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POUR UNE REFONDATION DE L’ACTION
POLITIQUE 
L’important
mouvement social et populaire qu’a connu la Guadeloupe ces dernières
semaines
ne sera pas sans conséquence sur la société guadeloupéenne dans son
ensemble.
Plusieurs
semaines de grève, l’occupation des rues par la mobilisation de
milliers de
guadeloupéens et l’affichage identitaire sans pareil tout au long de
cet éveil,
sont les marques de ces journées de janvier et février 2009.
S’il
est vrai que
l’histoire de la
Guadeloupe est jalonnée de mouvements de grève dure, jamais on avait
atteint
une telle densité revendicative.
Il
ne faut pas oublier la grève des travailleurs de la canne pendant 2
mois en
février et mars 1930. De l’avis des historiens, cette grève marquera un
tournant dans l’histoire syndicale de la Guadeloupe par la
radicalisation du
mouvement ouvrier confronté à l’intransigeance patronale.
Il
ne faut pas oublier non plus que pendant plus de 2 mois, de mai à
juillet 1953,
en pleine période des examens, une grève générale a paralysé la
Guadeloupe et
la Martinique pour finalement aboutir à l’extension des 40% de vie
chère à tous
les fonctionnaires.
Mais
le mouvement de cette année 2009 est différent.
Jamais
la Guadeloupe n’avait connu de manifestations mettant dans les rues
plus de
50 000 personnes.
Jamais
un conflit social localisé outre-mer n’avait autant mobilisé l’appareil
d’Etat
et les médias internationaux.
Jamais
un mouvement revendicatif n’avait mobilisé autant d’énergie (artistes,
intellectuels, jeunesse…)
C’est
l’incontestable marque d’un tournant politique qui s’opère dans cette
Guadeloupe du XXIème siècle naissant.
C’est
un tournant par le bas à l’inverse de toutes les mutations qui se sont
produites antérieurement.
C’est
un tournant par le bas dans la mesure où il est porté par la société
civile et
occupe des espaces inhabituels.
Cette
société civile (syndicats, associations, mouvements culturels),
longtemps
absente du débat sociétal reprend ses droits en ouvrant un nouvel
espace
public.
A
l’image de ce que furent les grands bouleversements sociétaux dans le
monde (la
Révolution de 1789, les journées de Mai 1968 en France ou encore la
Révolution
des œillets au Portugal ou la chute du mur de Berlin en 1989…), ces
journées de
janvier – février 2009 portent les germes du changement.
Cependant,
ce bouleversement sociétal en cours n’est pas également perçu par tout
le
monde.
Les
peurs, les angoisses d’une frange non négligeable de la population
s’ajoutent
aux crispations politiques des élus et aux errements de l’Etat.
Que
retiendra l’Histoire de ces journées ?
Quel
infléchissement vont-elles donner dans le cours de la vie au sein de la
société
guadeloupéenne ?
Ces
questions se posent déjà et il n’est pas trop tôt pour tenter de leur
porter
réponse.
L’ébauche
d’analyse que nous proposons n’a nullement la prétention d’appréhender
tous les
aspects de ce Mouvement. Nous nous limiterons à l’analyse des forces
politiques
et à l’interpellation qu’elles viennent de subir de la part de la
société
civile guadeloupéenne.
LE
BOULEVERSEMENT DE L’ECHIQUIER POLITIQUE
Jamais
depuis bien longtemps l’Etat et la classe politique n’avaient été
autant mis à
mal.
Ce
n’est pas simplement un concours de circonstances mais bien un
changement de
paramètres qui s’est produit sous nos yeux.
En
Etat erratique
La
gestion de cette crise par le Gouvernement aura été cahoteuse dès le
départ.
Un
premier fait s’est imposé d’emblée. L’Outre-mer
ne fait pas partie des priorités de ce Gouvernement. Il
fallait s’en douter
à la simple analyse de la structure de gestion politique confiée à Yves
JEGO
qui s’est retrouvé avec un Secrétariat d’Etat sans projet et sans moyen.
Qu’il
s’agisse du Secrétariat à l’Outre-mer, du Premier Ministre ou de la
Présidence
de la République, la connaissance des réalités ultra-marines est
faible. Mais
surtout les observateurs dénotent un défaut de Projet politique lisible.
Cette
incurie politique repose sur une mutation qui apparaît très nettement
aujourd’hui.
Fini
le paternalisme gaulliste consécutif aux pertes de l’Indochine, de
l’Afrique et
de l’Algérie. Cette conception fondée sur l’assimilation répondait à un
besoin
de rayonnement de la France dans le monde. Cette politique paternaliste
a
débouché sur une forme d’assistanat généralisé qui permettait de servir
d’amortisseur au choc de la crise sociale structurelle née de la fin de
la
société de plantation dans les années 60.
Les
nouveaux maîtres de la France ne peuvent partager une telle vision. La
logique
libérale qui les guide en permanence les conduit à mettre un terme à
l’Etat-Providence et au paternalisme traditionnel.
Les
lois du marché doivent avoir droit de cité outre-mer ainsi que le recul des politiques
sociales.
Comment
faire face à cette mutation ?
La
réalité d’aujourd’hui est celle d’un Département
français adossé à des structures coloniales héritées de l’esclavage.
Les
transferts sociaux qui servaient de soupape de sécurité vont être
réduits à la
faveur de la crise économique mondiale qui permet des réajustements
« plus
économiques ». Ainsi peut-on comprendre que cet Etat n’hésite
pas à
s’attaquer aux archaïsmes coloniaux et à l’assistanat. Il est fort à
parier que
les 40% seront bientôt dans le collimateur.
