fleurs des iles

PYEPIMANLA LE MAGAZINE ANTILLAIS 


La situation est grave, mais plus désespérée 

La jeune démocratie caraïbe reste le pays le plus pauvre d'Occident. La corruption et la misère persistent, mais quelques emplois se sont créés, des rues ont été repavées, les policiers sont devenus corrects et les Haïtiens commencent à s'exprimer. Des signes d'optimisme, "ti-goutte pa'ti-goutte".

plage haitienne

Le silence est total, brisé seulement par les soupirs du propriétaire de la barque, qui tente de réparer son hors-bord crasseux. Il y a plus d'une heure que nous sommes au milieu du canal des Vents, entre l'île de la Tortue et la Grande Terre, comme on appelle ici Haïti. Il commence à se faire tard, et les méduses dansent dans l'eau sombre, infestée de requins. Ecœuré, un homme arrache une planche du faux plancher de la chaloupe et se met à ramer. Un autre s'empare d'une longue perche. Nous atteindrons finalement la côte à la nuit tombée, contents de nous être tirés du pétrin. Comme l'espèrent, en somme, les 7 millions de Haïtiens qui doivent apprendre à ramer dans les eaux autrement plus traîtresses de la modernité.

Un échec, la jeune et tumultueuse démocratie haïtienne ? Peut-être pas... "Il faut en finir avec cette réputation d'enfer, d'endroit dangereux, qui colle à Haïti", dit Micheline Bégin, responsable à Port-au-Prince de l'International Foundation for Electoral Systems, un organisme chargé de la formation du personnel des bureaux de scrutin. "En fait, mes patrons ont bien plus peur à Washington qu'à Port-au-Prince. En Haïti, les choses ont changé. Les gens s'expriment librement ; ils craignent beaucoup moins pour leur sécurité. Les nouveaux policiers sont extrêmement polis. On entretient les routes, il y a même de l'électricité à certaines heures...", raconte-t-elle.

Le Fonds monétaire international assure que l'économie haïtienne connaît une "évolution encourageante". Depuis un an, l'inflation a diminué de façon constante, note l'organisme. La gourde (la monnaie nationale) s'est raffermie, et quelques milliers d'emplois ont été créés dans les industries d'assemblage, une première depuis le coup d'Etat contre Jean-Bertrand Aristide, en 1991. Même le tourisme revit. En décembre, un paquebot de croisière - le premier depuis dix ans - a accosté à Cap-Haïtien. Les rues de Port-au-Prince sont moins sales, et on a repavé une partie de celles du centre-ville.

Mais les rivages rieurs du développement sont encore loin pour la population (aux trois quarts analphabète), qui n'a connu que des régimes plus ou moins despotiques et que méprisent ses élites. Quatre ans après le débarquement de 20 000 marines venus déloger les putschistes qui avaient mis fin au "règne démocratique" de Jean-Bertrand Aristide, les luttes intestines pour la plus petite parcelle de pouvoir paralysent encore Haïti. "La fourchette de la division ne peut pas boire la soupe de la démocratie", dit, dans son style imagé habituel, l'ex-président "Titid", candidat probable aux élections de l'an 2000. Entre-temps, le pays est sans véritable gouvernement depuis plus d'un an. "Celui que j'avais désigné comme Premier ministre n'a pas été accepté par le Parlement, soupire l'actuel président, René Préval. Il ne pouvait présenter l'acte de naissance de sa grand-mère."

"L'unique consensus, c'est que l'heure est grave", résume la Fondation des industries d'Haïti, un organisme patronal. Ces querelles byzantines entre "grands mangeurs", comme sont qualifiés ici politiciens et gens d'affaires, coûtent cher au pays - le plus pauvre d'Occident. L'absence de gouvernement agace les bailleurs de fonds internationaux, qui exigent que les Haïtiens s'entendent avant de profiter de la pluie de dollars promise par le programme d'aide conçu à Washington en 1996. L'hiver dernier, Haïti a ainsi perdu des crédits de plus de 200 millions de dollars de la Banque interaméricaine de développement. Un coup dur pour l'Etat, dont le budget dépend aux deux tiers de l'étranger.

