ON
NE GAGNE PAS UNE GUERRE AVEC DES
FLEURS
Le peuple
martiniquais ne l’a pas encore compris. Nous
sommes pris dans la nasse. Nous sommes comme le cochon de noël qui crie
parce
qu’il sait qu’il va être égorgé. Il n’y a pas d’échappatoire. Sauf
celle de
prendre les (…) pour foutre la révolution et créer une nouvelle société
qui
nous appartiendra. A ce moment, le « Matinik sé ta nou sé pa ta yo »
prendra
tout son sens.
Mais combien
parmi nous sont réellement prêts à franchir
le pas ? Combien sont prêts à renoncer au confort et aux douces
sécurités
procurées par la société
de
consommation ?
Il suffit de
voir l’indiscipline de nos compatriotes dans
les stations d’essence et leur avidité dans les boulangeries (débwouya
pa
péché) pour se rendre compte à quel point la peur de manquer s’est
installée insidieusement en nous.
Ce
que nous ignorons, c’est que nos comportements sont
prévisibles.
Simplement parce que comme le rat de
laboratoire, on nous a accoutumés à répondre à des stimuli destinés à
nous
faire agir
d’une
certaine façon, à avoir
des
comportements réflexes.
Nous ne nous
sommes pas aperçus qu’entre-temps
on polluait nos terres, nos rivières,
nos sources, nos rivages pour nous ôter toute possibilité de
résistance
et nous condamner à importer
des
produits de subsistance. Nous ne nous
sommes pas aperçus que
nos écoles primaires étaient envahies par des cohortes d’enseignants
venus
d’ailleurs pour formater
nos enfants
dès leur plus bas
âge aux modes
culturels exogènes et leur ôter leurs repères.
Beaucoup d’entre
nous ont été acteurs
de la vente de
leurs terres à des non martiniquais.
Nous
avons accueilli à bras ouverts
la grande distribution
sans nous rendre compte que nous créions des situations de monopoles qui
casseraient les activités de proximité
des centres-villes.
Nous
avons été rendus aveugles
sur des fondamentaux car
notre attention
a été constamment
détournée. Et nous avons refusé nos
ti-nains, notre fruit à
pain, nos prunes chili, notre corossol au
profit des pommes
de terre, des
poires, des raisins pesticidés de bas de gamme que l’on nous expédiait.
Nous avons détruit
tous les réseaux de petites
boutiques
indépendantes détenues par des martiniquais
au profit de
franchises commerciales détenues par qui nous
savons. Nous avons rejeté notre langue
créole et pratiqué
avec délectation l’auto flagellation.
Nous avons été happés par le clinquant,
le bling-bling, le superficiel et le goût du luxe
qui ont fait
de nous des
êtres pleins de suffisance,
des « mendiants arrogants » comme l’a écrit Césaire
qui en
veulent toujours plus.
Nous avons
facilité le processus de « génocide
par substitution » dénoncé par Césaire, qui
a commencé par la
maîtrise de nos schémas de pensée,
qui s’est poursuivi par l’emprise sur notre
tube digestif et l’illusion du progrès et du développement.
Nous sommes devenus
des êtres extra
fragiles, névrosés, ramollis par une société d’abondance, enfermés dans
une
sacro sainte peur du manque. Nous sommes
devenus le produit
d’une habile stratégie d’aliénation,
élaborée
par des gens
qui réfléchissent, des
prédateurs qui
nous nous ont piégés comme un crabe dans sa
ratière.
Il a fallu que
la crise mondiale aborde nos rivages pour que nous ouvrions brutalement les yeux
sur un système
économique pervers, cautionné par tous les régimes qui se sont succédé
en France
depuis 1635 et tous les gouvernements de la Vème
république qui n’ont eu comme uniques
buts d’exploiter dans l’intérêt de la France et d’enrichir une
catégorie de
profiteurs.
Nous sommes
nombreux aujourd’hui à accuser de «
pwofitasyon » les supérettes de quartiers ou de communes
qui
pratiquent des prix prohibitifs. A aucun instant, nous n’imaginons
qu’il s’agit
une fois de plus du
remake de la
tactique du « nèg kont nèg » utilisée avec
succès à plusieurs
reprises par le passé. Car en réalité, qui
délivre les franchises des supérettes de
proximité ? Qui
sont les grossistes qui détiennent les plateformes
de distribution ? Qui impose
les prix aux petits commerçants? Et qui en nous dressant une fois
de plus les uns contre
les autres, prépare notre retour en masse dans les grandes surfaces ?
