Composons aux
Antilles une manière de
peuple, héritier d'une histoire commune et condamné à se déterminer un
avenir–
C'est
un
fracas venu de loin. Une houle. Charroi d'alluvions ancestrales.
Grondement de
ces voix jamais tranquilles, plusieurs fois séculaires, qui hantent
chacun
d'entre-nous, blancs et noirs créoles-caribéens.
Celles
de
millions d'hommes et de femmes jetés par-dessus bord. Corps pourris,
mangés par
la mort. Corps souffrants, corps punis, vifs, s'enfonçant dans
l'effroi,
poumons asphyxiés à peine emplis d'eau sombre. Elles mugissent,
plaintives, au
gré de nos courants marins pour, périodiquement, s'unir en une grande
déferlante.
Comme
un
rappel qu'en dépit du vertige consumériste, de l'occidentalisation à
tous
crins, de l'individuation maximale et de la dilution des savoirs
transmis,
nous, lucioles d'une Histoire jamais vraiment sortie de sa nuit,
devrions
toujours garder en mémoire les sacrifices imposés par les siècles
d'Abomination, au fil desquels naquit - levé sur les cendres de
populations
indigènes premières, par ailleurs massacrées - un peuple
Créole-Caribéen issu
de terreurs historiques, d'une Déportation, de migrations et de
métissages,
porteur du maelström mondial, inéluctable, devant lequel frémissent
aujourd'hui
les plus frileux des occidentaux.
Nombreux
parmi nous, sont les lyriques, rêveurs ou utopistes, au choix, qui
disent ces
voix furieuses aujourd'hui levées dans un cri impérieux, grave, unique
et
venant réclamer leur du.
Cette
colère tellurique, dont l'amertume semble faire peuple, gagnant de
semaine en
semaine les petits bouts de France éparpillés en mer ou forêt et
soudain tendus
dans le même poing fermé, serait de nature, selon eux, à balayer
l'existant, à
construire un demain neuf dans lequel le monde en crise, ravagé par un
capitalisme chien méchant, pourrait se mirer, sûr d'y trouver
l'exemple, la
force, le questionnement nécessaire à la reconstruction d'une société
humaine.
La création, enfin, d'un nouvel ordre.
Mais
les
déferlantes parties d'aussi loin ne s'épuisent-elles en route ? Ne
sont-elles
déjà arrivées, à plusieurs reprises dans notre jeune passé,
essoufflées,
inoffensives vaguelettes, petites toux asthmatiques, léchant un rivage
las ?
Des
élans
plus forts que ces semaines de grève générale se sont déjà brisés sur
le mur
des prétentions, peut-être légitimes, à jouir des biens et services que
nous
fait miroiter le reste du monde industrialisé.
Des
souffles, aussi puissants que ceux deCésaire ou Fanon,
n'ont pas réussi à nous sortir
de notre éternelle schizophrénie qui nous fait, aujourd'hui encore -
alors que
de toutes parts montent des voix revendiquant la responsabilité de
nous-même,
par nous-même pour nous-même- réclamer avec force de la puissance que
nous
dénonçons comme dominatrice, qu'elle consente à régler, pour nous, un
quotidien
de souffrance économique.
Ce
double
discours, qui ne nous a pas vu élaborer de nous-même, responsables,
ensemble et
sans l'intervention de la lointaine Mère patrie, un projet de société
neuf,
réconcilié, constructif, plus équitable, créatif. Une poétique de la
relation
enfin concrétisée plutôt que fantasmée.
Pourquoi l'élaboration d'un tel
projet n'a-t-elle été possible ?
À quoi ont servi les combats,
les écrits, les discours dits fondateurs,
la mort parfois, de poètes, d'hommes et de femmes politiques ou de
syndicalistes au sortir de la colonisation, si soixante ans après nous
pleurons, encore offusqués, devant ce que nous nommons mépris et si
c'est encore
au pouvoir centralisé de décréter, pour nous, quand et pour dire quoi
auront
lieu des « Etats généraux de l'Outre-mer » ?
Quel
manque
d'imagination ! N'aurait-il été plus responsable de bâtir ensemble, an
lyanaj -
puisque qui noirs, qui békés, qui zendyen, qui siryen, qui chin'...
composons
une manière de peuple, héritiers d'une histoire commune et sommés de
nous
déterminer un avenir- un projet global avant d'aller le défendre, an
lyanaj,
devant la puissance centrale ? Voilà la petite utopie, la candeur,
l'éclat
lumineux, la lame de fond salvatrice, que j'attends, naïve, depuis le
lointain
rivage d'où je contemple mon île et les miens. Là réside peut-être
l'espoir
d'une réconciliation que je prétends possible.
Une
énergie, un effort, progressant sans doute à tâtons. Un
après-cristallisation.
Un rêve, fragile mais irréductible devant l'obstacle. Un défi, qui
révélerait
sur notre sable chaben, quand la mer se sera retirée, lesconques
d'une liberté nouvelle.