Les Titres du magazine
- Il est
temps de dire
« Assez, c’en est assez du mépris ! »
- Juifs et
sionisme à la
télé : un sentiment de rejet et d’exaspération
- Le
mort saisit le vif
-
Cela
n'ajoute rien, hormis du pathos
-
Le
parrainage d'enfants juifs déportés crée la polémique
- Shoah: La
voix des Roms
rejette l'initiative Sarkozy sur les enfants
-
Shoah
: Les petits soldats mémoriels de Sarkozy
- Shoah:
pour la police
aussi, il faut un devoir de mémoire
- Sarkozy au
Crif, nos
enfants devraient encore faire les frais de la laïcité
-
Shoah
: Simone Veil dénonce l'initiative présidentielle
-
Un
enfant doit-il porter la mémoire d'enfants victimes de la Shoah ?
- La
Shoah sera au
programme des CM2 à la rentrée
- Shoah au CM2:
Sarkozy
désavoué
-
L'idée
du parrainage d'enfants de la Shoah à l'école pas retenue A propos de ce qui se passe à Gaza un texte de Raphaël Confiant - Intellectuels occidentaux
Antilles
/Antillais
- Les
Antillais entrent en
campagne
- Jeunes homos
sans domicile fixe : crever
ou vendre son cul ?
- Marc
Pulvar : Un
Martiniquais vertical nous
a quitté
-Une
étoile du combat
libérateur du peuple Martiniquais s’est éteinte.
-
Une
Photographie pour perpétuer le souvenir !
-
Monsieur
Henri nous a quitté !
-
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Le
mort
saisit le vif, par Claude Lanzmann
Je ne
suis pas de ceux qui se conduisent comme si la campagne présidentielle
n'était
pas terminée et tiennent le président de la République pour un
usurpateur. Je
me sens d'autant plus libre pour m'interroger sur l'étrange proposition
qu'il a
avancée dans son discours au CRIF (Conseil représentatif des
institutions
juives de France). Nul doute que Nicolas Sarkozy, s'adressant
aux juifs, ne
soit animé par la sympathie et les bonnes intentions, comme il le fut à
Rome,
lorsqu'on le fit chanoine, ou à Riyad devant les membres du Majliss
As-shoura.
Mais l'enfer, on le sait, en est pavé, les contre-finalités et les
effets
pervers sont engendrés par des prémisses qui le sont également.
Le président
de la République pensait sûrement que les juifs allaient
lui être reconnaissants de son formidable "cadeau", théâtralement
décrété : la prise de relais d'un enfant assassiné il y a soixante-cinq
ans,
dans les chambres à gaz d'Auschwitz ou de Treblinka, par un autre du
même âge
aujourd'hui, mais bien vivant, élève de CM2, à qui seront confiés le
nom,
l'histoire, les photographies du petit mort et qui aura le mandat,
sinon de le
ressusciter, du moins d'en perpétuer le souvenir.
Au Holocaust
Memorial Museum de Washington, on épingle au
revers de la veste de chaque visiteur un badge avec le nom d'un juif
exterminé
dans la Shoah. Le visiteur perd son nom et prend celui d'un mort
pendant les
deux ou trois heures que dure le parcours. Les communicateurs du musée
prétendent que l'identification joue à plein, permettant à l'émotion de
se
donner libre carrière : le mort saisit le vif.
Le président,
lui, a parlé dans son discours "d'éclats
de mémoire", onze mille éclats donc, individualisés,
subjectivés.
L'enfant vivant de CM2 devient le correspondant de l'enfant juif, comme
nous
avions autrefois, en classe d'anglais, des correspondants britanniques,
canadiens ou australiens. La différence est que nous étions tous
vivants. Les
prisonniers condamnés à de longues peines ont eux aussi des
correspondantes,
les soldats sans famille aussi. Rien de neuf dans tout cela, c'est une
vieille
idée de la charité chrétienne et, aux Etats-Unis, mormone.
J'entends
bien, à la lecture des déclarations des
inspirateurs ou inspiratrices du président, qu'on prétend lutter contre
le
racisme, dont la Shoah est le paradigme - ce qui fait pour une part son
unicité. Mais la mémoire de la Shoah est autrement plus complexe que
ces
simplifications mêlées et brouillonnes, qui témoignent d'un activisme
de
néophytes, semblant faire table rase de cinquante ans d'historicisation
acharnée.
La Shoah
n'est pas une terra incognita et son
histoire n'est pas une tabula rasa : des dizaines
de milliers de livres
ont été écrits dans le monde entier, des films, des oeuvres, des
témoignages,
etc. Des hommes et des femmes, des éducateurs, des enseignants
travaillent et
réfléchissent chaque jour à la transmission de l'événement central du XXe
siècle. Plus que tous, les juifs ont contribué à cette transmission et,
soyons-en sûrs, le feront dans les siècles des siècles. Cela ne
s'arrêtera pas.
C'est une
mode surprenante aujourd'hui que d'entendre un
peu partout : "Les derniers survivants disparaissent, après
eux, il n'y
aura plus rien." Cette crainte est une prémisse doublement
erronée :
pour commencer, et c'est heureux, des survivants ont encore bon pied
bon oeil ;
croit-on par ailleurs que la mort du dernier centenaire de la guerre de
1914 va
brutalement rejeter celle-ci au néant, la frapper du sceau de l'oubli ?
Voilà
longtemps que la pédagogie et l'enseignement de la Shoah sont à l'ordre
du jour
et que la Fondation pour la mémoire de la Shoah s'affronte sans trêve à
ces
questionnements. Je ne discute pas ici des effets traumatisants que le
relais
des enfants morts pourrait avoir sur les petits relayeurs. Si c'est
trop lourd
pour eux ou mal accompagné, ils oublieront. Les choses, nous avons
appris cela,
doivent venir à leur heure.
Je n'ai
jamais ni demandé ni imposé à mon fils âgé de 14
ans et demi de voir mon film Shoah. Cela a été sa
décision, de son seul
ressort. Il l'a fait quand il l'a voulu, comme il l'a voulu, je ne lui
ai posé
aucune question. Il m'en a parlé de lui-même au bout de six mois. Le
film avait
fait son chemin en lui. Quel chemin ! C'était l'intelligence, l'émotion
instruite par l'intelligence, le contraire de l'identification facile
ou
forcée, qui parlaient par sa bouche.
J'en profite
pour dire au passage que la transmission
s'effectue au premier chef par la culture et les oeuvres d'art. Deux
ministres
de l'éducation nationale, Jack Lang et François Fillon, l'avaient
profondément
compris. Le premier initia un DVD de trois heures d'extraits de Shoah
pour les lycéens et collégiens de France, à partir de 13 ans, qui fut
adressé à
tous les établissements du pays. Quant à François Fillon, il
m'accompagna dans
plusieurs lycées, dont certains réputés difficiles, et peut témoigner
de
l'impact extraordinaire des séquences choisies de Shoah
sur les élèves,
majoritairement maghrébins ou noirs. Le premier ministre s'en souvient
sûrement
encore.
Quoi qu'il en
soit, gardons-nous de l'activisme mémoriel
qui semble, à chacune de ses éruptions, redécouvrir à neuf ce qui est
su depuis
si longtemps, et, incapable de regarder en face l'immensité de la
perte,
s'ingénie à ouvrir des chemins secondaires qui instituent l'oubli plus
que la
mémoire.
Claude
Lanzmann est directeur
des "Temps
modernes", cinéaste.
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