Le mouvement
social qui a bouleversé la Guadeloupe et la Martinique, et qui risque
de
s'étendre maintenant à la Réunion, est un phénomène auquel il faudrait
se
garder d'appliquer des « explications » - au sens d'enlever les plis,
les
ombres, d'offrir une saisie orgueilleuse. Auprès des phénomènes
naturels
(éruptions, cyclones ou tremblements de terre), il faut s'habituer à
l'idée
qu'il existe des phénomènes humains de même amplitude, et qui relèvent
d'une
réalité omni-dimensionnelle, laquelle devrait d'abord nous initier à
fixer
l'impensable. C'était effarant d'entendre les « explicateurs » , tombés
sans
précaution dans l'absurde d'une rationalité qui ignore l'irrationnel,
d'une
pose à comprendre qui lâche l'incomprenable, d'une prétention à tout
transformer en petites séries de problèmes en face desquelles on se
doit
d'aligner d'autres petites séries de solutions. Alors que pour
seulement border
l'intensité du phénomène, il aurait fallu émulsionner ensemble Marx,
Foucault,
Freud, Shakespeare, Lautréamont, Gorz, Char, Segalen, Deleuze,
Héraclite,
Morin, Glissant, Césaire, Fanon.... y précipiter des plasticiens, des
musiciens
et la plupart des grands jazzmen... On comprend qu'avec un tel
appareillage, on
ne soit plus dans l'illusion explicative et qu'on tente d'aborder aux
rives
salubres du poétique...
Peuple
C'est ce que
j'ai fait en m'aventurant quelques fois dans les manifestations de
Fort-de-France, de jour comme de nuit, jusqu'à être frappé d'une
évidence :
nous n'avons jamais été aussi vivants. Jamais eu autant envie de
parler,
d'échanger, de repenser notre existence, de resonger le monde, de
manger et de
boire autrement... Il y avait bien sûr la peur d'un inconnu, les
rancœurs et
leur cortège d'imprécations, mais, balayant cette écume, un ouélélé de
renaissances emmêlait les âges, les sexes, races, classes, secteurs,
casiers et
autres catégories pour sociologite aiguë... Et c'était paradoxal de
voir un
ordre économique et politique brusquement pétrifié ; les zones
industrielles et
les temples de la consommation, interdits et éteints ; une trâlée
d'institutions évidées, immobiles, et cet ensemble autrefois essentiel
servant
d'écrin à quoi ? A un plus de vie et de passion.
Comme un cimetière qui
soudain se révèle sous l'irruption d'une jouvence de bio-diversité. Les
artistes entraient en performance. Les jeunes tenaient tribunes. Les
handicapés
trouvaient moyen de circuler. Des chants s'inventaient comme au temps
de
Saint-Pierre. Des collectifs messianiques occupaient des espaces avec
des
incantations refondatrices. J'ai entendu des gospels à tambour animer
des
barrages de palettes et de pneus. J'ai vu des pancartes tenter de
résumer
l'ultime couleur d'une âme. J'ai croisé des drogués qui délaissaient
leur
terrible déshérence pour s'ancrer dans des groupes... J'ai vu un peuple
s'ébrouer...
Deshumain
Comment
alors ne pas comprendre que nous n'étions pas en face d'une «
crise-pouvoir-d'achat-vie-chère » qui demandait qu'on la
résolve, mais que
nous allions ces tressaillements obscurs qui peuvent ouvrir à mutation
ou à
métamorphose. En ces temps où l'économie est devenue une religion
sectaire, où
le pouvoir d'achat télécommande notre âme, où le sens de notre vie a
sombré
dans la consommation, où le caddie se remplit de nos pulsions et de nos
compulsions plus que de nos désirs, il n'est peut-être pas surprenant
qu'un tel
phénomène ait trouvé comme détonateur la force syndicale. Cette
dernière s'est
vue brusquement habitée par quelque chose qui la dépassait, qui
dépassait les
politiques en place et leurs pseudos pouvoirs, et qui excédait les
revendications innumérables d'une plate-forme gigantesque. Un
phénomène en
irruption dans l'ordre d'un monde qui n'était déjà plus le sien.
