fleurs des iles

PYEPIMANLA LE MAGAZINE ANTILLAIS 



Des sociétés entre attachement et émancipation

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Seules survivantes du premier empire colonial français, la Guadeloupe, la Martinique et la Réunion demandèrent le statut de département dès la seconde moitié du XIXe siècle, mais ce n'est qu'au lendemain de la Libération qu'elles l'obtinrent, par la loi du 19 mars 1946. Aimé Césaire, rapporteur de ce texte devant l'Assemblée, en escomptait l'application des lois sociales, qu'ignoraient les colonies, afin de mettre fin aux criantes injustices qui y régnaient.

Mais Paris traîna les pieds. "Nous avons reçu les premiers CRS avant de voir la première application de la Sécurité sociale !", s'exclama un jour Césaire. Et, dès les années 1950, cette réticence, vécue localement comme la prolongation des discriminations coloniales, suscita un vif sentiment de frustration. L'amélioration fulgurante des conditions d'existence du grand nombre à partir des années 1970 (le PIB par tête de la Martinique passa de 870 dollars en 1970 à 7 646 dollars en 1996, l'aller-retour sur Orly de 16 fois le smic en 1964 à un demi smic en 1998) n'a pas apaisé cette grande amertume.

En effet, ces progrès très rapides ont été essentiellement obtenus par le gonflement des "transferts" publics : gonflement de la fonction publique d'Etat et territoriale, surrémunération de 40 % des fonctionnaires, large mise à contribution des prestations sociales de toute nature, financements européens particulièrement abondants notamment.

Parallèlement, les grands intérêts privés des familles békés se reconvertissaient de l'agriculture vers l'agroalimentaire, la grande distribution et le secteur automobile. Dès lors s'est répandu le sentiment douloureux de se trouver à la fois dominés, assistés et acculturés. Sur ce terreau s'est développée une "affirmation identitaire", litote désignant un certain ressentiment envers le Blanc et envers la France, présent de manière diffuse dans l'opinion locale mais clairement exprimé par les principaux syndicats, les mouvements écologistes, les groupuscules d'extrême gauche et, naturellement, les leaders et partis feignant d'avoir un objectif indépendantiste. L'évocation quotidienne de l'histoire coloniale comme du crime contre l'humanité que fut la traite permet de culpabiliser la France et de légitimer une posture constante de créanciers de la République.

Ainsi, les conditions de vie assez américanisées que l'on constate aux Antilles - notamment grâce à un niveau de vie réel nettement plus élevé que celui que suggère un PIB par tête inférieur de moitié au chiffre national - vont de pair avec un réel malaise, qu'aggrave toute une série d'éléments.

- La cohabitation dans les esprits d'un rêve d'émancipation et de la terreur de l'émancipation : le grand nombre est intérieurement déchiré entre le désir d'échapper à la tutelle de la France et la peur du prix à payer pour cette émancipation, l'image d'Haïti et de sa misère alimentant d'ailleurs cette terreur.

- La peur de manquer, héritage d'une société récemment sortie de la misère et que l'angoisse de la pénurie taraude.

- La réticence, compréhensible, à s'exiler dans l'Hexagone afin d'y chercher, sur le marché du travail, un emploi conforme aux compétences acquises. Ainsi gonfle un volant de chômeurs qualifiés dont les familles attendent de l'Etat qu'il crée sur place les emplois correspondants, dont l'accès serait réservé aux Antillais.

- La colère devant l'arrivée de métropole d'agents publics titulaires des concours exigés pour occuper les emplois vacants.

- Des sentiments très ambigus envers les békés : les Martiniquais (noirs) voudraient pouvoir les haïr, mais en sont empêchés, au fond des esprits, à la fois par la révérence qu'ils continuent à éprouver envers eux et par la reconnaissance de leur pleine identité martiniquaise, au même titre que la leur.

- Une culture encore éloignée de la notion d'institution, de personne morale, de règles de portée générale et impersonnelle, comme de l'idée de biens sociaux et de deniers publics, dans laquelle la recherche de passe-droits est considérée comme un mode normal de relation avec les administrations, et ce d'autant plus que la culture de rébellion larvée héritée de l'esclavage incite fréquemment à contourner les contraintes de la loi.

- Un mode de relation marqué par la promiscuité : tous se connaissent, tous se surveillent, tous se tiennent par la barbichette, et les obligations d'échange mutuel de services sous-tendent des réseaux qui sapent les logiques fondées sur l'anonymat, qu'elles soient administratives - l'égalité de traitement - ou économiques - la libre concurrence.

- Une relation ambiguë avec la France, qu'exprime un discours implicite : "Nous ne faisons pas partie de la nation, mais souhaitons demeurer dans la République, en y jouissant d'un statut nous permettant de cumuler les avantages du rattachement et ceux de l'émancipation."

- Un grand mépris envers les élus locaux, auxquels on ne fait aucune confiance malgré l'affichage du rêve d'émancipation, alors que les fonctionnaires d'autorité venus de métropole sont appréciés malgré le discours quotidien tendant à déplorer leur présence.

On le voit, la crise des sociétés antillaises recouvre un registre beaucoup plus large que celui du pouvoir d'achat des non-fonctionnaires. Mais ces populations s'avèrent peu enclines à chercher en elles-mêmes la source de leur malaise et se tournent vers la "mère patrie" en attendant d'elle une aide matérielle accrue... quitte à déplorer ensuite un "assistanat" aliénant. Bien plus, dans tout l'outre-mer - comme en Corse - la conscience diffuse s'est répandue de la peur que l'on inspire à la République en lui déniant toute légitimité autre qu'alimentaire, et des avantages matériels que l'on peut tirer de cette peur...

Que les rapports entre la République et sa périphérie soient ainsi devenus pour l'essentiel des rapports de force n'est à l'honneur ni de ces peuples ni de la République. Doter ces pays d'une autonomie poussée - que leurs élus font mine de réclamer - en en escomptant une maturation des esprits que les rapports actuels contrecarrent, n'est malheureusement pas possible. Notre Constitution soumet, en effet, tout changement de statut - comme toute perspective d'accession à l'indépendance - à l'assentiment des populations concernées. Et celles-ci ont jusqu'ici arbitré, en dernière analyse, pour le maintien du statu quo.


Thierry Michalon est maître de conférences honoraire à l'université des Antilles et de la Guyane. Auteur de 
"L'Outre-mer français", L'Harmattan.