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martinique
Mange du poisson, mon fils !...

Les pêcheurs revenaient des lointains de Miquelon à onze heures. Ils remontaient le canal Levassor et s’ancraient à hauteur du marché aux poissons. Les amateurs, les revendeuses, les couvraient, denses comme des mouches informées d’un sirop. Man Ninotte, elle, arrivait bien tranquille, et se signalait au pêcheur accosté : Eh bien, maître un tel, je suis bien contente de te voir… Le pêcheur lui répondait à peine mais, d’un geste naturel, saisissait un coui et lui en mettait autant que possible : poissons rouges souvent, coulirous obligés, deux trois lambis s’il te plaît, petits thons au nom de Dieu, et un exemplaire de chaque aubaine de sa journée. Par-dessus le bankoulélé, il tendait le tout vers Man Ninotte qui ouvrait son panier. Elle ne payait pas sur   place. Les pêcheurs passaient au cours de la semaine et lui dressaient les comptes à l’heure du punch. Elle les réglait en sous mais aussi en napperons et autres trésoreries de chez les Syriens.

Des six ou sept kilos-poissons ramenés ainsi chaque jour, Man Ninotte s’en gardait juste assez. Elle revendait le reste à ses amies, ses commères marchandes et à ses Syriens. Notre rue la voyait arriver comme on voit la Madone. Le cercle était ainsi bouclé. Man Ninotte s’en sortait bien. Le seul ennui, c’est que chaque jour était jour de poisson, et chaque soir, soir de poissons frits. La chair d’une poule n’apparaissait que le dimanche, celle du boeuf une fois par mois, et encore : si les temps étaient bons. Aujourd’hui, l’homme qui a tant donné supporte malement dans son assiette les produits de la mer. La haute confidente en est malade : le poisson pour elle est une merveille sur laquelle nulle bouche ne peut se fatiguer, ni même jamais ne doit. Mange du poisson, mon fils !...

Patrick Chamoiseau : Antan d’enfance.


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L'embouchure, le canal Levasseur
Par  Karim Sahai

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