I/ Pour une mémoire
partagée de la traite négrière, de l’esclavage et
de leurs abolitions
La très grande majorité de nos concitoyens du monde issu
de l’esclavage (Guyane, Guadeloupe, Martinique et La Réunion)
est convaincue que l’histoire de la traite négrière, de
l’esclavage et de leurs abolitions continue d’être largement
ignorée, négligée, marginalisée. Ces
concitoyens perçoivent cet état de fait comme un
déni de leur propre existence et de leur intégration dans
la République. Ils attendent de l’Etat, au-delà de tous
les clivages, un acte symbolique fort et des actions, qui donnent un
prolongement à la loi du 21 mai 2001.
La commémoration annuelle de l’abolition de l’esclavage en
France métropolitaine participera au travail de
réparation historique que le Comité pour la
mémoire de l’esclavage (CPME) s’est fixé. Elle devra
être l’occasion d’un hommage rendu aux esclaves et à leurs
contributions à la culture et à la pensée, dans
les écoles, les médias, les institutions culturelles et
les plus hautes institutions de l’État. Il est entendu que cette
date
ne se substitue pas aux dates commémoratives propres à
chacun
des départements d’outre-mer et à Mayotte.
En France, l’abolition de l’esclavage est présentée comme
un événement dont la République peut
légitimement s’enorgueillir. Mais la célébration
de l’abolition a eu jusqu’ici pour effet de masquer la longue histoire
de la traite et de l’esclavage et d’opposer deux mémoires : la
mémoire de l’esclavage et la
mémoire de l’abolition.
Le Comité souhaite rappeler que l’abolition de l’esclavage fut
l’aboutissement de luttes et de résistances en Afrique, sur les
bateaux négriers, dans les plantations, aux Amériques,
dans
les colonies esclavagistes anglaises, espagnoles, françaises,
portugaises,
néerlandaises, danoises, suédoises sans oublier l’impact
de la Révolution haïtienne, et celui du mouvement
antiesclavagiste
en France et en Europe.
Le 10 mai 2001, les élus de la République
adoptèrent unanimement une loi de portée universelle.
C’est un vote historique. Plusieurs arguments ont été
retenus par le Comité en faveur de cette date.
La portée citoyenne : cette date permet à la
communauté nationale de faire sienne la démarche qui a
conduit à l’adoption de cette loi. C’est l’occasion de mettre en
lumière le travail des descendants d’esclaves, de souligner les
étapes de la lente prise de conscience qui, un siècle et
demi plus tard, a permis la condamnation du crime et de marquer
l’importance, pour la République française, d’assumer cet
acte de reconnaissance.
La portée universelle : cette loi se fonde sur un droit nouveau
élaboré à partir de la notion de crime contre
l’humanité. Cette notion est centrale. Elle permet de porter sur
la traite négrière et l’esclavage un regard contemporain
qui s’appuie sur une longue histoire du droit humanitaire. Elle ouvre
ainsi une porte aux mouvements de réappropriation de l’histoire
de la traite et de l’esclavage autant dans les collectivités
d’outre-mer, en France métropolitaine que sur le continent
africain et américain.
Aucune histoire de l’esclavage ne peut s’écrire sans tenir
compte des mémoires différenciées de l’esclavage.
C’est la reconnaissance de cette multiplicité des
mémoires qui seule permettra d’aboutir à une
mémoire partagée et de construire une histoire commune.
La mémoire de l’esclavage qui donne son titre au comité
serait alors la promesse de cette mémoire partagée,
elle-même autorisant ce que le philosophe Paul Ricoeur appelle un
récit partagé.
Le CPME propose au gouvernement de la République
française le 10 mai comme date de commémoration annuelle
en France métropolitaine de l’abolition de l’esclavage.
Le CPME propose que ce jour soit dénommé «
Journée des mémoires de la traite négrière,
de l’esclavage et de leurs abolitions ».
Le CPME préconise la mise en œuvre de cette proposition
dès le 10 mai 2005.
