Le jazz,
compagnon inspiré d'un siècle d'avant-gardes
Cent ans de chanson française à la BNF
(2004), Oum Kalsoum
à l'Institut du Monde arabe (2008), l'exposition Gainsbourg, qui vient
de
terminer à la Cité de la Musique, Miles Davis, en octobre, au même
endroit,
Warhol et la musique au Musée des Beaux-Arts de Montréal (2008) : le
monde
musical s'impose dans les musées. Les difficultés sont chaque fois les
mêmes :
comment glisser de la musique aux autres arts ? Comment donner à
comprendre les
parts des avancées technologiques, du contexte politique, de l'histoire
littéraire ? Il est plus facile de monter des expositions
monographiques que de
tisser de telles tapisseries d’œuvres, de faits, de dates et de
notions. Mais
quand elles sont réussies, celles-ci sont instructives.
C'est le cas du
"Siècle du jazz", au Quai Branly. Le plan est simple : une très
longue vitrine, la "time line", fait office d'axe.
Des
dizaines de journaux, revues, affiches, pochettes de disques, livres et
beaucoup de photos, s'y accumulent, avec des extraits sonores comme
ponctuations, du Maple Leaf Rag, de Scott Joplin,
en 1898, à Jazz at
The Club, d'Enrico Rava, en 1996. Ces documents - dont bien
des raretés -
sont autant d'éléments pour une histoire politique et sociale, dominée
par la
discrimination raciale, que pour une histoire économique de la
production
rythmée par les avancées technologiques.
De part et
d'autre de cet axe, des salles en grappes et niches décrivent la
reconnaissance
et la diffusion de cette musique révolutionnaire, des mentions les plus
anciennes
des "bouffes américaines" dans les années 1850 à la
fin du XXe
siècle, en passant par l'explosion du Harlem des années 1920, la
jazzophilie
européenne ou les connivences artistiques du free jazz et du pop art.
Il ne
s'agit plus ici de l'histoire des musiciens eux-mêmes, mais d'un
phénomène
constant : les arts considérés comme "populaires"
ou "primitifs"
n'obtiennent leur brevet de dignité et leur visa d'universalité que
grâce aux
ardeurs d'une élite intellectuelle et artistique - d'une avant-garde.
"Le
Siècle du jazz" en fait la démonstration quasi scientifique. Rien de
surprenant à cela : son commissaire, Daniel Soutif, est philosophe de
formation.
Cette histoire,
c'est celle de ces cabarets parisiens où, à la fin du XIXe
siècle,
Yvette Guibert est admirée de Freud ou de Zola et dessinée par Toulouse
Lautrec. C'est celle de l'art "nègre" qui n'est
reconnu comme
tel, en Occident, que grâce à Picasso, Kirchner ou Breton. Quand le mot
jazz
apparaît-il ? En 1913, quand le San Francisco
Chronicle publie un article titré
: "In Praise of Jazz : A Futurist World Which Has Just Joined
The
Language". Il est illustré
par un bonhomme blanc et chic tenant sur le bout du nez les quatre
lettres
fatidiques, en pyramide. Pourquoi "futurist" ?
Parce que
l'adjectif, invention de l'avant-garde italienne en 1909, est vite
passé dans
le langage courant pour désigner tout ce qui est radicalement neuf. "Futuriste",
le jazz ? Autant que le cubisme et l'abstraction qui surgissent au même
moment.
Ils feront donc cause commune.
Des
systèmes
d'échos entre les arts se développent. A Paris, autour de Joséphine
Baker,
Américaine noire que beaucoup prenaient pour une Africaine : les
ethnologues du
Musée de l'Homme, Michel Leiris le premier, vont l'admirer au Bal Nègre
de la
rue Blomet, Van Dongen peint son portrait tout en courbes et Paul Colin
rend
hommage à ses formes sinueuses dans son recueil Le Tumulte noir
(1929).
Autre figure majeure : le photographe new-yorkais Carl Van Vechten
(1880-1964),
exécuteur testamentaire de la romancière Gertrude Stein, et auteur du
portrait
de Billie Holiday tenant en main un masque nègre. Acteur de la Harlem
Renaissance, mouvement de réhabilitation de la culture noire esquissé
en 1925,
il sillonne bars et cabarets en compagnie de Miguel Covarrubias
(1904-1957),
peintre, illustrateur et caricaturiste mexicain dont les oeuvres,
inconnues en
France, sont conservées en grande partie au Museo del Estanquillo de
Mexico.
Kupka, Matisse,
Stuart Davis, Mondrian, Dubuffet, Pollock, Rivers, Basquiat : la liste
est loin
d'être complète de ceux qui jalonnent le parcours. Leurs toiles
orchestrent le
thème. Elles entrent en connivence avec celles des auteurs de pochettes
de
disques, des tombstones de la Columbia, lourds
recueils de 78 tours
illustrés par le père du graphisme jazz, Alex Steinweiss, aux 33 tours
édités
par le label Blue Note, qui employa un as de la typographie, Reid
Miles, mais
aussi Andy Warhol et Michael Snow au temps du free-jazz. Seul regret :
l'exposition perd de son efficacité quand elle atteint l'époque où le
disque
devient un produit industriel avec l'avènement en 1983 du CD,
totalement absent
ici. Comme si le jazz s'était arrêté avec la rupture du free et la fin
du
microsillon. Comme s'il était absent de l'Internet et des musiques
électroniques, autre palier révolutionnaire. Et comme s'il ne
continuait pas à
retentir dans les ateliers et les têtes des artistes d'aujourd'hui.
"Le Siècle du
jazz",
Musée du quai Branly, 51, quai
Branly, Paris 15e. Mardi,
mercredi et dimanche de 11 heures à 19 heures, jeudi, vendredi et
samedi de 11
heures à 21 heures. Entrée : 7 €. Jusqu'au 28 juin. Sur Internet : www.quaibranly.fr.
Catalogue : Quai Branly/Skira, 448 p., 49,90 €.