La
panne politique
Les
élus de Guadeloupe n’ont pas vu ou voulu voir cette mutation et la
crise qui en
découlait.
L’explication
première tient dans la culture politique qui repose sur deux piliers la
dépendance et le déni de confiance.
Cette
imprégnation mentale de la dépendance irradie toute la société mais
trouve son
expression la plus visible dans la classe politique locale.
Il
ne s’agit pas simplement de la question de l’assimilation jadis
dénoncée par
les anticolonialistes. Sans en revenir à Frantz FANON, il faut bien
admettre
que les mécanismes mentaux d’une grande partie de nos élites politiques
les
confinent dans des comportements mimétiques, les coupant des réalités
et leur
enlevant toute audace, tout esprit d’initiative. Ils vivent une double
dépendance. Une dépendance politique par rapport à l’électorat qui
interdit
toute projection et réduit l’élu et les partis traditionnels à une
machine
électorale distributive. L’autre dépendance est idéologique. Elle
concerne le
rapport aux mythes républicains et à la classe politique française.
Cette
deuxième dépendance est inhibitrice et bloque toute ouverture sur
l’espace
régional considéré comme secondaire.
Pourtant
il ne manque pas d’élus de qualité mais leur formatage les enferme dans
l’enclos d’un Pacte républicain où l’outre-mer est en permanence à la
recherche
de sa place.
La
question de la confiance est, pour tous les observateurs, un paramètre
important de la vie politique. Les sondages le révèlent depuis novembre
2002 et
traduisent une distance certaine entre la classe politique et
l’opinion. Ce
déni de confiance s’exprime par une abstention assez forte lors des
élections et
par un turn-over de plus en plus important aux postes électifs.
Avec
ces deux handicaps la classe politique
locale était en position difficile au démarrage de la crise, mais sa
gestion de
celle-ci va accroître le désamour avec une fraction de l’opinion.
Vouloir
affronter le mouvement social plutôt que de l’accompagner, chercher à
tout prix
à prendre la main dans un processus qu’on a voulu détourner étaient
suicidaires
politiquement. D’une manière générale les élus de proximité ont été
dépassés.
La
Guadeloupe est en panne politique
depuis plusieurs décennies.
L’alternative qui semblait se dessiner avec l’émergence du Mouvement
indépendantiste a vite tourné court car ce dernier s’est trouvé en
décalage par
rapport à la Guadeloupe profonde en n’ayant pu ajuster ses pratiques et
son
discours à la dimension de la société guadeloupéenne. L’émergence de
responsabilité locale qui aurait pu en découler ne s’est pas déployée.
PENSER
L’AVENIR POUR PLUS DE COHERENCE
Le
Mouvement qui vient d’ébranler bien des certitudes impose comme
exigence un
accord sur la réalité vraie de la Guadeloupe du XXIème siècle.
La
Guadeloupe, quoique l’on dise, est un Département
adossé à des structures coloniales héritées de l’esclavage.
Cela
suppose une grille de lecture adaptée au cadre de cette société pour
bien en
appréhender tous les aspects visibles et non exprimés.
Trop
souvent les réalités sociales ont été analysées sans le prisme de cette
imprégnation historique. Alors, les discours sur le racisme,
l’indépendance,
fusent et
traduisent les angoisses de
ceux qui n’ont jamais fait l’effort de savoir, de connaître et de
comprendre.
Le
Mouvement social et populaire a révélé une désarticulation
essentielle de la société politique guadeloupéenne.
Le
Président de la République a cru devoir répondre aux problèmes posés
par ce
Mouvement social et populaire en proposant quelques solutions pratiques
et en
tentant d’ouvrir le chantier de la rénovation.
Il
est dans son rôle. Mais un tel projet n’a de sens que s’il converge
avec le
mouvement de fond qui a secoué la Guadeloupe. Et c’est là le problème….
Le
mouvement appelle en premier lieu des réponses
sociales. En dépit de sa profondeur, il ne faut pas occulter
son ambition
première qui a été de rassembler pour lutter contre toutes les
« pwofitasyon ».
Il
appelle ensuite une reconstruction du
lien social. Les abus en tout genre sont causés
principalement par la
persistance de relations sociales archaïques de type colonial plongées
dans le
tourbillon de la consommation. Les conditions du mouvement ont permis
la
reconstruction de solidarités abandonnées, ont réintroduit de la
communication
entre les personnes.
Ce
qui est en jeu de façon décisive en Guadeloupe c’est la fin effective
des
structures coloniales. Cela suppose une remise à plat de tous les
secteurs
d’activité.
Ce
n’est qu’ensuite que pourront être abordées les questions statutaires
selon un
calendrier qui laisse une large place à l’intervention de la société
civile.
L’objectif
est double aujourd’hui :
- Garantir
l’irruption de la société civile dans tout
le processus de refondation politique.
Après le mouvement de masse qu’a connu le pays, il serait inconcevable
qu’un
tel chantier puisse s’ouvrir sans la participation du peuple par
l’intermédiaire de son expression directe. L’esprit L.K.P doit présider
à cette
refondation.
- Travailler
à la cohérence du système. Cette refondation passe
inévitablement par la
remise à plat de toute la structure économique, sociale, politique et
culturelle et par l’élaboration d’un Projet de société. Dès lors, la
refonte
statutaire ne sera que la conséquence logique de la reconstruction
sociétale, à
la dimension du Pays. L’heure est à l’invention d’un modèle de
développement
aux couleurs de la Guadeloupe.
Julien MERION
Politologue
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