C'est
pourquoi les patrons du Medef ont cru se retrouver en face d'un délire
généralisé, sans comprendre que le délire le plus actif était le leur -
celui
d'une liturgie économique soumise au verset du profit à tout prix, du gagner-plus-que-l'année-dernière...
Si le meta-système libéral marchand génère des consommateurs asservis,
il
engendre dans une ruine similaire, ou déchéance semblable, une espèce
d'«
entrepreneurs » et de « chefs d'entreprise » désormais incapables de
mesurer,
et la part d'humanité dont ils se voient privés, et la souffrance
humaine quand
elle hurle devant eux. Quand on joue avec le deshumain,
il n'épargne
personne.
Le biotope
du Tout-Monde
C'est vrai
qu'un phénomène comme celui-là déclenche désordres et incertitudes. Des
rigidités se précisent et tremblotent, tandis que des virtualités
étonnantes se
révèlent. Des différences s'opposent et font musique, tandis que des
complémentarités deviennent conflictuelles ou accèdent à de fébriles
émulations. C'est en cela que toute crise est toujours génésique. Mais
un cataclysme
est d'autant plus redoutable que le système dans lequel il se produit
est
archaïque, en ce sens qu'il manque de complexité, donc d'adaptabilité.
Ce que
l'on appelle DOM-TOM (quelle honte!) sont des archaïsmes coloniaux
fossilisés
par le postulat absurde que l'idée Républicaine, la sécurité nationale,
ne
peuvent se préserver ici que dans une complicité plus ou moins active,
plus ou
moins passive, avec les survivances coloniales. D'autant que ces «
survivances
» ont trouvé dans la religion de l'économique un milieu où fructifier
en dépit
de toute Raison. Economie monolithique basée sur le tout-profit.
Mentalités
unanimes autour de la profitation à tous les étages. Le tout administré
par un
« esprit colonial » incapable de concevoir entre la République et ses
ultimes
colonies, une relation autre que la sujétion assistée ou la menace de
rupture
méprisante - laquelle (portée par les opportuns sondages du Figaro
ou
les délires de L'Express) dissimule à peine une
inquiétante infériorité
morale. Un tel système (DOM) se doit de disparaître en rejoignant le
réel -
j'allais dire le Vivant, et donc en accédant à la
souplesse, ce qui
revient à augmenter comme dans une mutation son coefficient de
complexité.
L'irruption du monde en nous déclasse plein d'impossibles. Les figures
archaïques et simplettes ne peuvent se maintenir quand la fluidité des
consciences va désormais hors des systèmes, et devient de ce fait
imprévisible,
imprédictible. Au coeur d'un tel biotope, ce Tout-Monde, seule
la complexité
des conceptions et des fondamentaux offre une chance d'épanouissement.
Grand gros
dérangement
Dans ses
effondrements, un phénomène de cette nature déclenche une vague
d'illusions,
d'espoirs et de possibles enivrants. Il offre un peu de fortune à des
innovations, des audaces, des dépassements, en fait, il ouvre (sans
l'offrir
pour autant) au tremblement transformateur du poétique. Cela demande
que l'on
actionne une sorte d'épicentre symbolique, un art politique, qui soit
capable
d'organiser les fluctuations d'ordres et désordres, d'harmonie et de
chaos, de
ruptures et d'émergences.... C'est avec cette croyance que nous avions
publié
le Manifeste de haute nécessité. Il vise à projeter dans ce mouvement
ce à quoi
nous sommes tous condamnés pour affronter ces événements impensables
que nous
allons vivre dans tous les lieux du monde : aller d'emblée à
l'intensité
ouverte, au grand gros dérangement.
Ce qui s'est
produit chez nous, et qui (compte tenu de l'arrogance capitaliste) peut
se
produire partout, n'a affecté qu'un brouillard d'archaïsmes qui
persistent dans
notre rapport à la France, et dans notre rapport à nous-mêmes. Ce qui
va
s'effondrer et peut-être disparaître dans les semaines qui viennent,
vivait de
cela, profitait avec cela. Si on conserve le paradigme ancien, on aura
l'impression qu'un désastre s'est produit, et on va tenter de colmater
l'urgence en introduisant de nouvelles rigidités, voire d'autres
archaïsmes.