La réforme agraire a été une véritable révolution

Le pays a pourtant des besoins pressants. Le chômage touche plus de la moitié de la population. Près de deux siècles après leur indépendance, les descendants des esclaves révoltés vivent en grande majorité dans la pauvreté et n'ont accès qu'à des soins de santé sommaires, prodigués pour l'essentiel par des communautés religieuses ou par des organismes internationaux. Les deux tiers des enfants ne vont pas à l'école, et 93 % des chanceux qui parviennent jusqu'à la fin du secondaire échouent aux examens. Haïti est le seul pays d'Occident à faire partie du club peu sélect des pays les moins avancés du monde. De quoi embarrasser les nationalistes haïtiens, qui dénoncent un nébuleux "plan néolibéral" auquel les Blan' (les étrangers) voudraient assujettir la République noire.

Pourtant, depuis trois ans, l'Etat a presque doublé ses recettes, sans augmenter les impôts. Le problème, c'est qu'à peine 100 000 Haïtiens gagnent assez d'argent pour en payer. La majorité de la population vivote toujours à la campagne. La réforme agraire promise par Aristide et enclenchée par son successeur, René Préval, a permis à des milliers de paysans de l'Artibonite, la région la plus fertile du pays, de s'approprier des parcelles de terre autrefois accaparées par les grands dons, de grands propriétaires qui avaient fait main basse sur les terres de l'Etat. Une véritable révolution. La région recommence à produire. On mise sur la production agricole, certes, mais aussi sur la revitalisation des zones franches, délaissées par de nombreuses industries après le départ précipité de Jean-Claude Duvalier, en 1986.

Serrée entre des terrains vagues et la mer, Cité-Soleil est un inextricable dédale de venelles où s'entassent des cahutes et des maisonnettes. Environ 200 000 personnes vivent dans ce bidonville gigantesque près de Port-au-Prince où les policiers craignent de s'aventurer. Ramassis hétéroclite de pauvres choses et de pauvres gens, cette"cité antillaise de la joie" incarne l'inquiétant phénomène d'urbanisation sans industrialisation qui ronge la capitale haïtienne. René Préval tente de réformer les institutions, mais bute contre un Parlement fragmenté et des fonctionnaires qui déclenchent grève sur grève pour obtenir des augmentations de salaire et faire échec aux compressions de personnel. La pagaille donne parfois lieu à des scènes surréalistes. Il y a quelques mois, le maire de Port-au-Prince, Manno Charlemagne, prenait la tête d'une manifestation de ses cols bleus pour réclamer le paiement de plus de vingt-quatre mois d'arriérés de salaire. L'Etat essaie toutefois de régler les conflits par le dialogue plutôt que par la confrontation. "On entend moins d'appels à monter aux barricades", dit Réjean Gardner, un cadre d'Urgences Santé qui vient de réorganiser de fond en comble le système ambulancier de Port-au-Prince. "Pour quelqu'un qui se rend pour une première fois en Haïti, c'est très difficile de voir un progrès", dit Vanel Pagé, un Haïtien du quartier Saint-Michel, à Montréal, qui revient chaque hiver visiter sa famille. "C'est évident que ça va mieux. Haïti ne peut pas se développer d'un seul coup, mais ti-goutte pa'ti-goutte, comme on dit chez nous."

A Frères, en banlieue de Port-au-Prince, la maison luxueuse d'un grand mangeur trône au milieu des lotissements jonchés d'ordures que fouillent des chiens faméliques. Le soir tombe, et l'odeur prenante des braseros saute par-dessus le haut mur d'enceinte garni de tessons de bouteilles. Mon hôte fulmine. "J'ai 150 000 tonnes de riz qui attendent d'être placées plus de coups d'Etat, ça c'est certain. Il commence à y avoir de vrais partis et une culture de participation à la vie politique." Pourtant, les vieilles habitudes ont la vie dure. La nouvelle police nationale, qui a pris la relève de l'armée, dissoute, n'est pas à la hauteur du travail qui l'attend, loin s'en faut. Des dizaines de policiers ont dû être congédiés parce qu'ils s'adonnaient au trafic de stupéfiants. Au moins, les officiers n'arrêtent plus les véhicules pour extorquer de l'argent à leurs chauffeurs, comme c'était naguère une pratique courante. En matière de justice aussi, des progrès sensibles ont été accomplis. Les juges sont de moins en moins nombreux à exiger des justiciables qu'ils paient l'essence de leur véhicule quand ils se déplacent à la campagne. "Avant, on traitait les gens comme des bêtes", m'explique un employé du tribunal civil de Port-de-Paix. "Maintenant, on les traite comme des êtres humains. La justice est mieux servie."

André Lachance

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