Comme le dit le
proverbe « Si pa ni soutirè, pa ni volè ». Oui, nous avons notre part de
responsabilité dans ce qui nous arrive.
Oui, la France
a sa part de responsabilité
car elle a fait subsister un système de type colonial en maintenant une
relation privilégiée avec les descendants des colons. Oui, nos élites
et particulièrement
nos élus quelque soit leur bord politique ont leur part de
responsabilité, car qui
a délivré des autorisations d’implantation de grandes surfaces,
contribuant à
concentrer l’économie dans les mains d’un petit nombre
?
Qui a
déclassé les terres agricoles ?
Qui a délivré
les permis pour construire des résidences en
défiscalisation ?
Qui de ce fait a favorisé
la spéculation sur le foncier le rendant inaccessible
pour les martiniquais ?
Lors de sa
première déclaration, le président de
l’association des maires a affirmé « Ne touchez surtout pas à l’octroi
de mer
».
Pourquoi ?
Parce que l’importation de marchandises
constitue une manne
financière pour les communes. Pour ce
faire, on
multiplie les grandes surfaces, on ne se soucie
pas d’organiser le transport car plus les martiniquais achèteront des
marchandises, des voitures, du carburant, plus le fric entrera dans les
caisses
des collectivités, ce qui permettra à ces messieurs de faire de leur
fonction élective
une véritable rente de situation et de s’offrir des voyages en 1ere
classe sur
les vols Fort de France/ Paris…Oui, on nous a sans doute mis dans
le bocal, mais nous
avons fermé le couvercle.
Coup pour coup
nous sera rendu dans la guerre que nous avons déclarée. Les oligarques
ont
plusieurs coups d’avance sur nous. Ils
ne renonceront jamais à leur pouvoir, leur puissance,
leur
domination qu’ils ont patiemment construit et préservé
pendant 400 ans. Et là, article 72, 73, ou 74 n’y
changeront rien car le
pouvoir économique ne changera pas de mains.
D’ailleurs, Sarkosy
l’a compris. Il est prêt
à accéder à toutes nos demandes d’évolution
institutionnelle. Il n’a rien à perdre car la Martinique est sous
contrôle.
Elle a été constituée en marché captif
pour les produits « made in France ». En
effet, toutes les
grandes enseignes françaises de commerce et de services y ont pignon
sur rue.
Le réseau
bancaire et financier français
est fortement implanté. Le règlement de la plupart des services est
centralisé sur l’hexagone. La française des jeux ponctionne
annuellement plus de
1 milliard 600 millions d’euros sur les martiniquais,
c’est-à-dire 5
fois le budget du conseil
régional. Imaginez cet
argent dans l’économie locale ! En changeant de statut,
nos élus
disposeront certes de plus de pouvoir
politique mais d’une marge de manœuvre quasi inexistante.
De
plus, la Martinique n’émargera plus automatiquement au budget de la
nation.
Elle n’aura plus droit qu’à un budget annuel qui dépendra des
possibilités de
la France. Dans la situation de crise que connaît la France , c’est un grand service que nous
rendrons à Bercy car en
sortant du statut de département, nous contribuerons formidablement à
la
réduction de l’endettement de la France et à l’allègement de son budget.
Nous avançons
donc en terrain
miné.
Nous sommes cernés
de toutes parts
par un ennemi impitoyable et nous n’avons pas d’autres armes que nos gorges
pour crier. Nous n’avons
dans l’immédiat aucune solution pour desserrer l’étau. Sur ce plan, le
LKP
Guadeloupéen qui appelle à une société
nouvelle paraît plus en avance, mais il
commet l’erreur de
réclamer une plus
grande intervention
de l’état providence pour faire avancer les revendications sociales. Il
nous
faudra encore réfléchir,
élaborer des
stratégies sur le moyen et le long terme
qui nous conduiront
vers l’action
et pas
dans la réaction, construire
l’unité
et la solidarité de notre peuple. Autrement, point de salut.
Jean-Luc
BOUTANT
20 février
2009
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