Mais si on délaisse résolument de ce cadre, on éprouvera le
sentiment
d'abord d'un nettoyage, ensuite d'un renouveau, et on vivra la
profusion
inattendue des émergences. Laissons mourir ces sous-pays
anciens! Il nous
faut revenir à la vie, à la souplesse, à l'adaptabilité, à l'ouverture,
à des
principes supérieurs de redéfinitions et de réorganisation qui soient
compatibles avec nos possibles. Et ce retour à la vie ne peut se tenir
dans des
obsessions de statuts juridiques, des rafistolages de gouvernance,
l'enclos de
la commission Balladur, et surtout pas dans le corset pré-pensé des
articles
72, 73, 74 de la Constitution Française. Il nous faut une reformulation
imaginante qui passe par l'identification des valeurs que
l'on partage, des
symboles auxquels on tient, des hautes intensités de décence dont on ne
saurait
se départir. C'est avec cela que les juristes « fabricants de statuts »
se
mettront au travail.
Dans son
illisible, le souffle de ce phénomène hélait la liberté, le désir de
faire
peuple, d'être reconnu comme tel, ce qui ne suppose nullement une
logique
binaire de séparation ou de rupture. Je suis indépendantiste mais je
sais que
la seule déclaration qui vaille dans ce 21éme siècle, c'est non pas une
«
Déclaration d'indépendance » , mais bien un «
Woulo à l'interdépendance!
» : interdépendance avec la Caraïbe, interdépendance avec
les Amériques,
avec la France, avec l'Europe, avec le monde... L'interdépendance crée
des partenaires
véritables. Elle écarte les esclaves, les dominés, les
assistés, les
pseudos pouvoirs. Elle ouvre à une idée de liberté qui est
indissociable du
respect, de l'équité, du vivre-ensemble dans la diversité, l'échange
solidaire
et la décence commune... Ces instances régulatrices sont le meilleur
ciment de
nos alliances futures, lesquelles sont vouées à devenir complexes.
C'est à leur
niveau que se trouve la nouvelle matrice organisationnelle à mettre en
oeuvre
entre les peuples, et singulièrement entre le pacte républicain
français et nos
pays. La « République une et indivisible » est une
obsolescence. « La
République unie » , accueillant des peuples divers dans une
dynamique de valeurs
attractives est l'avenir. Convoquer un peuple à des « Etats Généraux »
que l'on
va administrer (même avec un Préfet manière Félix Eboué, comme au bon
temps des
colonies), c'est s'enfermer dans une verticalité royale pour le moins
involutive. C'est surtout ne pas admettre qu'il existe dans ce que l'on
appelle
DOM des entités distinctes, pas de ces lamentables « spécificités »
qu'on nous
assène, mais bien des différences infiniment
précieuses, à laisser
souveraines. Est un grand Politique celui qui sait relier,
rallier et
relayer... les différences! Une politique qui n'augmente pas
sa capacité à
vivre les paradoxes, les apories, les contradictions fertiles, les
rivalités
solidaires, est déjà en train de mourir.
Plutôt que
d'appeler à naître, et d'administrer l'accouchement, on doit
simplement, comme
le disent les vieux-nègres : écouter pour entendre, entendre
pour comprendre.
Le reste est notre affaire, notre lieu poétique, cette liberté à
fréquenter
tout de suite dans la forge de notre auto-redéfinition,
auto-réorganisation.
Les
archaïsmes DOM se sont maintenus car ils sont en nous, nous les avons
intériorisés, à nous maintenant en pleine autonomie de les exorciser.
Il faut
dépêcher grand congé aux religieux de l'économique, aux industrieux de
l'esprit
colonial, aux réflexes d'Empire et de prééminence. Entrer au monde,
nommer ses
partenaires, aller en relations partenariales dans l'appétit d'un
imaginaire
libre : c'est l'unique vocation des peuples.
C'est ce
qu'il faut nous dire pour que ce phénomène que nous venons de vivre se
transforme en moment historique, et ne s'anéantisse pas dans un malheur
qui,
juste pour nous, transformerait la haute devise « Liberté,
Egalité,
Fraternité » en ce triomphe sinistre : « Zone
Franche, RMI, RSA » ...
Patrick
CHAMOISEAU
France-Antilles Martinique 17.03.2009