Marchandise
ou bien social, aux
Gonaïves le statut de l'eau fait débat
GONAIVES (Haïti) - Six mois
après les
cyclones et tempêtes qui ont frappé Haïti, l'eau potable reste dans la
ville
des Gonaïves un bien rare et précieux fourni par des opérateurs publics
et
privés alors que les Haïtiens les plus démunis ne peuvent payer cette
denrée
vitale.
Les catastrophes naturelles de
l'été 2008
avaient totalement détruit dans la ville le faible réseau du Service
national
de l'eau potable (Snep), fonctionnant essentiellement par
kiosques-fontaines où
l'eau est payante, ainsi que les puits des particuliers, bouchés par
des tonnes
de boue.
Ainsi, pendant plusieurs mois,
la
population a été ravitaillée par des camions citernes des ONG ou des
agences de
l'ONU, ou a dû se résoudre à boire de l'eau impropre à la consommation.
Aujourd'hui, selon Julien
Atchadé, chef de
l'approche sectorielle eau et assainissement de l'ONU et des ONG aux
Gonaïves,
"2/5ème de la ville sont approvisionnés par les installations créées ou
réhabilitées par notre groupe et environ 25% par le réseau du Snep qui
demeure
très fragile".
Mais la population, toujours
très
vulnérable dans le pays le plus pauvre du continent américain (70% de
la
population vit avec moins de 2 dollars par jour), frappé en 2008 par la
conjonction de crises climatiques, alimentaires et financières,
proteste contre
le fait qu'on lui fasse payer un bien vital et commun.
"Je n'arrive pas à joindre les
deux
bouts", explique, en montrant le seau d'eau qu'elle vient d'aller
acheter
au kiosque local du Snep, Izma Silene, une mère de six enfants vivant
dans le
quartier de Bienac. "Le prix a doublé depuis le cyclone, c'est 2
gourdes
pour un seau (un euro = 50 gourdes), j'ai besoin de venir au moins
trois fois
par jour et parfois j'investis tout ce que je gagne ou je dois utiliser
de
l'eau impure avec les risques que cela comporte", assure en créole
cette
petite commerçante.
"Nous sommes assez étonnés par
cette
augmentation", s'énerve Mikey Florestal de l'ONG Action contre la Faim
(ACF) qui a réhabilité ce kiosque. "La population ne peut pas absorber
cela ici, tout le monde est sans travail et s'endette déjà pour pouvoir
manger".
"Les fonctionnaires du Snep
local
décident du prix de l'eau et se paient avec cela", souligne M. Atchadé
qui
ajoute: "On ne sait pas très bien si la direction à Port-au-Prince est
au
courant mais le gouvernement doit décider s'il considère l'eau comme un
bien
social ou une marchandise".
"Le prix est fixé localement
avec les
gestionnaires des kiosques", se justifie Chedlair Saint-Just, ingénieur
résident du Snep aux Gonaïves, précisant que le gérant de la fontaine
reçoit
25% des recettes et le Snep 75%. "Nous savons que la population a
beaucoup
de mal à payer l'eau mais il est normal que le prix ait augmenté car
nous avons
beaucoup dépensé pour remettre le réseau en route et pour chlorer l'eau
et nous
ne faisons pas de bénéfices", ajoute-t-il.
Le Snep est autofinancé à 20%
et soutenu
pour le reste par l'Union européenne jusqu'en 2010. Une réforme
gouvernementale
du secteur de l'eau votée récemment en Haïti considère l'eau comme un
droit qui
se paye, reconnaît l'existence des comités locaux gérant les kiosques
et les
puits collectifs et crée une commission de réclamation, notamment pour
les
nombreux litiges fonciers.
Mais les insuffisances de la
couverture du
secteur public obligent de toute façon nombre d'habitants des Gonaïves
à
acheter l'eau auprès d'opérateurs privés comme Culligan ou Eau miracle,
pour
des tarifs quatre à cinq fois supérieurs à ceux du Snep et sans
garantie de
qualité.
(AFP
/ 18 mars 2009)
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