II/ Pour une meilleure connaissance de l'histoire de la traite
négrière et de l’esclavage dans les écoles
Le rôle central de l’Éducation nationale dans la formation
des citoyens n’est plus à démontrer. Les membres du CPME
sont conscients de la difficulté à établir des
programmes qui prennent en compte une multiplicité de faits et
de données et qui doivent s’organiser dans un temps
limité. Ils sont aussi
informés des modalités des changements de programmes et
de
manuels scolaires. Ces arguments ne peuvent cependant justifier la
place
mineure de la traite et de l’esclavage dans l’enseignement. Puisqu’il
faut
le rappeler, la République française a voté une
loi
tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme
« crime contre l’humanité ». Elle a donc reconnu et
inscrit dans la loi la nécessité d’une réparation
historique.
Cette réparation historique doit se traduire dans les
écoles où les futurs citoyens sont en droit de savoir
pourquoi et comment la France fut une puissance coloniale et
esclavagiste et comment l’abolition de l’esclavage fut accomplie. Pour
les écoliers, collégiens, lycéens, dont les
ancêtres furent déportés et asservis,
l’intégration de cette histoire à l’école
marquerait l’intégration de leur histoire dans le récit
national.
Le Comité pour la mémoire de l’esclavage suggère
un changement de perspective dans l’enseignement de la question de
l’esclavage, des traites négrières et de leurs
abolitions. L’histoire des injustices produites par la colonisation,
les traites négrières et l’esclavagisme n’apparaît
pas clairement comme un pôle important des programmes. Le
traitement de ces questions dans une perspective globale, et non
à titre d’exemples aléatoires, doit trouver une juste
place. D’abord parce que cette histoire s’insère à part
entière dans l’histoire de l’expansion européenne, et en
particulier de la France. Ensuite parce que dans la
société française multiculturelle d’aujourd’hui,
dans laquelle les revendications identitaires s’affirment, il
apparaît important que toutes les composantes de la
société se sentent partie prenante de l’histoire de
France qui leur est enseignée.
Cette reconnaissance historique du passé colonial de la France
à travers un enseignement approfondi contribuerait à la
mission de cohésion sociale qui est aujourd’hui une des
priorités
de notre Ecole. L’intégration de ces questions dans les
programmes
et les manuels à l’échelle nationale apparaît donc
comme un point central de la réparation historique à
mettre en œuvre.
Le CPME souligne enfin l’importance de la notion de crime contre
l’humanité, reconnue par la loi française : elle doit
figurer au cœur de cette approche.
Les programmes scolaires du lycée et de l’école primaire
venant d’être récemment changés, il serait
possible, en attendant un nouveau remaniement d’ensemble, d’informer,
par circulaire, les enseignants de l’importance d’un changement de
perspective dans l’étude de la question.
En matière de formation des enseignants du secondaire il serait
souhaitable que les programmes de recrutement (CAPES et
Agrégation d’Histoire-Géographie, de Lettres modernes ou
de Philosophie) n’ignorent plus aussi systématiquement les
sujets liés à la traite négrière, à
l’esclavage et à ses processus d’abolition. Le CPME propose que
ces programmes intègrent les composantes historiques,
géopolitiques, philosophiques de ces questions, ainsi que les
œuvres des écrivains francophones issus des
sociétés post-esclavagistes, tant antillaises que
réunionnaises ou encore haïtiennes.
Le CPME propose donc au Ministère de l’Education nationale, de
l’Enseignement supérieur et de la Recherche:
• d’insérer à une place significative
tous les aspects de l’esclavage et de la traite négrière
dans les manuels scolaires en usage en France métropolitaine,
• d’intégrer des sujets liés à
la traite négrière, à l’esclavage et à ses
processus d’abolition dans les programmes de recrutement (CAPES et
Agrégation d’Histoire-Géographie, de Lettres modernes ou
de Philosophie),
• de créer un événement culturel
au sein des établissements scolaires, suscitant des productions
écrites ou orales, sur toutes formes de supports,
• de créer des documents d’accompagnement
(recensement des sources et propositions de séquences
pédagogiques) à l’usage des professeurs des écoles
et des professeurs du secondaire,
• de créer une semaine d’actions de
sensibilisation dans les établissements scolaires autour de la
date de commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage.
