Le
Béninois est-il méchant ?
On
l’entend souvent dire : le Béninois est méchant. Il
disposerait, argumente-t-on, d’un héritage, d’un patrimoine culturel
dans
lequel pèseraient d’un poids particulier des forces qui en font un
manipulateur
du bien, mais surtout du mal. Le Béninois aurait ainsi des aptitudes
particulières à ensorceler, à envoûter, à empoisonner, même à distance.
Ainsi
courent sur nous des préjugés sans nombre. Ces préjugés, surgis de
l’inconscient collectif des gens qui nous observent et qui nous jugent
sommairement, ont fini par nous faire pointer du doigt comme des
sorciers
malfaisants. Pourquoi les Béninois seraient-ils plus méchants que les
autres ?
En quoi les autres seraient-ils moins méchants que les Béninois ? On
peut
multiplier à loisir de telles questions, les tourner et les retourner
dans tous
les sens.
Le bien et le mal sont les deux pôles de la vie : de la vie de tout
pays, de
tous les hommes, sous tous les cieux et à toutes les époques. Ce qui
veut dire
qu’il n’y a pas plus de méchants au Bénin qu’en France ou qu’en
Tchétchénie.
Cela nous instruit sur le fait que la méchanceté n’est point une donnée
permanente et définitive, consubstantielle à l’être humain. Personne
n’est
condamné à être et à rester méchant. Le méchant peut changer. Le
méchant peut
aller vers la lumière du bien, pour son propre bien et pour le bien des
autres.
Une fois ces choses dites, chacun ne peut que se sentir à l’aise pour
se
pencher sur sa société, observer la méchanceté dans tous ses états,
saisir le
méchant dans ses œuvres, un peu comme le chercheur identifie un microbe
ou
isole un agent pathogène grâce à l’effet grossissant de son
microscope.
Tentons d’esquisser un schéma explicatif qui, sans être le fin mot d’un
sujet
aussi complexe, pourrait ouvrir quelques pistes de réflexion pour de
fructueux
échanges. Notre pays, dans ses différentes composantes humaines, avant
que
l’agression coloniale ne chamboulât le cours de son destin, était
organisé en
une société communautaire dans laquelle les intérêts du groupe
l’emportaient
sur ceux des individus. Cette société était hiérarchisée, selon des
normes
déterminées qui font la part belle à l’âge. Cette société était
régulée, par
souci d’harmonie sociale, comprise comme source d’équilibre et facteur
de paix.
Dans ce dispositif d’ensemble, la sorcellerie par exemple, est
essentiellement
conçue, au départ, comme une instance de régulation communautaire.
Organisée en
sociétés secrètes, concentrant d’immenses pouvoirs, dont celui de vie
ou de
mort, la sorcellerie veillait à ce que la société évoluât d’un seul et
même
pas. Par et au nom de cet égalitarisme, la société était soulagée de
ceux qui
pouvaient en retarder la marche, tout comme de ceux qui
pouvaient en
précipiter la marche, lui imposant un rythme d’évolution incompatible
avec les
capacités de la majorité de ses membres.
C’est ainsi que, sous la loi de la sorcellerie, dans plus d’une
localité de
l’intérieur notamment, la plupart de nos cadres, et ceci, contre leur
volonté,
n’ont jamais pu élever un mur en matériaux durables. Dans un
environnement de
pauvreté, tout signe de richesse de promotion individuelle était jugé
intempestif et provocateur. Cela était perçu comme un défi lancé au
groupe, à
la communauté tout entière. Celle-ci savait se défendre en allant
chercher ses
munitions dans les dédales obscurs de la sorcellerie qui régulait sans
pitié, en
se jetant à bras raccourcis sur les récalcitrants comme
l’oiseau
carnivore fond sur sa proie.
Mais avec l’évolution, si la sorcellerie continue de se survivre à
elle-même,
ce qui en reste ne cesse de l’éloigner de sa fonction première et
originelle.
Toutes nos sociétés secrètes engagées dans ce processus de dérèglement
et de
dépérissement, libèrent à tous les vents des pans entiers de leurs
pouvoirs
d’antan. Ces pouvoirs, pour n’être plus sous le contrôle de la
communauté qui
avait strictement codifié leur usage, tombent anarchiquement aux mains
d’individus pas assez responsables pour savoir en user à bon escient.
L’individu, dans les sociétés occidentales, est le moteur et la mesure
des
progrès et des performances à l’actif de celles-ci. Chez nous,
l’individu
subitement nanti de pouvoirs, de pouvoirs maléfiques notamment, dont il
n’a pas
le mode d’emploi, s’investit à les utiliser à régler des petits
comptes, à
jouer les coqs de la basse-cour, à se prendre pour ce fameux mal de la
fable
qui répand la terreur. L’individu s’inscrit ainsi dans une logique de
destruction, de régression, d’arriération, donc de non développement.
Ce qui a
fait écrire, en 1937, à l’un de nos plus grands écrivains, Paul
Hazoumè, dans
son roman historique « Doguicimi » : « Le Dahoméen n’aime pas égaler,
il aime
égaliser ». Tout est ainsi dit pour comprendre les tenants et les
aboutissants
d’une évolution. Tout devrait nous inciter à prendre la
mesure de nos
responsabilités en termes de moralisation de notre société, en termes
de valeurs
nouvelles qui doivent nous inspirer et nous guider. A défaut de
retrouver notre
pureté originelle, consolons-nous de savoir que nous naissons bons et
que c’est
la société qui nous corrompt.
La
chronique du jour
du 2 mars 2009
|
|