Les Titres du magazine
- Il est
temps de dire
« Assez, c’en est assez du mépris ! »
- Juifs et
sionisme à la
télé : un sentiment de rejet et d’exaspération
- Le
mort saisit le vif
-
Cela
n'ajoute rien, hormis du pathos
-
Le
parrainage d'enfants juifs déportés crée la polémique
- Shoah: La
voix des Roms
rejette l'initiative Sarkozy sur les enfants
-
Shoah
: Les petits soldats mémoriels de Sarkozy
- Shoah:
pour la police
aussi, il faut un devoir de mémoire
- Sarkozy au
Crif, nos
enfants devraient encore faire les frais de la laïcité
-
Shoah
: Simone Veil dénonce l'initiative présidentielle
-
Un
enfant doit-il porter la mémoire d'enfants victimes de la Shoah ?
- La
Shoah sera au
programme des CM2 à la rentrée
- Shoah au CM2:
Sarkozy
désavoué
-
L'idée
du parrainage d'enfants de la Shoah à l'école pas retenue A propos de ce qui se passe à Gaza un texte de Raphaël Confiant - Intellectuels occidentaux
Antilles
/Antillais
- Les
Antillais entrent en
campagne
- Jeunes homos
sans domicile fixe : crever
ou vendre son cul ?
- Marc
Pulvar : Un
Martiniquais vertical nous
a quitté
-Une
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Une
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Monsieur
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Shoah : Les petits soldats mémoriels de Sarkozy
Par Philippe Bilger, magistrat, pour qui le « plan
mémoire » de Sarkozy à l'attention des élèves de CM2 est une tentative de
canaliser et de mécaniser la mémoire et la morale.
Lors du dîner annuel du Conseil
national représentatif des institutions juives de France (Crif), le président
de la République, qui, selon Le Parisien, cherchait une idée «
symbolique », a souhaité que chacun des 725 000 enfants de CM 2 se voie
confier, à la rentrée prochaine, le nom et la mémoire de l'un des 11 000
enfants juifs français victimes de la Shoah.
Le moins qu'on puisse dire est que cette annonce surgie, paraît-il, de la seule
pensée présidentielle a suscité controverses et polémiques, rappelées notamment
par Le Monde. Un des travers de cette manière autarcique de procéder est
de créer des antagonismes, au lieu de favoriser les accords sur le regard qu'il
convient de porter sur l'Holocauste. La compétition victimaire va clairement
être réactivée. Le processus solitaire n'est à l'évidence pas le mieux adapté,
même à l'amplification de la sollicitude d'aujourd'hui pour la tragédie d'hier.
Un certain nombre d'enseignants, d'historiens et de psychologues se sont émus
devant cette proposition, pour ne pas mentionner les réactions franchement
atterrées de certains politiques. On ne devrait toucher à ce sujet qu'avec un
esprit tremblant et modeste.
Faut-il, d'ailleurs, que l'Etat se sente tenu, à chaque fois que son plus haut
représentant intervient devant les instances et organisations juives,
d'innover, de proposer, d'ajouter une pierre à toutes celles qui ont fait déjà
de la mémoire de la Shoah un devoir impérieux ? Serait-il devenu impossible de
communier dans le souvenir d'hier sans sortir du chapeau présidentiel une
mesure puis une autre, un symbole puis un autre ? Serions-nous, puisque le
président de la République parle en notre nom, d'éternels débiteurs sans le
savoir, sans l'avoir mérité ?
La morale n'est pas la rustine de l'échec politique !
Je trouve surprenante l'injonction faite au corps enseignant de se plier à
cette nouvelle illumination présidentielle qui, après la lecture de la lettre
de Guy Môquet elle aussi largement dévoyée et très discutée, prétend éclairer
ce domaine complexe où l'enfance, la mémoire et l'Histoire tragique sont en
jeu. Plutôt que m'abriter derrière l'appréciation négative et très autorisée de
Simone Veil, je voudrais attirer l'attention sur trois points qui n'ont rien de
commun avec l'apprentissage des « fondamentaux », évidemment souhaitable.
Nous l'avions remarqué avec Jacques Chirac, plus un président fait la morale,
plus il fait « dans » la morale, moins le destin politique national est assuré.
Comme si le coeur devenait un palliatif quand la force collective d'un pays
n'est plus suffisante à elle seule pour susciter lien, confiance, communauté,
espérance. Il me semble que la morale est trop importante pour être utilisée
comme la « rustine » des éventuels ratés de la politique.
« Devoir de mémoire ». Je sais qu'il est sacrilège de remettre en cause une
expression tellement ressassée qu'elle en devient lassante et presque
inexploitable, comme ces mots dont la musique enchante mais que le sens
véritable a fui. Pourquoi y aurait-il un devoir de la mémoire, alors que ces
notions sont si profondément contradictoires ? Dans l'annonce présidentielle,
il y a, poussé au paroxysme, ce « Devoir de mémoire » qui nous conduirait, et
les très jeunes enfants avec nous, sur des chemins fléchés, directement reliés
à ce qu'il convient de sentir et de penser, à l'émotion qu'il faut éprouver.
Pour ma part, j'opposerais volontiers à cet impératif absurde la liberté de la
mémoire, son infinie faculté d'aller choisir ici ou là ce qui va la nourrir. On
va vers la prise de conscience de l'Holocauste, vers sa perception lucide et
horrifiée, par mille détours, les uns dérisoires les autres graves, qui n'ont
rien à voir avec le sens unique que le chef de l'Etat estime nécessaire d'imposer
aux enfants de dix ans. On y va par une chanson de Jean Ferrat ou de
Jean-Jacques Goldman - par exemple Comme toi - ou grâce à un très beau
texte de Modiano dans le Monde, on y va à tous âges par des intuitions,
des nostalgies, des dessins, des films, des chansons et des récits qui offrent
l'immense avantage d'autoriser l'humanité à aborder les douleurs capitales
comme elle l'entend.
Apprendre aux enfants à penser plutôt qu'à pleurer sur commande
Enfin, qui peut croire qu'il y aurait une ligne directe entre l'école et la
conscience du tragique de l'Histoire ? Je suis persuadé que, pour réaliser
l'objectif évidemment légitime du chef de l'Etat - d'ailleurs, qui peut
discuter un souhait dont la généralité éthique est rassurante ? -, bien plus
que de contraindre l'élève de CM2 à assumer un petit juif mort et à porter
ainsi sur ses fragiles épaules un enfant auquel nul lien ne le relie sinon
celui que les adultes établissent à sa place, mieux vaudrait considérer que les
valeurs de compassion, de respect, ne naîtront que d'un terreau social et
politique qui les rendra accessibles à tous et applicables à tous les thèmes.
L'apprentissage désiré par Nicolas Sarkozy viendra plus sûrement d'une
République exemplaire sur tous les plans que d'une mémoire exigée aux ordres et
d'un volontarisme incompatible avec le droit de pleurer ou de connaître comme
on l'entend.
Je vois derrière cette idée symbolique offerte en cadeau au Crif la conséquence
du fait que, par ailleurs et plus largement, la liberté d'expression n'est plus
défendue comme elle devrait l'être. Autrement dit, il est plus facile de donner
des leçons de morale, aussi déstabilisantes qu'elles puissent être, que de se
battre pour l'essentiel démocratique.
Je serais heureux qu'on apprenne d'abord aux petits à penser librement. La
morale est un royaume dont ils sont et seront les seuls maîtres.
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