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- Shoah : Les petits soldats mémoriels de Sarkozy

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Shoah : Les petits soldats mémoriels de Sarkozy

un camp de concentration allemandsPar Philippe Bilger, magistrat, pour qui le « plan mémoire » de Sarkozy à l'attention des élèves de CM2 est une tentative de canaliser et de mécaniser la mémoire et la morale.

Lors du dîner annuel du Conseil national représentatif des institutions juives de France (Crif), le président de la République, qui, selon Le Parisien, cherchait une idée « symbolique », a souhaité que chacun des 725 000 enfants de CM 2 se voie confier, à la rentrée prochaine, le nom et la mémoire de l'un des 11 000 enfants juifs français victimes de la Shoah.

Le moins qu'on puisse dire est que cette annonce surgie, paraît-il, de la seule pensée présidentielle a suscité controverses et polémiques, rappelées notamment par Le Monde. Un des travers de cette manière autarcique de procéder est de créer des antagonismes, au lieu de favoriser les accords sur le regard qu'il convient de porter sur l'Holocauste. La compétition victimaire va clairement être réactivée. Le processus solitaire n'est à l'évidence pas le mieux adapté, même à l'amplification de la sollicitude d'aujourd'hui pour la tragédie d'hier. Un certain nombre d'enseignants, d'historiens et de psychologues se sont émus devant cette proposition, pour ne pas mentionner les réactions franchement atterrées de certains politiques. On ne devrait toucher à ce sujet qu'avec un esprit tremblant et modeste.

Faut-il, d'ailleurs, que l'Etat se sente tenu, à chaque fois que son plus haut représentant intervient devant les instances et organisations juives, d'innover, de proposer, d'ajouter une pierre à toutes celles qui ont fait déjà de la mémoire de la Shoah un devoir impérieux ? Serait-il devenu impossible de communier dans le souvenir d'hier sans sortir du chapeau présidentiel une mesure puis une autre, un symbole puis un autre ? Serions-nous, puisque le président de la République parle en notre nom, d'éternels débiteurs sans le savoir, sans l'avoir mérité ?

La morale n'est pas la rustine de l'échec politique !
Je trouve surprenante l'injonction faite au corps enseignant de se plier à cette nouvelle illumination présidentielle qui, après la lecture de la lettre de Guy Môquet elle aussi largement dévoyée et très discutée, prétend éclairer ce domaine complexe où l'enfance, la mémoire et l'Histoire tragique sont en jeu. Plutôt que m'abriter derrière l'appréciation négative et très autorisée de Simone Veil, je voudrais attirer l'attention sur trois points qui n'ont rien de commun avec l'apprentissage des « fondamentaux », évidemment souhaitable.

Nous l'avions remarqué avec Jacques Chirac, plus un président fait la morale, plus il fait « dans » la morale, moins le destin politique national est assuré. Comme si le coeur devenait un palliatif quand la force collective d'un pays n'est plus suffisante à elle seule pour susciter lien, confiance, communauté, espérance. Il me semble que la morale est trop importante pour être utilisée comme la « rustine » des éventuels ratés de la politique.

« Devoir de mémoire ». Je sais qu'il est sacrilège de remettre en cause une expression tellement ressassée qu'elle en devient lassante et presque inexploitable, comme ces mots dont la musique enchante mais que le sens véritable a fui. Pourquoi y aurait-il un devoir de la mémoire, alors que ces notions sont si profondément contradictoires ? Dans l'annonce présidentielle, il y a, poussé au paroxysme, ce « Devoir de mémoire » qui nous conduirait, et les très jeunes enfants avec nous, sur des chemins fléchés, directement reliés à ce qu'il convient de sentir et de penser, à l'émotion qu'il faut éprouver. Pour ma part, j'opposerais volontiers à cet impératif absurde la liberté de la mémoire, son infinie faculté d'aller choisir ici ou là ce qui va la nourrir. On va vers la prise de conscience de l'Holocauste, vers sa perception lucide et horrifiée, par mille détours, les uns dérisoires les autres graves, qui n'ont rien à voir avec le sens unique que le chef de l'Etat estime nécessaire d'imposer aux enfants de dix ans. On y va par une chanson de Jean Ferrat ou de Jean-Jacques Goldman - par exemple Comme toi - ou grâce à un très beau texte de Modiano dans le Monde, on y va à tous âges par des intuitions, des nostalgies, des dessins, des films, des chansons et des récits qui offrent l'immense avantage d'autoriser l'humanité à aborder les douleurs capitales comme elle l'entend.

Apprendre aux enfants à penser plutôt qu'à pleurer sur commande
Enfin, qui peut croire qu'il y aurait une ligne directe entre l'école et la conscience du tragique de l'Histoire ? Je suis persuadé que, pour réaliser l'objectif évidemment légitime du chef de l'Etat - d'ailleurs, qui peut discuter un souhait dont la généralité éthique est rassurante ? -, bien plus que de contraindre l'élève de CM2 à assumer un petit juif mort et à porter ainsi sur ses fragiles épaules un enfant auquel nul lien ne le relie sinon celui que les adultes établissent à sa place, mieux vaudrait considérer que les valeurs de compassion, de respect, ne naîtront que d'un terreau social et politique qui les rendra accessibles à tous et applicables à tous les thèmes. L'apprentissage désiré par Nicolas Sarkozy viendra plus sûrement d'une République exemplaire sur tous les plans que d'une mémoire exigée aux ordres et d'un volontarisme incompatible avec le droit de pleurer ou de connaître comme on l'entend.

Je vois derrière cette idée symbolique offerte en cadeau au Crif la conséquence du fait que, par ailleurs et plus largement, la liberté d'expression n'est plus défendue comme elle devrait l'être. Autrement dit, il est plus facile de donner des leçons de morale, aussi déstabilisantes qu'elles puissent être, que de se battre pour l'essentiel démocratique.

Je serais heureux qu'on apprenne d'abord aux petits à penser librement. La morale est un royaume dont ils sont et seront les seuls maîtres.