications. Il ressource la
politique
dans les régions les plus démunies du monde rural (indien mais pas
uniquement).
Ce que montre clairement cette insurrection, qui a étonné toute la
classe
politique, c'est la capacité de renouvellement du Mexique dans son fond
populaire. Cette extraordinaire fédération de cultures, unique dans
l'histoire
du monde, porte en elle le message du futur, métissé et interculturel,
contre
le monoculturalisme de l'ancien monde et les diktats du capitalisme
international.
*
Et puis il y a
tout ce que le Mexique a apporté et donne encore au monde, dans la
quotidienneté. La douceur de la vie rurale, et même parfois, de façon
surprenante, dans la plus grande métropole du globe, malgré
l'insécurité, la
contamination de l'air, malgré la pauvreté des quartiers de Naucalpan
ou
d'Iztapalapa, les baraques insalubres et le manque d'eau potable. Il y
a toutes
ces constellations extrêmement brillantes qui illuminent l'humaine
conscience.
Une mémoire magique peut-être. Le souvenir des héros éternels de la
révolte des
humbles tels qu'Emiliano Zapata à Cuernavaca ou Pascual Barrera et Juan
de la
Cruz Ceh, les "Séparés" de Chan Santa Cruz, ou encore Aurelio
Acevedo, Anatolio Partida, les insurgés Cristeros des Altos du Jalisco.
Le souvenir
des rues fréquentées par Frida Kahlo et Diego Rivera, autour du Zocalo,
ou à
l'intérieur des murs indigo de la maison de Coyoacan. La beauté
lumineuse de
Maria Felix, photographiée par l'un des plus grands écrivains du roman
contemporain, Juan Rulfo. L'audace créatrice de l'architecte
contemporain
Barragan, ou le savoir-faire millénaire des femmes tisserandes de la
Meseta
tarasque, l'imaginaire des artistes de la Sierra Huichol. La ferveur
des fêtes
populaires à Ocumichu, à San Juan Parangaricutiro, à Tarecuato, à
Ichan, à
Patamban.
Qu'on pense
seulement à l'art de la cuisine au Mexique : à tous les ingrédients qui
ont été
créés ici et répandus dans le monde, de la cacahuète au chocolat, des
haricots
et du maïs au piment et à ses trente variétés, à la tomate, à l'avocat,
au
pulque et au tequila. A ces simples génies de la terre que sont les
femmes des
villages, qui ont su préparer les délices arrachés à la pauvreté du
sol, et ont
offert ces trésors aux premiers aventuriers européens. Qu'on pense
encore à ces
femmes audacieuses qui se battent aujourd'hui pour secourir les plus
démunis,
telle Rosa Verduzco à Zamora, qui a donné un nom, un toit et une
éducation à
des centaines d'enfants arrachés à la rue et aux prisons. Ce sont
ceux-là, ces
enfants du peuple, qui construiront la durée et la vraie puissance du
Mexique à
venir.
Camellia est un genre de plantes à
fleurs de la famille des
Theaceae,
originaire d'Asie orientale
et méridionale de l'est depuis la chaîne himalayenne au Japon et en
Indonésie.
Le nombre d'espèces que contient le genre diffère suivant les
botanistes, et
varie entre 100 à 250 espèces.
Le
premier arbuste fut introduit pour la
première fois en Europe en 1752 par un jésuite, le père Camelli ou
Kamel d’où
le nom générique de Camellia que donna Linné. Une
des plus belles
iconographies du genre est celle publiée par l'abbé Berlèse entre 1839
et 1843,
un botaniste horticulteur qui en possédait une collections de plus de
trois
cents espèces et cultivars.
Camellia est le genre des camélias
mais aussi des théiers.
Le
principale espèce de théier est Camellia
sinensis. Ses feuilles séchées servent à la confection de ce
breuvage.
« On n'avait
jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias.
Aussi chez
Madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer la
Dame aux camélias,
et ce surnom lui était resté. » A. Dumas Fils, La
Dame aux camélias, 1848, p. 13.