|
Le fait esclavagiste ne
peut se réduire au transport des esclaves et à leur
condition juridique.
Prendre l'esclavage au sens large
Frédéric Régent est enseignant à
l'université des Antilles et de la Guyane.
La question de l'esclavage est de plus en plus
médiatisée. Toutefois, le regard se concentre presque
uniquement sur deux aspects du fait
esclavagiste : la traite et le code noir, en résumé le
transport
des esclaves et leur condition juridique. Cette vision est trop
réductrice.
Elle crée une mémoire figée sur deux
éléments
certes importants mais qui ne traduisent pas la complexité des
sociétés
esclavagistes qui se sont mises en place dans les différentes
colonies.
L'histoire de la traite donne des éléments d'information
sur les origines, les flux de millions d'esclaves
déportés pendant quatre siècles. Elle frappe
l'imagination des descendants d'esclaves, mais n'indique pas leur
devenir après leurs introductions dans les colonies. Se
focaliser sur la traite, c'est vouloir rattacher uniquement à
l'Afrique des populations qui ont poursuivi leur histoire ailleurs.
Dans
les colonies françaises, les esclaves sont régis par le
code
noir. Mais, lorsque l'on parle du code noir, de quoi parle-t-on ?
Pour beaucoup, le code noir est un édit de 60 articles
promulgué par le roi de France Louis XIV (1643-1715) en mars
1685 concernant la police des îles de l'Amérique
française. Il s'agit, en réalité, d'un recueil de
règlements concernant le «Gouvernement, l'Administration
de la Justice, la Police, la Discipline & le Commerce des
Nègres dans les Colonies Françoises». Il en existe
plusieurs éditions, augmentées à chaque fois de
textes nouveaux. Ainsi, si l'édition de 1767 compte 446 pages,
celle de 1788 en a 636. Dès le XVIIIe siècle, par
commodité, de nombreux auteurs ont confondu et assimilé
le code noir au seul édit de mars 1685, ce qui est inexact car
cet édit n'occupe que 38 pages dans l'édition de 1767.
Les règles en matière de police des esclaves
diffèrent quelque peu selon les colonies. L'édit de mars
1724 qui s'applique en Louisiane est plus
sévère que celui de 1685 qui se rapporte aux îles
françaises
d'Amérique.
Les 60 articles de l'édit de mars 1685 ont pour objectif de
«maintenir la discipline de l'Eglise Catholique, Apostolique
& Romaine, & pour y régler ce qui concerne l'état
& la qualité des Esclaves» dans les îles
françaises d'Amérique. Ce
texte suscite beaucoup de commentaires, d'interprétations et
même de fantasmes. Toutefois, étudier l'esclavage selon le
seul angle du code noir reviendrait, pour prendre un exemple
contemporain, à étudier le comportement des
Français sur la route en se consacrant uniquement à
l'étude du code de la route. Pour analyser les comportements sur
la route, il faudrait aussi étudier les archives des assurances,
des tribunaux, des hôpitaux, etc.
Pour l'histoire de l'esclavage, il existe aussi d'autres sources comme
les archives notariées, les registres paroissiaux, les sources
judiciaires, qui permettent d'entrer dans l'intimité, le
quotidien des maîtres et des esclaves. Il est alors possible de
mettre en perspective la loi et son application et de
révéler une histoire plus complexe. Dès 1789, dans
les colonies antillaises, plus de 10 % des esclaves sont
métissés. A la veille de l'abolition, en 1848,
près de 30 % de la population de couleur est déjà
libre. Les libres de couleur sont aussi propriétaires
d'esclaves, de 5 à 25 % des esclaves selon les colonies. De
nombreux Blancs sont en réalité des descendants
d'esclaves qui ont réussi à franchir la barrière
de la
couleur par le biais du métissage. Les rapports humains
dépassent en outre souvent les clivages juridiques comme en
témoigne l'exemple de ce riche colon abandonnant pendant huit
ans le domicile conjugal de son épouse blanche pour se mettre en
ménage avec sa concubine de couleur. Chaque esclave a connu une
forme d'esclavage différente.
Une histoire globale de l'esclavage ne se réduit donc pas
à l'histoire de la traite et du code noir. Cette
présentation limitative ne fait qu'augmenter le ressentiment et
la frustration des descendants d'esclaves et aboutit à la
méconnaissance. Elle ne crée pas dans l'imaginaire de
représentations de la société esclavagiste, mais
des clichés douloureux et déshumanisants. Parlons des
esclaves
et pas seulement du cadre théorique de l'esclavage. Faisons de
l'histoire
sociale et pas seulement de l'histoire des idées.
La journée du 10 mai qui célébrera la
mémoire des esclaves doit donc s'intéresser à tous
les aspects de la vie des esclaves, afin de construire une histoire
partagée et assumée par tous.
Dernier ouvrage paru : Esclavage,
métissage, liberté, la Révolution française
en Guadeloupe, 1789-1802, Grasset, 2004.
http://www.pyepimanla.com |