fleurs des iles

PYEPIMANLA LE MAGAZINE ANTILLAIS 


Le Béninois est-il méchant ?


Jérôme CarlosOn l’entend souvent dire : le Béninois est méchant. Il disposerait, argumente-t-on, d’un héritage, d’un patrimoine culturel dans lequel pèseraient d’un poids particulier des forces qui en font un manipulateur du bien, mais surtout du mal. Le Béninois aurait ainsi des aptitudes particulières à ensorceler, à envoûter, à empoisonner, même à distance.

Ainsi courent sur nous des préjugés sans nombre. Ces préjugés, surgis de l’inconscient collectif des gens qui nous observent et qui nous jugent sommairement, ont fini par nous faire pointer du doigt comme des sorciers malfaisants. Pourquoi les Béninois seraient-ils plus méchants que les autres ? En quoi les autres seraient-ils moins méchants que les Béninois ? On peut multiplier à loisir de telles questions, les tourner et les retourner dans tous les sens.

Le bien et le mal sont les deux pôles de la vie : de la vie de tout pays, de tous les hommes, sous tous les cieux et à toutes les époques. Ce qui veut dire qu’il n’y a pas plus de méchants au Bénin qu’en France ou qu’en Tchétchénie. Cela nous instruit sur le fait que la méchanceté n’est point une donnée permanente et définitive, consubstantielle à l’être humain. Personne n’est condamné à être et à rester méchant. Le méchant peut changer. Le méchant peut aller vers la lumière du bien, pour son propre bien et pour le bien des autres.

Une fois ces choses dites, chacun ne peut que se sentir à l’aise pour se pencher sur sa société, observer la méchanceté dans tous ses états, saisir le méchant dans ses œuvres, un peu comme le chercheur identifie un microbe ou isole un agent pathogène grâce à l’effet grossissant de son microscope.  Tentons d’esquisser un schéma explicatif qui, sans être le fin mot d’un sujet aussi complexe, pourrait ouvrir quelques pistes de réflexion pour de fructueux échanges. Notre pays, dans ses différentes composantes humaines, avant que l’agression coloniale ne chamboulât le cours de son destin, était organisé en une société communautaire dans laquelle les intérêts du groupe l’emportaient sur ceux des individus. Cette société était hiérarchisée, selon des normes déterminées qui font la part belle à l’âge. Cette société était régulée, par souci d’harmonie sociale, comprise comme source d’équilibre et facteur de paix.

Dans ce dispositif d’ensemble, la sorcellerie par exemple, est essentiellement conçue, au départ, comme une instance de régulation communautaire. Organisée en sociétés secrètes, concentrant d’immenses pouvoirs, dont celui de vie ou de mort, la sorcellerie veillait à ce que la société évoluât d’un seul et même pas. Par et au nom de cet égalitarisme, la société était soulagée de ceux qui pouvaient en retarder la marche,  tout comme de ceux qui pouvaient en précipiter la marche, lui imposant un rythme d’évolution incompatible avec les capacités de la majorité de ses membres.

C’est ainsi que, sous la loi de la sorcellerie, dans plus d’une localité de l’intérieur notamment, la plupart de nos cadres, et ceci, contre leur volonté, n’ont jamais pu élever un mur en matériaux durables. Dans un environnement de pauvreté, tout signe de richesse de promotion individuelle était jugé intempestif et provocateur. Cela était perçu comme un défi lancé au groupe, à la communauté tout entière. Celle-ci savait se défendre en allant chercher ses munitions dans les dédales obscurs de la sorcellerie qui régulait sans pitié, en se jetant à bras raccourcis sur les récalcitrants  comme l’oiseau carnivore fond sur sa proie.

Mais avec l’évolution, si la sorcellerie continue de se survivre à elle-même, ce qui en reste ne cesse de l’éloigner de sa fonction première et originelle. Toutes nos sociétés secrètes engagées dans ce processus de dérèglement et de dépérissement, libèrent à tous les vents des pans entiers de leurs pouvoirs d’antan. Ces pouvoirs, pour n’être plus sous le contrôle de la communauté qui avait strictement codifié leur usage, tombent anarchiquement aux mains d’individus pas assez responsables pour savoir en user à bon escient.

L’individu, dans les sociétés occidentales, est le moteur et la mesure des progrès et des performances à l’actif de celles-ci. Chez nous, l’individu subitement nanti de pouvoirs, de pouvoirs maléfiques notamment, dont il n’a pas le mode d’emploi, s’investit à les utiliser à régler des petits comptes, à jouer les coqs de la basse-cour, à se prendre pour ce fameux mal de la fable qui répand la terreur. L’individu s’inscrit ainsi dans une logique de destruction, de régression, d’arriération, donc de non développement. Ce qui a fait écrire, en 1937, à l’un de nos plus grands écrivains, Paul Hazoumè, dans son roman historique « Doguicimi » : « Le Dahoméen n’aime pas égaler, il aime égaliser ». Tout est ainsi dit pour comprendre les tenants et les aboutissants d’une évolution. Tout  devrait nous inciter à prendre la mesure de nos responsabilités en termes de moralisation de notre société, en termes de valeurs nouvelles qui doivent nous inspirer et nous guider. A défaut de retrouver notre pureté originelle, consolons-nous de savoir que nous naissons bons et que c’est la société qui nous corrompt.

La chronique du jour du 2 mars 2009