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L'oubli fut
organisé politiquement. Par l'instauration de la
citoyenneté : les anciens esclaves deviennent Français.
Ils acquièrent donc une nationalité. Le suffrage
universel est étendu aux colonies, même si, comme dans la
métropole, cet universel sera limité aux hommes. Et le
gouverneur précisera « il n'y a plus parmi nous de libres
ni d'esclaves, il n'y a que des citoyens ».
L'oubli fut
organisé administrativement. Les anciens esclaves
vont accéder à l'individualité puisque leur est
attribué un nom, indispensable
pour l'état-civil. Ils avaient subi la confiscation de leur
identité
individuelle. En les achetant, le maître leur attribuait un
prénom,
dans l'indifférence du meurtre symbolique que signifiait cette
négation
du nom de naissance et d'appartenance à un groupe et à
l'histoire
d'un lignage. Ils sont désormais recensés dans une
catégorie
statistique générale. Ils obtiennent un nom en plus de
leur
prénom. A la rature de leur généalogie d'avant la
capture
pour la traite, s'ajoute désormais la biffure de leur vie
d'avant
l'abolition.
L'oubli fut
organisé juridiquement. L'amnistie
est
proclamée à l'intention des esclaves « que
l'horreur de la servitude a portés à s'enfuir » et
aux marrons qui consentiront à ne plus « occuper les
terres qui ne leur appartiennent pas et à ne plus s'isoler d'une
société qui ne voit plus dans tous ses membres que des
frères égaux ». Manifestement, il n'y avait pas
lieu d'amnistier les maîtres qui avaient pratiqué les
mutilations et les mises à mort. Ils étaient dans leur
droit. Et les abus ne pèsent pas lourd lorsque le droit
lui-même, le code noir, institue l'arbitraire,
délègue à des personnes une part du monopole
régalien de la violence, au seul titre de leur qualité de
membre de la classe possédante.
L'oubli fut
organisé économiquement. Les
anciens
maîtres furent indemnisés pour la perte de leurs capitaux
constitués par les esclaves, répertoriés à
la rubrique cheptel dans la comptabilité
des plantations. Des mesures réglementaires furent prises par
décret
pour assurer la pérennité de la suprématie
économique
des propriétaires d'habitations.
L'immigration de
travailleurs surexploités et sous-payés fut
organisée en provenance de l'Inde, de Chine, de Madagascar, pour
contenir le niveau des salaires.
L'oubli fut
organisé moralement. Lorsqu'il ne
fut
plus possible de tout taire, une version officielle de l'histoire se
mit progressivement en place, faisant pleins feux sur les
complicités africaines, relativisant voire occultant le
rôle des armateurs et rabatteurs européens. Le transfert
de culpabilité pouvait alors opérer. Et ajouter
le silence
à l'oubli.
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