«Il y a paradoxalement peu de
rapports entre la réalité des races et le racisme.»
L'idéologie du
«tout génétique» selon laquelle les
gènes déterminent directement les qualités et les
comportements des individus et des sociétés humaines,
reste très répandue. Elle est directement à
l'origine de l'étrange surprise de beaucoup confrontés
à la nouvelle que l'homme n'avait pas plus de gènes
que l'âne ou le bœuf, et même beaucoup moins que le
crapaud.
C'est encore ce type de
préjugé
que l'on rencontre derrière les annonces sensationnelles, mais
peu
scientifiques, que l'on a identifié les gènes de
l'intelligence,
de l'agressivité ou de bien d'autres caractéristiques
psychiques.
Le rapport entre la persistance de telles idéologies
déterministes
et le racisme est évident: on imagine par exemple les ravages
dans
des populations souvent prêtes à croire à la
toute-puissance
du gène, de l'annonce simultanée que l'on a
localisé
une région d'un chromosome associée à
l'intelligence,
et que cette région se présente sous des formes
différentes
selon les ethnies. La grande homogénéité
génétique
des hommes du monde entier, confirmée par l'étude du
génome,
n'est malheureusement pas suffisante pour conjurer cette menace d'un
dévoiement
raciste de la biologie, pour deux ordres de raisons.
D'abord, la nature combinatoire de l'effet des gènes fait que de
très légères différences peuvent avoir
néanmoins d'importantes conséquences sur les êtres.
D'autre part, l'affirmation que le racisme est illégitime parce
que, sur le plan biologique,
et en particulier génétique, les races n'existent pas,
revient à reconnaître que, si elles existaient, le racisme
serait
alors recevable. Or là n'est pas du tout ni l'origine du racisme
ni la justification de l'antiracisme.
Certes les races humaines
n'existent pas au sens où l'on parle de races animales
distinctes. Tous les hommes sont en fait d'une grande
homogénéité génétique car leur
ancêtre commun est jeune au regard de l'évolution de la
vie; il a vécu il y a au plus 200 000 ans en Afrique. Tous les
continents semblent avoir été peuplés à
partir d'une population dont des groupes auraient quitté
l'Afrique il y a environ 70 000 ans. La couleur de la peau, qui joue un
rôle si important dans les préjugés racistes, ne
reflète pas
tant une divergence génétique, qu'un
phénomène de brunissement progressif de l'épiderme
à mesure que l'on va du nord vers l'équateur. Il y a plus
de diversités génétiques, en moyenne, au sein des
individus d'une ethnie particulière qu'entre deux ethnies
différentes, fussent-elles apparemment si dissemblables que le
sont des populations scandinaves ou mélanésiennes.
Cette
démonstration scientifique, certes indispensable, risque bien
d'être insuffisante. Premièrement, parce qu'elle a peu
d'effets sur le vécu des gens ordinaires qui n'ont pas de
difficulté à reconnaître, dans la rue, des Jaunes,
des Blancs, des Noirs, des Méditerranéens bruns et des
Scandinaves blonds.
Deuxièmement, parce qu'elle ne prend pas en compte les
très fréquentes racines socio-économiques d'un
racisme qui est souvent le reflet du mal-être et du mal-vivre,
par exemple au sein des populations défavorisées de
grandes villes. Troisièmement et surtout, parce qu'il y a
paradoxalement peu de rapports entre la réalité des races
et le racisme.
Chacun peut en effet observer que les pires excès racistes
s'accommodent fort bien de la non-existence des races humaines. Dans le
discours des racistes modernes, ce ne sont souvent plus les races qui
sont déclarées incompatibles ou inégales, ce sont
les coutumes, les croyances et les civilisations. Ce dont on parle,
c'est de choc des cultures. Ce qui est rejeté, ce n'est plus
tellement l'homme noir, blanc ou jaune, ce
sont les préparations culinaires, les odeurs, les cultes, les
sonorités, les habitudes des autres.
Souvent la montée en puissance de l'uniformisation culturelle et
l'imposition des standards occidentaux accompagnant la mondialisation
économique, entraînent, en réaction, une tendance
au repli communautaire. Il s'agit là d'un réflexe de
protection contre une civilisation opulente et dominatrice dont on
ressent la double menace, celle de l'exclusion et de la
dépossession de ses racines. Parfois même, c'est à
un véritable apartheid culturel que l'on aboutit sous l'effet
conjoint de la revendication identitaire des
minorités et de l'intolérance ou - et c'est parfois pire
-
du mépris et de l'indifférence de la majorité. Or
il
y a dans cette forme de communautarisme exclusif une tendance qui
m'apparaît inhumaine. Ce qui caractérise, en effet, les
civilisations et leur évolution, ce sont les échanges
culturels.
Le dynamisme des sociétés humaines est toujours
passé par les échanges et les emprunts culturels, qui,
à l'opposé de l'uniformisation imposée par une
culture dominante, créent de la diversité et ouvrent de
nouveaux espaces au développement de l'esprit humain. A
l'inverse, les races animales n'échangent guère leurs
habitudes, elles conservent leurs particularités
éthologiques qui n'évoluent, pour l'essentiel, que sous
l'effet de variations
génétiques et écologiques.
La diversité humaine n'est donc facteur d'enrichissement mutuel
que si elle est associée à l'échange.
L'uniformité a le même effet que le repli sur soi: dans
les deux cas, le dialogue est stérilisé et la
civilisation dépérit.
Au total, la biologie et la génétique modernes ne
confirment en rien les préjugés racistes, et il est
certainement de la responsabilité des scientifiques de
réfuter les thèses biologisantes encore trop souvent
appelées à leur rescousse. Cela est relativement
aisé, mais certainement insuffisant, tant il est évident
que le racisme n'a pas besoin de la réalité biologique
des races pour sévir. A l'inverse, ce serait un contresens de
vouloir fonder l'engagement antiraciste sur la science.
Il n'existe en effet pas de définition scientifique de la
dignité humaine, il s'agit là d'un concept philosophique.
Aussi le combat antiraciste, en faveur de la reconnaissance de
l'égale dignité de tous les hommes, au-delà de
leur diversité, est-il avant tout de nature morale, reflet d'une
conviction profonde qui n'est évidemment en rien l'apanage
exclusif du scientifique.
25 avril 2005