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Nous sommes tous jeunes : Edouard Glissant
par Cathertine Pont-Hubert
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Parmi les rêves de
l’écrivain, poète et philosophe
martiniquais Édouard Glissant : Carthage, ville antique dont les
ruines
sont situées à proximité de Tunis. Ravagée,
violée,
- rasée par les Romains en 146 avant J.-C., la cité
punique
est le symbole de toutes ces villes au monde anéanties parce
qu’elles
incarnaient et abritaient un dialogue de cultures. Pensons à
Beyrouth,
à Sarajevo... Carthage, métissée, traversée
au
fil des siècles par les Berbères, les Phéniciens,
les
Arabes, les esclaves d’Afrique noire, les Turcs, Italiens, Maltais,
Français..., les adorateurs de Tanit ou de Jupiter, les juifs,
chrétiens ou musulmans..., est une sorte d’emblème de ce
que Glissant nomme « la créolisation », un
métissage sans limites, voué à
l’imprévisible, qui produit de l’inattendu. Le caractère
mythique et tragique de
la civilisation carthaginoise exerce sur lui une incontestable
fascination.
Enfant, il se rêvait en Hannibal, qui traversa les Alpes à
la
tête de sa fameuse armée d’éléphants.
Carthage,
belle de ses cendres, Glissant l’a découverte comme s’il l’avait
toujours
connue. Il avait déjà écrit sur la cité
punique
un long poème dans le recueil le Sel noir, paru en 1960. Mais il
ne
s’y était jamais rendu qu’en imagination. Invité à
un
colloque organisé en son honneur par l’université de
Tunis,
il a mis ses pas pour la première fois sur les traces de Didon,
d’Hamilcar
et d’Hannibal.
éveilleur
de consciences
« Si
la diversité inouïe des peuples et des cultures
se présente d’abord comme une souffrance, il dépend de
nous
et de tous que cette souffrance ou bien tourne à la suffocation,
ou s’épanouisse au contraire en souffle libéré.
» Cette phrase, extraite du dernier livre - d’Édouard
Glissant, la Cohée
du Lamentin (voir encadré), - situe la visée et l’enjeu
de
l’oeuvre. Dans le fracas des chocs de cultures, Édouard Glissant
est un éveilleur de consciences. Il éclaire d’un jour
nouveau
les exclusions dévastatrices, les diversités
vécues
comme des souffrances, et bouscule les catégories sur lesquelles
s’est édifiée la pensée occidentale. L’oeuvre de
Glissant
a atteint une échelle universelle. Dans des dizaines de pays, le
poète philosophe déplace des foules avides d’entendre une
parole
qui, à partir d’une île des Caraïbes, sut se ramifier
jusqu’à
englober le monde. Rassemblés dans un palais du XIXe
siècle
abritant l’Académie des lettres et arts Beït al-Hikma, ceux
qui
l’ont entendu à Carthage - parmi lesquels les écrivains
Patrick
Chamoiseau, Salah Stétié, Alain Borer, Pierre Oster,
Moncef
Ghacem et des universitaires venus du monde entier - ont vu se tisser
une
passerelle entre Caraïbe et Méditerranée. Pour
Glissant,
la Caraïbe est une mer éclatée, ouverte sur
l’ailleurs,
une mer qui diffracte, tandis que la Méditerranée est une
mer fermée, qui concentre et force les diversités vers
une
pensée de l’unité.
C’est sur
les pourtours de la Méditerranée que sont
apparus les trois grands monothéismes. Selon Glissant, cette
aspiration à l’un, à l’unique, caractéristique des
monothéismes qui assimilent toutes les diversités,
passait nécessairement par la destruction de Carthage. Cette
cité reliée aux civilisations mésopotamiennes et
moyen-orientales appartenait au monde du divers, contrairement à
Rome, fondement de ce qui deviendra l’Occident chrétien,
judaïque et musulman. Si Carthage n’avait pas été
vaincue, la face du monde en aurait été modifiée.
Le polythéisme se serait répandu dans toute l’Afrique et
serait remonté vers le nord à la rencontre des dieux
celtes, saxons ou scandinaves.
À
Carthage, Glissant a rêvé le monde.
L’émotion intense ressentie à la vue du cimetière
et du port puniques, des thermes d’Antonin ou des vestiges des villas
romaines a réveillé la splendeur des vers du long
poème Carthage : « Tout l’orbe les soldats ont bâti
des cités, pourries de filles à merci, et qui couchaient,
filles et villes, en ce fumier. Les éperons fouillent la mer,
clamant sa peur aux proues : les chiens arrivent ! Et les hommes qui
les suivent, les légions. Lève-toi. Garde-toi. Ville,
déjà tu flambes. Vois. Les chiens, les hommes, les
beautés, ton coeur si tôt péri. » En lisant
cette première strophe de son poème sur les lieux
mêmes qui l’ont inspiré, Édouard Glissant, effet de
l’émotion, a transformé « Tout l » en «
Tout l’été » : le jour même il avait entendu
une lecture de son poème traduit en arabe pour la
première fois.
accueillir
l’errance et le nomadisme
Se
promenant parmi les stèles du Tophet, le cimetière
punique où étaient enterrés les enfants
sacrifiés au dieu Baal, Glissant a confessé qu’en
dépit de l’horreur inspirée par ces pratiques demeurait
chez lui une fascination consentante pour cette civilisation. Sans
doute parce que Carthage fut un empire dont la puissance reposait sur
l’échange, dont l’étendue s’est faite comme une sorte de
rhizome, contrairement à Rome qui s’est imposée depuis un
centre hégémonique. S’y retrouver, c’était
reprendre contact avec quelque chose de primitif et de
mystérieux. Dans ces lieux se mêlent l’histoire et la
fiction. Énée, futur fondateur de Rome, s’éprit de
Didon, qui avait créé Carthage,
mais dut l’abandonner pour accomplir son devoir. Entre Rome reine de
l’Occident
et Carthage reine de l’Orient, tout a donc commencé par un
«
impossible amoureux ».
Devant
nous, accoutumés à penser les identités en
fonction de frontières, d’appartenance à un territoire,
à une culture et une histoire nationale, Glissant défend
l’idée d’une transcendance de l’identité vis-à-vis
du territoire et
plaide pour la créolisation du monde - alternative heureuse
à la mondialisation -, pour un universel défini comme
échange de tous les particuliers, pour des relations où
« je peux échanger avec l’autre sans me perdre ni me
dénaturer ». L’alternative, Édouard Glissant la
nomme « mondialité », qui instaure
l’insurrection de l’imaginaire et produit le Tout-monde. Face à
ce
Tout-monde accueillant à l’errance, au nomadisme, sorte de
chemin qui se parcourt avec et grâce aux autres, nous sommes tous
jeunes, dit volontiers Glissant. Il est urgent d’être optimiste !
Source
http://www.pyepimanla.com |
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