III/ Favoriser la recherche sur la traite négrière,
l’esclavage et leurs abolitions
La recherche sur la traite négrière, l’esclavage et leurs
abolitions est un enjeu majeur. Son développement contribuera
utilement à l’apaisement des controverses actuelles qui reposent
trop souvent sur une méconnaissance des faits établis par
les chercheurs des différents pays. La recherche sur l’esclavage
dans les colonies françaises et ses abolitions n’a pas encore pu
jusqu’ici transformer le débat public sur ces questions. La
recherche érudite a
pour objet de mettre en lumière la complexité des faits
et
de déconstruire les mythes et les raccourcis idéologiques
empruntés par des démagogues peu scrupuleux. De telles
dérives
auraient peu de prise dans un pays où la recherche serait
suffisamment
avancée et ses acquis largement diffusés par le
système
éducatif, comme cela est le cas pour d’autres grands drames de
l’histoire.
Il est urgent que s’établisse une relation entre recherche et
débat public. La recherche universitaire française sur
ces sujets longtemps délaissés ou occultés a pris
un immense retard par rapport aux travaux des chercheurs britanniques,
nord-américains, jamaïcains, cubains ou brésiliens.
Lui fournir en ces domaines, les moyens, matériels et
institutionnels, doit être une priorité absolue.
Afin de répondre à cette exigence de développement
de la recherche en sciences humaines et sociales sur les traites
négrières, les sociétés esclavagistes et
les processus d’abolition de l’esclavage, notamment sur les territoires
relevant des anciennes colonies françaises, le CPME demande au
Ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement
supérieur et de la Recherche, de soutenir son projet de
création de laboratoire inter-universitaire de recherche
comparative sur les traites négrières, les esclavages et
les abolitions. Il pourrait accueillir des chercheurs européens,
africains, nord-américains, brésiliens, du monde
arabe…pour encourager des regards croisés sur la traite et
l’esclavage. A ce titre, il est essentiel d’encourager une ouverture
résolument européenne de la réflexion et
de la recherche sur ces questions.
Le laboratoire de recherche comparative inter-universitaire sur les
traites négrières, les esclavages et les abolitions
devrait
s’inscrire dans un projet plus vaste de création d’un Centre
National
d’Histoire et de Mémoire de la traite négrière, de
l’esclavage et de leurs abolitions, qui abriterait également un
centre
de documentation et des salles de conférences, de
séminaires
et d’exposition.
Le CPME demande le soutien du Ministère de l’Éducation
Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et du
Ministère de la Culture et de la communication pour :
• la création d’un Centre National d’Histoire
et de Mémoire de la traite négrière, de
l’esclavage et de leurs abolitions qui abriterait un centre de
documentation, une salle de conférences, des salles de
séminaire, une salle d’exposition et le Laboratoire
inter-universitaire de recherches comparatives,
• la création d’un laboratoire
inter-universitaire de recherche comparative sur la traite
négrière, l’esclavage et leurs abolitions,
• faire connaître le prix annuel
dédié à une thèse sur l’esclavage ou ses
abolitions.
IV/ Préserver la mémoire de la traite
négrière, de l’esclavage et leurs abolitions :
Le CPME demande au Ministère de la Culture et de la
Communication :
• d’établir un inventaire dans les collections
nationales et régionales des objets relatifs à la traite
négrière, à l’esclavage et à leurs
abolitions,
ainsi qu’un état présent des lieux, musées,
monuments,
relatifs à la traite négrière, l’esclavage et
leurs
abolitions,
• d’intensifier le programme national de collecte
des archives privées relatives à la traite
négrière, l’esclavage et leurs abolitions.
Le CPME soutient l’initiative de la Direction des Archives de France de
dresser l’inventaire national des archives relatives à la traite
négrière, l’esclavage et leurs abolitions en vue de la
publication d’un « Guide national ».